Fuori Mercato ! Dehors le marché ! Récit depuis l’Italie

alter2Le réseau italien « Hors Marché !» ou « Dehors le marché ! » est un circuit de production et de distribution implanté aux 4 coins de l’Italie, dans des campagnes comme dans beaucoup de grandes villes (Milan, Rome, Turin, Bologne, Naples, Salerme, Palerme…) grâce à des liens tissés entre des collectifs milants et l’implication de centres sociaux. Il rassemble aussi bien une usine démantelée et réappropriée par les salariés en Lombardie (RiMaflow), qu’une terre occupée en Toscane (Genuino Clandestino), ou encore de petits producteurs et collectifs de migrants en Calabre (SOS Rosarno), des projets de mutuelles et de coopératives entre étudiants, paysans et personnes migrantes dans les Pouilles.

Ce réseau national s’est donc constitué à partir de réalités concrètes et la mise en œuvre d’une activité économique commune soutenable aussi bien du point de vue écologique que social. Il se donne pour objectif de satisfaire les besoins fondamentaux individuels et collectifs, mis à mal par les politiques libérales, pas seulement du point de vue de la santé et de l’environnement mais aussi en respectant les droits de celles et ceux qui travaillent. De la production à la distribution, il  promeut une logique autogestionnaire alternative à la grande distribution organisée et a pour objectif de créer des emplois décents. Il assure à ses participants de produire sans patron, sans polluer la terre et sans nuire à la santé. Il a la préoccupation de développer la biodiversité agricole dans les territoires, contre des terres de monoculture. La coopérative « Mani e Terra » implantée en Calabre, une région dominée par la production d’agrumes, a créé une filière du pain et la production de farines locales… Anticapitaliste, ce réseau n’entend pas représenter un marché alternatif mais « une alternative au marché ».

alter4Le réseau évolue vers la constitution de véritables filières : de la production et de ses moyens techniques (échanges de savoirs, réparations des outils et des machines..), à la transformation et à la  distribution (conservation, logistique, transport, stockage) jusqu’à la valorisation (création des « cantines populaires »). Cette dynamique est créatrice d’emplois utiles et climatiques. L’entreprise Rimaflow est passée de 15 à 20 postes à ses débuts à presque 50 aujourd’hui. Dans la filière autogérée de la tomate, l’augmentation de l’emploi est permanente tant pour les migrants que pour les natifs.

Ces filières communautaires et autogestionnaires, situées hors marché autour de la question alimentaire, participent au dépassement du clivage ville-campagne. Avec ces « cantines populaires » dans les villes, proposant des repas pas cher, confectionnés avec des produits bios, le réseau veut construire une solidarité de classe face à la crise en partant des besoins élementaires de la population, qu’elle soit urbaine ou rurale. En voulant montrer dès aujourd’hui d’autres chemins possibles, en donnant à voir et en diffusant d’autres « manières de vivre », Fuori Mercato se vit comme un réseau mutualiste, autogestionnaire,  et comme un élement du conflit de classe parmi d’autres (manifestations, grèves…). Ce réseau fait partie de ces expériences qui tentent de vaincre la distance qui sépare les centres décisionnels de toute possibilité de contrôle populaire. Cette forme de résistance rappelle par certains aspects celle du mouvement ouvrier à ses origines avec les pratiques de secours mutuel.

Sans se faire d’illusion sur la possibilité de représenter dès aujourd’hui une réelle économie alternative au sein du marché capitaliste, ces formes de résistance, d’auto-organisation et de secours mutuel, représentent modestement des conquêtes partielles dans une pratique de conflit. Alors que pour l’heure, le prolétariat est seulement une « classe probable » (Bourdieu), l’auto-organisation peut représente une piste d’exercice du pouvoir de la classe sans pouvoir. L’auto-organisation peut aussi être vu comme un des leviers pour la reconstruction d’une organisation politique, de son projet et de son horizon stratégique. Comme le dit Lidia Cirillio, activiste et auteure féministe, ce n’est « pas une organisation politique pour une classe qui existe déjà (…) mais une organisation politique au sein du processus de reconstruction d’une classe qui n’existe pas ».

Lors d’un séjour cet été en Italie, nous avons rencontré quelques-unes des personnes impliquées dans ces deux projets autogestionnaires membres du réseau Fuori Mercato :

L’usine RiMaflow, un lieu autogéré entre ville et campagne : http://www.rimaflow.it/

alter3Des anciens travailleurs de Maflow, une usine de pièces détachées automobiles de la banlieue de Milan, rejoints par des artisans et des militants de différents horizons, ont redonné vie à leur lieu de travail après la fermeture de l’usine. Leur projet est rebaptisé RiMaflow. C’est avant tout un lieu de réparation et d’artisanat, où on y trouve des charpentiers, tapissiers, soudeurs, artistes, réparateurs d’ordinateurs et d’appareils électroniques, designers. Il y a même une micromalterie pour y produire de la bière …

Le lieu sert aussi de service de stockage à prix modéré à toute une population en manque d’espace ou qui souhaite développer une activité économique : des box avec des vieux meubles, de l’outillage de construction ou des équipements électroniques, un parking de longue durée pour camping-cars à un prix raisonnable. On y récupère et reconditionne des palettes, incontournables pour tout centre logistique. Les artisans, les producteurs agricoles locaux, peuvent exposer et vendre leur production. Un restaurant associatif est proposé par les anciens de Maflow. Car cet espace sert aussi de lieu d’accueil de marchés paysans. Dès le début de l’occupation du site, les salariés prennent contact avec l’association Libera Terra qui remet en culture des terres confisquées à la mafia dans le sud de l’Italie. Avec les citrons du Mezzogiorno – en provenance des producteurs autoorganisés de SOS Rosarno, qui avaient appuyé la révolte des ouvriers agricoles africains en 2010 contre les propriétaires qui ne les payaient pas correctement – ils produisent du limoncello, une liqueur au citron.

L’objectif est de faire sortir toutes les activités du travail au noir. De vingt au départ, ils sont aujourd’hui une quarantaine de travailleurs, réguliers ou en voie de régularisation dans la Cooperative RiMaflow ou dans l’Association Fuorimercato.

SOS Rosarno, une coopérative de production agricole avec des migrants : http://www.sosrosarno.org/

alter1L’association entre des paysans cultivant du bio et une association multiethnique antiraciste « Africalabira » a donné naissance au projet SOS Rosarno qui existe à présent depuis 2 ans. L’objectif est la production et la distribution d’huile d’olive et d’agrumes sans appauvrir la terre et en garantissant des conditions de vie et de travail digne aux travailleurs notamment immigrés.
Le projet est né en 2011, un an après la révolte de Rosarno, révolte d’ouvriers agricoles journaliers migrants d’Afrique et d’Europe de l’Est contre leurs conditions de vie misérables et leurs salaires minables. C’est un projet pour une alternative durable et multiethnique à l’agriculture euroméditérannéene aujourd’hui fondée sur une violente exploitation des saisionners migrants.

L’expérience réussit grâce à un réseau de distribution basé sur des groupes solidaires dans toute l’Italie. Elle permet d’assurer des conditions de travail et de rémunération décentes pour les travailleurs italiens comme pour les migrants.  Cette expérience se déploie actuellement dans de nouvelle activités artisanales, de transformation de produits agricoles (confitures, conserves), de production de fleurs ou de tourisme alternatif, avec l’objectif de relocaliser les activités.

S’auto-organiser pour relocaliser la production : un exemple de ces solutions qu’il faut (ré)-inventer !

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