Pourquoi s’organiser ?

Les partis politiques n’ont pas le vent en poupe – pas plus que les organisations en général… Des Nuit Debout aux écrits du « Comité invisible », des scandales sur les finances des partis, syndicats, associations, des critiques sur le mode de vie de leurs dirigeants, des guerres internes qui déchirent leurs instances, en passant par les interrogations sur leur rôle dans le mouvement loi Travail, les critiques ne manquent pas. Quant aux  militant-e-s, ils déplorent souvent, à juste titre, des organisations non démocratiques voire sclérosées par leur électoralisme. Ces réflexions ne doivent pourtant pas nous conduire à abandonner toute volonté de s’organiser mais peuvent au contraire nous conduire à réinventer les pratiques au sein même des organisations.

S’organiser pour agir efficacement

Au sein du collectif « Le temps des lilas », nous portons la conviction que nous avons besoin de nous organiser. Parce que le MEDEF, le gouvernement, le système dominant est organisé et que, pour lui répondre, nous devons répondre à armes égales. Parce que nous devons nous former et fabriquer des instruments puissants face aux moyens de la minorité qui détient le pouvoir économique et politique. Parce que nous devons  prendre conscience collectivement de nos forces, déconstruire l’idéologie du TINA pour en finir avec l’Etat d’urgence, la Loi Travail, la destruction de la nature, les paradis fiscaux, les mensonges des grands médias, les grandes entreprises polluantes… et leur monde.

La résistance s’organise
Star Wars : Le réveil de la Force – Disney, 2015

Pour préciser l’inventaire des outils à construire, pour ne pas laisser la mise en œuvre de ces objectifs au petit bonheur la chance des coups de poker défensifs et des occasions exceptionnelles, nous devons nous organiser dans la durée. On ne peut plus se contenter de « réinventer la poudre » à chaque fois qu’un combat recommence : il faut mettre en place des instruments (techniques, logistiques, économiques, idéologiques, organisationnels) durables et dont chacun-e puisse se servir. On ne peut continuer de subir l’agenda et les offensives idéologiques des néolibéraux : il faut réunir les travaux, nombreux mais dispersés, de contre-expertise et de propositions et se donner les moyens de forger les termes du débat social, culturel et politique. C’est pour cela aussi qu’une organisation est nécessaire.

S’organiser, ce sont aussi des moyens concrets pour s’étendre à de nouveaux espaces, de nouvelles personnes, de nouvelles énergies – car les meilleures volontés, si elles restent systématiquement isolées, finissent par dépérir ou se replier sur elles-mêmes. Il ne faut pas prendre à la légère ce risque permanent de l’épuisement et de la dispersion de ceux qui luttent. S’organiser, c’est se donner les moyens de démultiplier nos forces, d’articuler différentes échelles territoriales, de se développer. Les alternatives concrètes (auto-organisation, AMAP, comités de quartier, etc) sont absolument nécessaires, mais si elles ne se coordonnent pas pour résister aux pressions des institutions, elles limitent leur capacité de subversion du système.

S’organiser, c’est enfin pouvoir se former ensemble. On ne peut se satisfaire des inégalités dans la compréhension des manœuvres de nos adversaires et dans l’analyse de la complexité des mouvements nécessaires pour les déjouer.  La formation – l’appropriation des connaissances et des histoires, l’auto-formation, le partage d’expériences – reste une dimension fondamentale de l’activité d’une organisation.

 

S’organiser, pour prendre ensemble des décisions

Les partis, les syndicats, les associations ont été les réponses traditionnelles pour affronter ce défi de s’organiser efficacement. Certains remettent cependant en cause aujourd’hui la légitimité même des organisations. Ils posent une question fondamentale, celle de la représentation, en lui opposant l’exercice de la démocratie directe via l’auto-organisation, les AG permanentes ou l’action spontanée. Pour certains, il suffirait par magie d’avoir recours au tirage au sort. Pour d’autres au contraire, les organisations sont des cadres vieillis, lourds et inefficaces auxquels il faudrait préférer des mouvements dont les cadres restent flous et qui s’incarnent dans un leader en lien avec des collectifs locaux très libres.

Pourtant, une organisation, quel qu’en soit le type, reste à ce jour le meilleur outil pour construire un fonctionnement démocratique. Dans tout groupe humain, il y a des enjeux de pouvoir qui vont biaiser l’égalité formelle affichée entre ses différents membres. Dans le cadre d’une prise de décision collective, toute la difficulté est d’affronter ces enjeux de pouvoir, de les identifier et de réussir à les canaliser : position dominante des dirigeants, poids des plus expérimentés, de ceux qui disposent de plus grand capital scolaire, etc. Or une organisation repose sur l’existence d’un cadre, de statuts et procédures qui structurent le débat, la délibération, la prise de décision. Selon la nature de ce cadre, il est possible de prendre des décisions démocratiquement. La volonté de s’affranchir d’une structure peut conduire à deux écueils : l’impossibilité de prendre des décisions et la dissimulation des enjeux de pouvoirs[1]. Josh Bolotsky met ainsi en garde les collectifs « non hiérarchisés » contre les réunions interminables où la discussion tourne en rond. Il souligne surtout que l’absence de structure devient ainsi un moyen de dissimuler le pouvoir, citant ces situations où « tout le monde est censé être sur un pied d’égalité mais où, pourtant, seules une ou deux personnes occupent 80 % du temps de parole ». Or accepter d’affronter de se donner des cadres pour prendre une décision et les moyens pour l’appliquer suppose généralement la capacité à déléguer la responsabilité exercée par le collectif à des représentants. A cette condition, il devient possible de contrôler l’exercice du pouvoir.


S’organiser oui, mais démocratiquement

En revanche une chose est sûre : beaucoup d’organisations – et c’est un euphémisme – ne fonctionnent pas aussi démocratiquement qu’elles le devraient. Et pour être vraiment démocratiques, elles devraient assumer un fonctionnement beaucoup plus « horizontal » que dans la plupart des organisations existantes, et aussi inventer des formes vraiment démocratiques de « verticalité ».

Les formes d’action nouvelles qu’ont inventé par exemple les Nuit Debout sont vitales, absolument nécessaires, parce qu’elles interrogent les cadres déjà existants et doivent permettre à terme de les démanteler, les transformer, d’en produire de nouvelles plus conformes à l’intérêt général et plus efficaces dans la lutte contre l’ordre établi. Pour éviter que le pouvoir ne se concentre dans les mains de quelques-une-s (mieux formé-e-s, mieux placé-e-s, moins démocrates), il faut des statuts et des procédures collectivement élaborées, un contrôle concernant la mise en œuvre des décisions collectives.  Cela requiert un cadre commun reconnu comme légitime parce que nous pouvons toujours contribuer, chacun-e à part égale, à le transformer. Sans césar ni tribun, avec de la place pour les plus anciens et les plus jeunes, et toutes et tous responsables d’un même instrument.

Hunger Games : La Révolte, partie 2 (2015)
Exemple extrême de mécanisme de contrôle
sur les gouvernants en cas de corruption

Il est possible d’inventer d’autres modes de fonctionnement et les organisations gagneraient à s’enrichir des expériences, des nouvelles formes d’action, nées des entre actions citoyennes, syndicales et politiques. Il est indispensable dans toute organisation de créer de vrais espaces de discussion et de débats qui permettent d’impliquer dans la prise de décision. La circulation de l’information, la transparence est nécessaire – et doit se faire dans les deux sens : du bas vers le haut mais aussi du haut vers le bas pour que les idées, les envies, les propositions remontent au plus vite. Les outils numériques permettent aujourd’hui de faciliter les procédures, ils peuvent et doivent être des outils facilitateurs au service de l’exercice de la démocratie. En revanche, gardons-nous de tomber dans le fétichisme technologique qui ferait du numérique la solution unique à la question démocratique !

Enfin pour un fonctionnement réellement démocratique, une organisation doit aussi porter cette ambition historique du mouvement social d’assumer une politique de formation volontariste, pour armer intellectuellement ceux qui ont moins de capital scolaire – pour rendre à terme possible une  vraie représentation des classes populaires à tous ses échelons, comme certaines forces ont su historiquement le faire.

 

We have a dream

Imaginons une organisation vraiment démocratique… Une organisation capable à la fois de faire de la formation politique, de la contre-expertise institutionnelle, de l’action de convergence des luttes citoyennes, syndicales, internationales, etc., d’élaborer démocratiquement une stratégie médiatique, de faire tourner des médias à destination du grand public, d’organiser un contrôle démocratique de l’action des instances, etc… Imaginons une organisation politique mais dont l’agenda ne serait pas calqué sur les échéances électorales… Une organisation qui serait capable d’articuler alternatives locales et transformation radicale de la société. Une organisation qui serait un « quartier général » de nos projets, un espace démocratique et pluraliste fournissant des outils appropriables et efficaces. Une organisation qui saurait inventer de nouvelles formes de coopération entre les diverses échelles et formes d’action, entre mouvements citoyens, syndicaux et politiques. Cela ne ressemble à aucune organisation politique existante, et pourtant c’est ce dont nous avons besoin – à terme. C’est ce qu’il nous faudra  construire – un jour. Si chaque chose doit se faire en son temps, quand l’heure sera venue de réfléchir à une organisation politique, nous devront évidemment continuer à ne jamais lâcher ses exigences démocratiques…  Pour éviter qu’elle soit construite sur la base des routines existantes, pour éviter que le pouvoir ne soit à nouveau accaparé par quelques, pour éviter de nous retrouver une fois de plus inefficaces et battus, pour ne pas perdre une fois de plus de précieuses années en vain, commençons donc déjà à réfléchir à ces questions pour faire mûrir ce projet… Commençons d’ores et déjà à en discuter !

Notes :

[1] Josh Bolotsky, « Gare à la tyrannie de l’absence de structure ! » in Andrew Boyd et Dave Oswald Mitchell, Joyeux bordel – Tactiques, Principes et Théories pour faire la Révolution, éditions Les liens qui libèrent, 2015, 245 p.

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