L’impossible démocratie interne ?

Les trahisons récurrentes de leurs promesses électorales sont sans doute une des raisons essentielles de la crise actuelle des partis. Mais dans ce discrédit, le fonctionnement interne de ces organisations a également sa part. Loin de n’être qu’un supplément d’âme, la question de la démocratie interne d’une organisation est centrale. Elle est révélatrice du rapport au pouvoir de ses membres et de leur capacité à l’exercer démocratiquement. Elle est d’autant plus fondamentale quand il s’agit d’organisations qui mettent l’émancipation au cœur de leur projet et prétendent défendre des valeurs d’égalité et de justice. Or les pratiques autocratiques, les dérives autoritaires, les tendances oligarchiques, les phénomènes de cour sont bien trop courants dans les organisations actuelles. Comment croire qu’arrivées au pouvoir ces mêmes personnes appliqueront les valeurs qu’elles piétinent quotidiennement dans leur propre organisation ? La question de la démocratie interne doit donc être structurante dans la réflexion à mener pour tout projet politique.

 

Contourner le peuple, une longue histoire

Tout à la fois antichambre, coulisses et cuisines du Pouvoir (avec un grand P), les partis en reproduisent voire en accentuent les travers. En France, la République s’est construite dans la seconde moitié du 19e siècle, en rejetant les formes monarchiques de l’ancien régime sans pour autant mettre en place de véritables instruments démocratiques. Ainsi, quand les élites libérales ont renoncé au suffrage censitaire et accepté d’intégrer les masses à la vie politique, il leur a fallu trouver le moyen de contrôler le peuple. Elles ont donc mis en place une série d’instruments politiques pour écarter le peuple des enjeux centraux de l’exercice du pouvoir. Elles ont aussi, dès 1848, réussi à empêcher la mise en place d’autres possibles d’exercice plus direct et plus démocratique du pouvoir. L’instauration de l’élection comme seule source de légitimité a ainsi permis d’en écarter d’autres, notamment la légitimité de la rue, tout en contribuant à canaliser les élans révolutionnaires du peuple. Les partis politiques ont constitué eux aussi un instrument au service de cette mise à distance du peuple. Ils ont été pensés pour « intégrer » les masses, c’est-à-dire les domestiquer, organiser, maîtriser, contrôler.

Les partis révolutionnaires de la fin du 19e siècle et du 20e siècle auraient pu offrir d’autres modèles – ils ont d’ailleurs tenté de le faire. Mais les impératifs d’efficacité, souvent aussi de clandestinité, les contextes de répression ont conduit à mettre sous le boisseau tout espace de débat ou de contestation interne. Le « centralisme démocratique » qui se voulait initialement, et selon les mots de Lénine, outil tout à la fois de « liberté de discussion » mais aussi d’ « unité d’action » n’a rapidement eu de démocratique que le nom. Et quand ces partis révolutionnaires se sont moulés dans le gouvernement représentatif, ils en ont à leur tour repris les travers, tout en parvenant à conserver leur propre tradition d’autoritarisme (sacré tour de force il faut avouer !).

Je regarde Baron Noir, la série qui nous plonge au cœur des rouages du parti socialiste. Je regarde et me glace.  Violence des rapports humains intrapartidaires qui broient les individus, exploitent les plus faibles, intègrent le mensonge, la manipulation. Dérisoires « statuts » qui devraient protéger la démocratie interne et dont on se sert pour mieux la contourner. Festival des égos, où l’emporte celui qui a le plus de mauvaise foi, le moins de vergogne à tromper les siens… Et encore, la série est passée à côté des harcèlements sexuels en milieu politique que l’affaire Baupin a fait éclater en plein jour. L’ensemble est d’autant plus glaçant que, pour avoir milité dans un parti politique, pour connaître tant d’amis qui en ont été membres (ou en sont encore), je mesure le réalisme de la série….


Des pratiques très loin de l’affichage démocratique

Tout au long du 20ème siècle, les partis se sont institutionnalisés. Mais ils ont tous eu tendance à reproduire ce même mode de fonctionnement insuffisamment démocratique. Pour certains observateurs, il s’agit d’une « loi d’airain » de la vie des groupes : une oligarchie émergerait progressivement et remettrait en cause les ambitions démocratiques[1]. S’il ne s’agit évidemment pas d’une loi immuable au sens physique du terme, elle est plutôt le résultat d’un mode de fonctionnement qu’il est utile de décrypter pour le transformer, l’améliorer.

Les militants décident de la ligne, la direction exécute. C’est ce que disent tous les statuts. Pourtant, trop souvent dans les faits, la direction fixe une ligne qu’elle propose aux militants qui la ratifient. S’il est besoin on utilisera des prouesses oratoires, on fera preuve de « pé-da-go-gie », on comptera les voix et on fera remonter les pouvoirs des absents, si besoin encore on recourra à quelques manœuvres de coulisse. Mais de congrès en congrès la direction sera à peine renouvelée et pourra continuer à donner la ligne. Les militants élisent pourtant bel et bien les directions : la belle affaire si après la parole des cellules, des comités, des sections (qu’importent leurs noms) ne remonte pas, si les adhérents ne peuvent infléchir les décisions des bureaux politiques, faire état des désaccords, trancher démocratiquement les questions stratégiques. Quand la vie politique reprend son cours, le militant est trop souvent considéré comme un simple colleur d’affiche et distributeur de tracts.

Coulisses du pouvoir. Le jeu des trônes.
Crédits : HBO
Balleroy, manœuvre en coulisses du Baron noir. Crédits : Canal+

Personne n’arrive vierge dans une organisation. Chacun possède un certain nombre de ressources mais certains en possèdent (beaucoup) plus que d’autres : capacité à s’exprimer, temps à consacrer à l’organisation, expérience acquises dans d’autres organisations, etc. L’asymétrie des ressources permet à certains de prendre mais aussi de rester au pouvoir puis de le monopoliser. C’est notamment ainsi que se constitue une « élite » dirigeante et que tend à s’installer progressivement une déconnexion entre les directions et la base militante. Dans certaines organisations, le recours à de nombreux permanents crée une armée professionnelle au service de la direction. La professionnalisation de l’organisation est alors la phase ultime de la mise à distance des militants.

Au-delà des idées qu’ils défendent, les partis sont des arènes de pouvoir, où des places sont à gagner et des rivalités à trancher. A chaque étage sont désignés des responsables qui bénéficient de certaines prérogatives qui leur confèrent soit un (petit) pouvoir, généralement symbolique, mais qui rétribue l’engagement militant, soit un réel pouvoir et de vraies rétributions matérielles (travail, poste électif, rémunération) qui lient l’individu à l’organisation. A tous les échelons, ces jeux de pouvoir se rejouent et construisent progressivement une bureaucratie qui tient l’organisation. Et nous voilà donc, en totale contradiction avec la portée émancipatrice du projet affiché, avec ces écuries électorales dans lesquelles ceux qui ont les dents les plus longues (quand bien même ils auraient les idées les plus courtes) se battent pour obtenir l’écharpe convoitée, créant dans leur propre organisation des écuries internes où chacun peut espérer récupérer les quelques miettes qui tomberait du portefeuille ministériel ou du siège d’élu de leur champion.

Mais les militants sont parfois eux-mêmes les artisans de leur propre aliénation. L’organisation fonctionne comme une institution qui transmet à ses membres ses propres règles, son devoir de loyauté et une forme de légitimisme. Les militants développent alors une forme de « patriotisme d’appareil ». L’attachement à une organisation, à son projet, à sa « mission » conduit parfois à une forme de remise de soi où le militant accepte une forme de délégation totale de sa responsabilité à co-élaborer la stratégie pour permettre à l’institution de continuer à fonctionner comme elle a toujours fonctionné. Les velléités de contestation ou les demandes de démocratie sont alors vues comme des empêcheuses de tourner en rond, parce qu’elles brisent un ordre bien établi, qu’elle remette en cause la façon dont doit fonctionner l’organisation.

Enfin la mise à distance du peuple est souvent aussi une mise à distance sociale. Trop souvent aussi les directions des partis politiques reproduisent le déficit de représentation des classes populaires dénoncé à juste titre entre les élus et le corps électoral : dominent les blancs diplômés, quand ce n’est pas en plus les seuls mâles dans les partis qui n’ont pas instaurés une règle stricte de fonctionnement paritaire. Seule une politique ambitieuse de formation interne saurait y remédier. Or elle est malheureusement sacrifiée dans de nombreuses organisations, comme Julian Mischi l’a bien démontré s’agissant du parti communiste français[2].

 

Déceptions militantes

Dans de tels types de fonctionnement, toute la structure de l’organisation répercute alors cette volonté de contenir les aspirations à plus de démocratie. Pourtant, certains partis font de sincères efforts pour démocratiser leur fonctionnement. Ils créent des institutions de contrôle, des espaces de débats, permettent l’expression des oppositions ou leur assure de travailler au consensus au sein de « parti creuset ». Alors la nécessité pour certains de prendre la tête des instances pour, encore et toujours, s’assurer d’être dans la course au maroquin, nécessite pour y parvenir encore plus de violence symbolique, encore plus de manipulation, de sales manœuvres de coulisses… et suscite encore plus de déception… L’impératif de démocratie interne est parfois instrumentalisé par ceux-là même qui veulent juste prendre leur place dans la compétition interne, achoppe régulièrement.

La déception vécue par de nombreux militants est alors traitée par le mépris : nombreux partent, mais qu’importe ce turn over pour ceux qui sont au sommet. Relisons ce qu’écrivait Althusser en 1970 sur le parti communiste, mais qui ne saurait être son seul apanage : «  A-t-on réfléchi au fait suivant ? La contrepartie du mécanisme qui reproduit la direction et lui permet de durer, inamovible, à travers tous les retournements stratégiques et tactiques, comme à travers toutes les erreurs c’est la fuite des militants, leur perpétuelle hémorragie, leur perpétuel remplacement par de nouvelle génération qui n’aura pas connu les batailles et les vicissitudes d’il y a cinq, dix ou vingt ans. (…) Le parti en tant que petit « appareil d’état » a trouvé la solution du problème auquel Brecht faisait allusion après les émeutes sanglantes de Berlin : « le peuple a perdu confiance dans les dirigeants ? Il n’y a qu’à en élire un autre ! ». Périodiquement, de campagne de recrutement en campagne de recrutement, la direction du parti « élit » un nouveau peuple, c’est à dire une autre base, s’est à dire d’autres militants. Mais la direction, elle, reste en place »[3].

« Le parti a toujours raison »
Chanson de Bertolt Brecht – 1950
Peut mieux faire !

Il est certain qu’améliorer la « Scène » impacterait ses coulisses…. Si les mandats n’étaient plus cumulables dans le temps, si les règles régissant la vie politique imposaient un plus grand renouvellement, une plus grande diversité des élus, cela profiterait sans doute aux partis. Ainsi les règles de parité homme/femme pour les élections ont sans nul doute corrigé des formes de domination genrées au cœur des organisations partisanes, même s’il reste du chemin à parcourir.

Entre autre chantier, le souci de démocratie interne d’une organisation politique doit rester pour nous un souci constant, pour qu’elle soit un réel espace de formation, de fraternité, de débat, de consensus, de solidarité, un lieu de création d’une pensée et d’une pratique collective – ce qu’elle peut et doit être. Mettre l’accent sur la formation interne est sans nul doute essentiel, mais également adapter les pratiques militantes pour ceux qui ceux lèvent tôt, ont des enfants à garder, réfléchir au moyen de contrer les dominations sociales, raciales ou de genre, mieux faire circuler la parole, les responsabilités, les tâches… Nous avons beaucoup à apprendre des expériences diverses, notamment de celles qui se sont développées hors du cadre partisan. Et, à nouveau, nous serons libres d’inventer d’autres solutions…

 Notes :

[1] Roberto Michels, Sociologie du parti dans la démocratie moderne – Enquête sur les tendances oligarchiques de la vie des groupes, Paris, Gallimard, 2015, (1ère éd.  1914)

[2] http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/MISCHI/51938

[3] Louis Althusser, « Idéologie et appareils idéologique d’État », La Pensée, n°151, juin 1970

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