Le TINA, c’est quoi ?

« There is no alternative ». « Il n’y a pas d’alternative ». C’est lors d’une conférence de presse en 1980, devant les correspondants américains à Londres, que Margaret Thatcher a prononcé cette phrase. Plus exactement, elle ajoute même un « vraiment » : « there really is no alternative » – pour bien signifier qu’il n’y a aucune échappatoire.

Cette rhétorique néolibérale a essaimé partout depuis. Elle sous-tend tous les discours politiques, les interventions des experts convoqués pour justifier les choix économiques. C’est un discours d’exercice du pouvoir, rarement un discours de campagne. En ce sens il est souvent un aveu d’impuissance : c’est la réalité qui accule à « devoir faire des sacrifices », « ce n’est pas de gaieté de cœur » mais « on n’a pas le choix ». Le TINA distille ainsi la petite musique libérale et produit progressivement, à force d’être ressassé, un resserrement du champ du possible.

Margaret Thatcher dans « There is no alternative », pièce de la Compagnie Troisième Génération
Le réalisme version Reagan
Petite histoire du TINA

Lire 30 années après les discours de la dame de fer, c’est s’imprégner de cette ambiance particulière du tournant des années 1970-1980 : le monétarisme. La conservatrice britannique répète à longueur d’interventions qu’il faut laisser faire le marché, qu’il faut que l’Etat se désengage partout, qu’il privatise, qu’il laisse faire les entrepreneurs, qu’il faut faire tomber les barrières pour que l’économie puisse reprendre son souffle, se modernise, irrigue ensuite toute la population. Et elle brandit sinon deux menaces : l’hyper inflation et le totalitarisme du communisme soviétique. Autrement dit, il n’y a pas d’autre politique possible. Limpidité de l’évidence, réalisme du bon sens.

Mais le TINA n’est pas né outre-manche. Il est le produit d’une pensée économique structurée dont les représentants ont été adoubés par le monde académique (Milton Friedman reçoit le prix Nobel en 1976, Friedrich Hayek dès 1974). Ils sont le fruit d’une volonté de la populariser dans les milieux économiques et politiques : la société du mont Pèlerin fondée par les économistes néolibéraux en 1947 en réponse au développement du socialisme et du keynésianisme a su structurer habilement un réseau d’influence efficace[1]. Mais avant d’être exporté par Reagan aux Etats-Unis et Thatcher en Grande –Bretagne, il est surtout expérimenté dès les années 1973 dans le Chili de Pinochet. Les liens entre autoritarisme et libéralisme sont, de fait, anciens : comme le montre Naomi Klein, la cure libérale se pense comme une « thérapie de choc » et suppose généralement de s’être débarrassé de toute opposition[2].

Démasquer le TINA

Quelques petits exercices pour reconnaitre le TINA. Il procède par vide argumentatif : c’est la seule solution, il n’y a pas d’autre choix. C’est toujours une argumentation fallacieuse qui avance par l’implicite, ne démontre rien mais impose ses vues. Ecoutez bien, vous connaissez le refrain :

« Les caisses sont vides »
« Il faut se serrer la ceinture »
« Il faut travailler plus longtemps »
« Les réformes structurelles du marché du travail sont nécessaires, inévitables »

Le TINA avance en ringardisant les autres solutions. Il est moderne. Ceux qui ne font pas acte d’adoubement sont des êtres du passé :

« Aujourd’hui »
« Dans l’
état actuel des sociétés »
« De nos jours »
« Il faut remettre la France en mouvement »
« Il faut moderniser »
« Mon programme est moderne »

Le TINA repose sur le réel, la réalité et non l’idéologie, le fantasme, le rêve :

« Il faut regarder la réalité en face »
« Nous devons affronter les défis qui se présentent à nous »
« Il faut cesser de se voiler la face »
« Quand est-ce qu’on va se rendre compte que… »

Le TINA invoque l’étranger qui, lui, a bien compris ce que nous tardons à voir :

« Mais regardez à l’étranger »
« Tous les autres pays l’ont fait »
« C’est la règle partout »
« On ne va plus pouvoir éternellement être les seuls à »

Le TINA impose progressivement son évidence et fonctionne au consensus :

 « Tout le monde sait bien »
«Tout le monde est d’accord »

Le TINA incarne le bon sens, l’évidence. Il procède par images rassurantes :

« gérer un pays en bon père de famille »
« on ne peut pas vivre au-dessus de ses moyens »
« si on lui redonne confiance, la France peut parfaitement rebondir »
« Il faut se mettre le pied à l’étrier »

Le TINA permet de se libérer des contraintes. Il est la promesse d’un monde plus libre – en un mot, meilleur…

« On ne peut pas rester comme ça pris entre tous ces blocages »
« Faire sauter le verrou réglementaire »
« Il faut libérer les énergies »
« Il faut faciliter, libérer, moderniser »

Le TINA est l’authenticité… Le TINA va plus loin. Il est renoncement et sacrifices, oui, mais pour que demain soit plus juste.

Banksy – Va au bout de tes rêves !
Dès le plus jeune âge…
L’exemple allemand
Savourez le goût du système
C’est pour ton bien !
L’agenda politique du TINA

Il faut faire des réformes. Elles sont de bon sens et évidentes. Oui mais quelles sont-elles ? Prenez un instant, lancez la vidéo et laissez parler les principaux protagonistes. Prenons les paris : vous ne les supporterez pas les 13 minutes de la vidéo et couperez avant la fin. Vous avez de la chance, on vous a fait un résumé…

Le TINA repose sur trois grandes idées qui se déclinent efficacement partout en matière économique :
– Faire preuve de rigueur dans la gestion publique
– Déréguler pour libérer les énergies du marché
– Le sens de l’effort

  • Faire preuve de rigueur dans la gestion publique

Aussi le TINA va d’abord s’atteler à gérer « vertueusement » l’Etat : il faut réduire les déficits, diminuer les dépenses publiques, couper dans les prestations sociales, dans les dépenses de santé, réduire l’offre de service public. Parce qu’il le faut bien. Parce qu’on « ne peut pas administrer l’économie ». Parce que « l’Etat ne peut pas tout ». Le TINA procède d’un implicite : la gestion publique, l’intervention de l’Etat dans l’économie auraient produit des erreurs qu’il faut corriger, elles seraient en grande partie responsables de la situation de marasme économique. Et c’est cette approche, prétendument sainement « gestionnaire », qui lui permet d’avancer ses pions derrière des arguments présentés comme « techniques », supposés par conséquent « apolitiques », quand le TINA participe, dans les faits, d’une idéologie, d’un ordre socio-économique et de choix on ne peut plus politiques et construits.

  • Déréguler pour libérer les énergies du marché

Pour corriger justement les échecs de l’intervention publique, le TINA propose de libérer les bonnes volontés brimées des entreprises, corsetées par des règles absurdes, écrasées sous le poids des charges. Pour « libérer les énergies », le TINA va s’attaquer aux « rigidités » qui font obstacle au marché : le code du travail, les 35h, les heures supplémentaires, les cotisations sociales, etc. C’est ce que le TINA nomme sobrement « les réformes structurelles » parce qu’on change structurellement de modèle économique… Il faut donc baisser les impôts, baisser les charges sociales qui pèseraient sur les entreprises et faire sauter les rigidités réglementaires.

  • Le sens de l’effort

Quand le TINA pose un diagnostic sur le monde, il englobe tous les acteurs. Et tout le monde doit contribuer au redressement. Notamment les salariés. Qui devront accepter de faire des efforts, de se serrer la ceinture, de travailler plus. C’est pour leur bien. Car l’économie va repartir et ils en toucheront les fruits. Mais personne n’est à l’abri du redressement. Etre raisonnable, c’est avoir le sens de l’effort et travailler 40h, jusqu’à 67 ans…

Gouvernante anglaise ou la rigueur incarnée
Jo Frost dans Nanny 911 – Fox

 

Liberté ou le vocabulaire dévoyé
Dérégulation
Sysiphe poussant son rocher jusqu’à 67 ans
Le sens de l’effort

 

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Pour aller + loin :

  • Quelques antidotes contre le TINA :

Découvrez nos argumentaires : http://argumentaires.lilas.org/
Voir aussi :
Les fiches argumentaires d’ATTAC
Les notes flash de la fondation Copernic

  • Quelques suggestions de lecture :

– Christian Laval, Ce cauchemar qui n’en finit pas, Comment le néolibéralisme défait la démocratie, La Découverte, 2016, 252 p.
Pierre Dardot, Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, 2010, 498 p.
– Noam Chomsky, Sur le contrôle de nos vies – ou La Conférence d’Albuquerque, Allia, 2001, 64 p. (Traduit de l’anglais par Héloïse Esquié)


Notes :

[1] http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=ARSS_145_0009#re56no49
[2] https://www.youtube.com/watch?v=bhS7LnkTkGY Voir aussi https://lectures.revues.org/910

Suggestions de lecture