Électoralisme : quand tu nous tiens…

Depuis toujours, la fonction et la place des élections dans les partis de transformation sociale est un débat. Du contournement des institutions existantes pour en faire surgir d’autres, à la nécessité d’investir le pouvoir politique, pour les subvertir, le panel des options a été large. Car les élections, leur rythme, leur forme, sont déjà une institution. Une institution qui transforme aussi les organisations qui y participent.

 

« Élections, piège à cons » ?

Les élections permettent d’avoir, de gagner ou de garder des élus. A minima, avoir des élus, une place dans les institutions constitue un point d’appui, une légitimité supplémentaire de contestation et une tribune médiatique. Pour les individus, c’est aussi l’accès à une part de pouvoir symbolique et parfois matériel. Pour les partis, c’est aussi une part importante de financement. La prise de pouvoir majoritaire (une mairie) donne quant à elle accès à la possibilité d’expérimenter, de mettre en œuvre d’autres choix mais aussi d’éprouver les limites et les contraintes imposées par le système (baisse de dotations publiques dans le cadre néolibéral, mise en concurrence des territoires…). Bref, avoir des élus c’est aussi conquérir des positions et des moyens dont il est difficile de se défaire…

Les élections peuvent être un moment privilégié de débat politique, une tribune de masse. C’est en particulier le cas de l’élection présidentielle. Elles expriment à un moment donné et de manière déformée les rapports de forces idéologiques et sociaux. Pourtant, l’échec et les trahisons par les expériences gouvernementales « de gauche » (social-démocratie en Europe) ou leur écrasement (du Chili à la Grèce) auraient dû rendre notre camp plus raisonnable, plus prudent quant au primat exclusif du moment électoral. Dans la gauche radicale, il est donc de bon ton de dire qu’il faut se rassembler et qu’on changera le monde « dans et par la rue, dans et par les urnes ». C’est un peu court tout de même.

Elections, piège à con - affiche 1968
Affiche, 1968
Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, Bruxelles
Le lièvre et la tortue
Jean de La Fontaine – 1668
Tout le temps, l’urgence électorale

En pratique, le primat électoraliste s’impose. Les organisations composent avec la forme même des institutions dont font partie les élections. Or, la tension entre investissement dans l’existant et subversion de l’existant n’est pas pensée, jamais traitée. Élections à l’horizon ? On fonce. Personnalisation de la 5eme république et de l’élection présidentielle ? On fonce. Il nous faut un tribun populaire ? On fonce. Rythme forcené des rendez-vous électoraux (rares se font les années où il n’y en pas) ? On fonce. Modes de scrutins qui obligent aux combinaisons parfois peu glorieuses pour « avoir » ou « garder » des élus ? On fonce. Foire d’empoigne pour savoir qui sera l’heureux élu (le/la candidat-e) entre organisations, dans chaque organisation ? Société du spectacle où il ne faut rater aucune émission ? L’Agenda s’impose, on fonce. Nous devenons les dindons de la « farce électorale » ! Ce n’est plus la révolution permanente, mais les élections en permanence…

Au bout du compte, l’agenda électoral prend le dessus sur tout. En interne, où tout semble suspendu au but électoral, au mépris même de l’élaboration démocratique. On n’y pense plus la place du débat électoral et la place des mobilisations sociales, les modes de désignation des candidat-e-s, les formes plurielles des campagnes, les rapports aux médias, l’organisation des collectifs de campagne.

« Au dehors » où ce n’est plus vraiment « dans la rue que ça se passe ». Les mouvements sociaux, les expériences alternatives ici et maintenant, la construction patiente d’un programme de transformation sociale, tout devient décoratif. A la limite, pour l’affichage, on coopte des « figures » du mouvement social comme candidats…. Ce qui compte c’est un bon plan comm’ censé parler au plus grand nombre pour « gagner » les élections. Il s’agit de « ratisser large » en gommant toute critique radicale du système de production et en privilégiant des mots d’ordre qui se vident de sens à force d’être consensuels (place au peuple, l’humain d’abord, prenons le pouvoir)… Et quand le succès n’est pas au rendez-vous, le rendez-vous d’après est déjà dans toutes les têtes. Pour un bilan, on repassera. Les « conditions objectives », qu’on a coutume d’invoquer à la gauche de la gauche, ont bon dos. Le virus peut même atteindre des organisations qui n’ont pas ou peu d’élus voire qui relativisent le fait d’en avoir ou excluent de conquérir des positions institutionnelles importantes. Le rendez-vous avec les masses peut faire tourner bien des têtes.

Râteau andaineur rouge double rotor
Plan comm’ idéal pour râtisser large
Rompre avec l’électoralisme

C’est aussi parce que tous les partis politiques actuels sont pris dans la course folle de 2017 que nous avons choisi de créer ce collectif, déconnecté des agendas électoraux. Pour prendre le temps de réfléchir à tous ces écueils qu’ont rencontré tant d’organisations politiques et qui – souvent – auront contribué à ce que les militants les fuient comme les électeurs fuient les urnes. Qui – souvent – auront contribué au « tous les mêmes », et à tant de défaites

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