Derrière les 99%…

Chaque année au mois de février, les médias nous rejouent en boucle la scène des voitures coincées dans les bouchons pour accéder aux stations de ski. Pourtant, quelle réalité sociale derrière cette image ? Seulement 8% des français partent au ski au moins une fois tous les deux ans. Une semaine aux sports d’hiver pour une famille équivaut en moyenne à trois mois de Smic : qui peut se la permettre chaque année ? Plus généralement, ski ou non, 65% des français ne partent jamais en vacances l’hiver[1]. Alors pourquoi ce modèle est-il omniprésent ? En quoi façonne-t-il non seulement la représentation qu’a une grande partie de la population de ses conditions de vie, mais aussi les discours politiques ?

 

Invisibilisation des classes populaires et majorité sociale

Les images qui défilent chaque jour sur nos écrans nourrissent un imaginaire social largement décalé de ce qu’est la réalité de la société française. A ne regarder que les publicités, les films, les talks-shows, la population serait constituée uniquement de cadres sup aux peaux lisses et aux sourires éclatants. Ce prisme déformant n’est pas seulement inexact, il a des effets performatifs et contribue à modeler le réel. En organisant l’invisibilisation des classes populaires qui représentent pourtant la majorité de la population, la mise en scène médiatique met à distance leurs modes de vie et ne les rend pas désirables. L’érotisation de la richesse sous toutes ses formes contribue à casser les consciences des classes. Pourtant, des années 1950 à aujourd’hui, il existe une fierté ouvrière…

Affiche de recrutement de mineurs
Années 1950
Marlon Brando
Un tramway nommé désir – 1951
Affiche du PCF
1976
2500 dockers sortent du port du Havre
19 mai 2016
Crédits : Page facebook CGT
Le cortège des dockers du Havre
Manifestation contre la loi travail, 14 juin 2016
Crédits photo : Daniel Maunoury

Dans les années 1950, l’ouvrier a une place puissante dans l’imaginaire.  Il a aussi objectivement une place centrale dans l’économie. Dans la période de reconstruction de l’économie au sortir de la guerre, c’est lui qui est en quelque sorte « envoyé au front » de la production dans cette bataille de la modernité qu’est la « bataille du charbon » : cet impératif de produire 100 000 tonnes de charbon par jour pour soutenir la relance de l’industrie[2].

Depuis, l’économie a certes subi de nombreuses transformations, les entreprises sont moins concentrées, les frontières se sont ouvertes, le chômage de masse est apparu… mais les classes sociales sont loin d’avoir disparu – tout comme les ouvriers. Les classes populaires au sens strict, ouvriers et employés, représentent 48,8% de la population active. Quand elles font corps avec les professions intermédiaires (25,6%), elles sont ultra majoritaires (74.4%). Tandis que les « cadres sup » au sens des cadres administratifs, commerciaux et techniques d’entreprise et ingénieurs d’entreprise représentent 5,2% de la population totale[3].

Source INSEE
Le mythe de la « moyennisation »

Les trente glorieuses ont joué un rôle fort dans la transformation de cet imaginaire. L’apparition de la société de consommation s’est accompagnée de la promotion du mythe de la « moyennisation » : la société serait dominée par une immense classe moyenne, les inégalités sociales progressivement gommées pour ne laisser qu’une élite résiduelle et quelques poches de pauvreté.

Comme l’écrit Louis Chauvel, « les classes moyennes, en France, ce sont avant tout un projet de société[7] » et non une réalité sociale. Le mythe de la moyennisation a bien reposé sur certaines tendances objectives des Trente glorieuses : le développement de l’Etat-Providence permet une réduction relative des inégalités, un allongement de la scolarisation pour une part croissante de la population, ce qui implique une meilleure qualification et l’accès à de nouveaux emplois et, pour certains, à une relative mobilité sociale. Il permet également le développement de la consommation de masse comme un accès facilité à la propriété immobilière. Mais cette configuration se retourne dès la fin des années 70.

Malgré les nombreuses études qui ont fait voler en éclat ces dernières années la notion de « moyennisation »,  le mythe a la peau dure. Il continue à modeler non seulement la représentation qu’a une grande partie de la population de l’unité de ses conditions de vie, mais aussi les discours politiques. Derrière le slogan des « 99% » se cache aussi le fantasme d’un peuple où les classes sociales ne pèsent plus et qui s’accommode au fond du fonctionnement du système. Ce peuple lisse de familles de cadres supérieurs heureux et souriants…

Fantasme classe moyenne
Les matins de la famille « Ricoré »
Crédits : Shutterstock
Les 99% ou le mythe du peuple uni

Le slogan des « 99% » a fleuri lors du mouvement « Occupy Wall street ». Il est depuis repris partout dans le monde. Slogan fort, efficace, il dit en un seul chiffre les inégalités flagrantes sur lesquelles sont construites nos sociétés et la nécessité de reprendre le pouvoir face à ceux qui l’accaparent. Le rapport Oxfam de 2016 « Une économie au service des 1% » qui souligne que les 1% les plus riches possèdent désormais davantage que les 99 % restants donne une assise économique au concept[5]. Il est même devenu le titre du livre programme d’un dirigeant de parti politique français[6].

La pyramide sociale : 1% vs. 99%
Crédits : Ecliptic design

Mais le slogan des 99% a un biais : il acte l’unité de la quasi-totalité de la population, la « multitude », « les 99% » s’opposeraient à une « oligarchie », une petite minorité d’ultra-riches. Or cette représentation de la société dénonce les excès de l’élite et non le système qui fonde l’ensemble de l’exploitation économique et des inégalités qui en découlent. Corriger les excès des 1%, c’est la rustine qui permet d’avaler le système. Évidemment, nous voulons tous limiter les salaires des patrons à 100 fois le SMIC soit 1,75 million d’euros par an… Mais une telle pétition ne saisit que l’écume du système économique et, sous couvert d’éthique, de justice, de « c’est toujours ça de pris », elle ne remet pas en question les fondements de l’économie capitaliste. Pire, elle opère une opération de diversion. Dans cet amalgame composite, il y a des classes aux intérêts divergents. C’est de fait toute la limite de la représentation des inégalités et de la structure sociale au moyen des interquantiles (i.e raisonner en 1%, 10%, 20 % plus riches ou plus pauvres) : on s’intéresse uniquement au niveau des revenus. Toutes les autres formes de domination, liées au capital scolaire / culturel, au genre, etc sont rendues invisibles comme les relations de pouvoir qui les nourrissent dans l’entreprise, à l’école, dans l’espace urbain, etc. disparaissent complètement. Faute d’avoir réfléchi aux mécanismes qui fondent ses inégalités, quand les 1% auront cédé, le système perdurera avec son cortège d’exploitation et d’inégalités intrinsèques. La frange supérieure suivante, le 2ème percentile, pourra reproduire les mêmes excès que les précédents 1% et reprendre la même place – à quelques degrés près.

Ces 99% ont une histoire pourtant plus ancienne que le mouvement des indignés. Ils font écho à la mythologie républicaine qui dès la révolution française a mis en scène un peuple uni capable de s’administrer par l’exercice de la raison, par-delà les appartenances de classes et les antagonismes sociaux. L’appel au peuple est aussi celui qui a permis de nourrir la mythologie méritocratique et de laisser perdurer au sein de la République des circuits de reproduction des inégalités sous couvert d’égalité formelle. Faire de l’appel au peuple au nom de l’intérêt général son slogan principal, c’est implicitement assumer d’effacer la lutte des classes. C’est exactement sur ce constat que repose toute la démonstration de Jean-Luc Mélenchon dans l’Ere du peuple[8] où il met à distance les représentations classiques de la gauche marxiste ou même social-démocrate. Le peuple, selon lui, se définit d’abord par la condition sociale urbaine et la revendication de sa souveraineté et non pas par sa situation dans les rapports économiques. C’est la raison pour laquelle il fait du processus constituant autour de la 6ème République le meilleur mot d’ordre pour « fédérer le peuple ». Mais ce faisant, il subordonne les questions économiques à la définition de règles institutionnelles et remet à plus tard la refondation du système, à l’heure même où le patronat assume avec vigueur de mener une « guerre de classes »[9]

Drapeau rouge et drapeau tricolore
L’écrasement de la Commune – 1871
Crédits : Gallica BNF
 Le « eux » et le « nous »

Un mouvement réellement alternatif devrait avoir une vision claire de la base sociale sur laquelle il entend s’appuyer et dont il défend les intérêts, savoir qui sont le « eux » et le « nous ».

La société reste aujourd’hui divisée en classes aux intérêts antagonistes. Il y a tous ceux qui bénéficient du système et ceux qui peinent à boucler leurs fins de mois, qui sont gagnés par la peur du déclassement. Aux classes dominantes issues de la bourgeoisie traditionnelle et de ses alliés dans le salariat (cadres supérieurs, hauts fonctionnaires,…) s’opposent les classes populaires (ouvriers, employés, petits agriculteurs,…) et des populations intermédiaires (professions intermédiaires au sens de l’Insee, voire « cadres moyens » de la fonction publique, enseignants…). Même si elles ont des modes de vie et des niveaux de revenu différents, les classes populaires et intermédiaires n’ont que leur force de travail pour vivre. Ce sont elles qui subissent les effets de la crise, les baisses de pouvoir d’achat, les attaques sur les statuts, la hausse du chômage, chômage, la casse des services publics, les remises en cause des droits à l’éducation, à la santé, à la sécurité, etc. Loin d’une quelconque « moyennisation », le monde social est tiré par ce système économique vers le bas.

Si ces classes populaires et intermédiaires sont largement majoritaires – elles pèsent au moins 75% de la population – elles n’ont pas conscience d’elles en tant que classes, ni même de leurs intérêts communs. Elles ont d’ailleurs des expériences, des aspirations, des modes de vie souvent différents. Le capitalisme a réussi à imposer l’individualisme comme norme et la réussite individuelle comme valeur. En opposant les chômeurs et les salariés, en dressant les pauvres contre les encore plus pauvres, en enfermant dans des « origines » ethniques ou religieuses, il mine les solidarités et joue sur la peur du déclassement. En mettant en scène une grande « classe moyenne » d’une part et des exclus de l’autre, le système rend honteuse l’appartenance aux classes populaires et « moyennise » des populations aux réalités très diverses. Notre travail politique s’inscrit dans la lutte des classes, et notre tâche est de reconstruire cette conscience de classe. Nous devons rendre la dignité et la fierté à la culture ouvrière et populaire, recréer du désir d’être ensemble ce que nous sommes et non de copier les modes de vie des plus riches. Notre rôle est de travailler à une nouvelle alliance sociale à vocation majoritaire autour de la défense d’intérêts communs.

Marche des étudiants vers les usines Renault
16 mai 1968
Crédits : Gérard-Aimé / Rapho-Eyedea
La belle et le clochard
Alliance de classe sur fond de spaghettis
Crédits : Disney

Notes

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