Comment ? Le chaînon manquant

Apprendre de l’expérience grecque

Janvier 2015. Syriza remporte les élections et Alexis Tsipras devient le premier chef de gouvernement européen issu de la gauche non sociale-democrate. Syriza a fait campagne avec son « programme de Thessalonique » et un pari : gagner le bras de fer avec l’Union européenne, rester dans l’UE tout en refusant les mémorandums et autres diktats de la Troïka. Arrivé au pouvoir, Syriza lance une commission parlementaire pour la vérité sur la dette grecque qui la déclare en grande partie illégitime. Devant les exigences de ses partenaires, le gouvernement grec en appelle même au peuple qui repousse très largement par référendum le nouveau mémorandum. Pourtant, Tsipras a fini par céder, emportant avec lui tout le peuple grec.

Crédits : Yves Herman/Reuters

Le gouvernement Syriza a donc finalement accepté toutes les exigences des créanciers. Pas une seule mesure économique et sociale du programme de Thessalonique n’aura donc résisté au rouleau compresseur de l’Union européenne. Pourquoi ? Les raisons sont multiples, mais la principale est simple : le gouvernement n’avait pas préparé et ne souhaitait pas mettre en œuvre les outils économiques permettant concrètement de tenir face au nœud coulant et à la guerre de position de la Troïka et de l’Union européenne[1].

L’expérience grecque est le symbole de ce qui attend tout gouvernement prétendant défendre une politique alternative. L’histoire regorge d’exemples de telles capitulations : cartel des gauches, front populaire… Et la politique socialiste de François Mitterrand après l’alternance de 1981 a laissé en à peine deux ans place au tournant de la rigueur…

Des programmes trop souvent lacunaires

Le travail programmatique est pourtant souvent un des grands absents des réflexions de l’autre gauche. Faisant face à un véritable rouleau compresseur, elle s’en tient généralement à défendre le statu quo ou le retour à la situation précédant les réformes qu’elle a combattues.

Évidemment, elle brandit généralement quelques mesures nouvelles comme les 32 heures, le SMIC à 1700€ ou l’échelle mobile des salaires – mais qui sont généralement plus des slogans que le résultat de véritables propositions économiques et la promotion de moyens concrets de les réaliser. De nombreux économistes réfléchissent pourtant à des modèles alternatifs, mais jusqu’à présent leurs travaux nourrissent trop peu les programmes des forces alternatives. C’est en ce sens que des observateurs des succès et des écueils de la campagne de Bernie Sanders aux Etats-Unis ont souligné la nécessité d’avancer vers un think tank socialiste.

Affiche militante pour le SMIC à 1700€
Exemple de revendication dont l’application n’est pas anticipée

Au-delà du manque d’inventivité des programmes existants, il faut convenir d’un fait. Ils sont tous incapables de penser concrètement un nouveau système dans sa globalité et ses détails ni les méthodes pour l’appliquer à court et moyen terme. Aucun ne répond précisément aux questions suivantes :
– Comment concrètement s’y prend-on pour réindustraliser la France ?
– Comment faire émerger une industrie réellement verte ?
– Comment relocaliser l’économie ?
– Comment passer concrètement d’une économie totalement ouverte à une économie socialisée ?
– De quelles armes dispose-t-on vraiment contre la finance ?
– Comment annuler la dette illégitime ?
– Comment interdire vraiment les OGM ?
– Comment changer vraiment le travail des gens, comment on fait pour que le travail prenne moins de place ?
– Comment augmenter les salaires ?
– Quelle fiscalité ?
– Comment accueillir dans de bonnes conditions les migrants qui fuient les guerres, les dérèglements climatiques et la misère ?
– Comment réformer le droit de la propriété et réguler réellement le marché de l’immobilier ?
– Comment imposer une interdiction réelle des pesticides ?
– Comment…
Au-delà de la question du financement, c’est l’explication des moyens réalistes pour mettre en œuvre le programme qui manque généralement.

Penser l’application concrète des alternatives

Une fois conquise l’Assemblée nationale, le palais d’hiver, la place Syntagma, le plus dur reste à faire, la lutte des classes continue. Une véritable alternative au système doit donc anticiper toutes les oppositions qu’il y aura à son projet, de la fuite des capitaux au harcèlement des médias en passant par l’isolement international. Mais elle doit surtout réfléchir à comment elle entend y répondre. Comment composer avec la haute administration qui opposera des impossibilités techniques parce qu’elle n’a jamais accepté d’envisager de penser autrement ? Autrement dit, il manque toujours dans les programmes l’objectivation des moyens réalistes pour lever les obstacles dans la mise en place du programme. La confrontation au pouvoir peut ainsi être envisagée comme le point 3 dans la séquence suivante :
1. Ce que nous visons (exprimé en termes de principes)
2. Des propositions immédiates (déclinées en mesures)
3. Une méthode pour résoudre les problèmes rencontrés dans la mise en œuvre de ces propositions (les obstacles à lever)
C’est ce « comment » qui est le chaînon manquant des raisonnements alternatifs et que nous entendons mettre au cœur de nos travaux.

 

Deux exemples

LOGEMENT :

1. Principe : Droit opposable au logement décent pour tous
2. Mesures : Grand plan de construction de logements sociaux, réaménagement de logements insalubres, avec loyers gratuits pour tous les ménages en dessous de X revenu, et pour les logements déjà existants et décents : plafonnement national du prix du mètre carré à X euros
3. Obstacles à lever : Comment ferons-nous pour contrer progressivement les stratégies des investisseurs qui font fructifier l’acquisition de logements sans les mettre en location ? Et toujours progressivement et démocratiquement face aux collectivités territoriales et administrations qui s’opposeront à la mise en œuvre de ce plan ?

TRAVAIL :

1. Principe : Augmenter le pouvoir de décision des travailleurs dans l’entreprise.
2. Mesures : Instituer dans le droit du travail les fonctions décisionnelles du comité d’entreprise (concernant l’organisation du travail, la qualité des produits, le recrutement, la stratégie) ainsi que la participation de représentants des travailleurs aux décisions dans les instances démocratiques en dehors de l’entreprise (notamment les collectivités territoriales).
3. Obstacles à lever : Que ferons-nous face aux délocalisations, à la fuite des capitaux, que décideront les propriétaires ? Comment réglerons-nous le problème des inégalités de formation qui fait obstacle à cette prise de pouvoir égalitaire dans l’entreprise ? Que ferons-nous face aux hiérarchies anciennes qui feront de la rétention d’information ?

 

* * *

Notes :

[1] Stathis Kouvelakis, porte parole d’Unité populaire et ancien membre du comité central de Syriza (plateforme de gauche) revient fréquemment dans ses interventions sur le manque de préparation du gouvernement grec. Pour lui, elle est la traduction de la mutation profonde de Syriza à partir de 2012 dont le centre de gravité se déporte largement sur la droite et dont la direction se prépare à « un compromis honorable » avec les créanciers : « La ligne rouge de la sortie de la zone euro n’est jamais clarifiée, aucune préparation n’est envisagée en cas de refus des Européens du programme de Thessalonique. Non seulement aucun plan B n’est préparé, mais « l’absence de Plan B » est présenté aux principaux dirigeants européens comme un « atout de Syriza » dans la logique du « nous sommes devenus raisonnables, récompensez-nous, nous trouverons bien un arrangement au milieu ». »
Pour une description édifiante des mesures imposées au peuple grec par le nouveau « momorandum », voir notamment son intervention du 4 juin 2016 au Lieu-dit (Paris).

 

 

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