[Municipales] Entretien avec Yoan Pinaud (Alliance Citoyenne d’Aubervilliers)

Dans le cadre de notre événement « Révolutionner nos villes », le samedi 2 février à 15h30 au Lieu Dit, nous publions une série d’entretiens avec différents intervenants pour enrichir le débat. Retrouvez les autres entretiens ici.

Yoan Pinaud est directeur de l’Alliance Citoyenne d’Aubervilliers, et participe à ce titre à des réflexions collectives sur l’implication citoyenne au niveau municipal, notamment avec l’Alliance Citoyenne de Grenoble et les chercheurs de l’Institut Alinsky.

 

Pourriez-vous nous présenter les initiatives de votre association ?

L’Alliance Citoyenne d’Aubervilliers est un syndicat de quartier qui cherche à mobiliser les habitants de la ville contre les injustices. Indépendant des partis politiques, elle organise des campagnes susceptibles d’aboutir à une amélioration concrète des conditions de vie de ses membres.  Afin de redonner du pouvoir à ceux qui n’en n’ont pas, l’Alliance Citoyenne organise des actions collectives non violentes en ciblant les décideurs pertinents pour obtenir satisfaction.

À titre d’exemple, en février 2018, sur le quartier de la Villette, les membres locataires de l’OPHLM ont organisé une grande campagne contre la mauvaise gestion des poubelles. Celle-ci, déposés en extérieur des bâtiments, entraînent une prolifération des rats dans la cité. Identifiant le bailleur social comme principal responsable de cette situation, les membres ont voté en assemblée l’organisation d’un rassemblement devant le siège de l’OPHLM d’Aubervilliers où se tenait le conseil d’administration. Près de 50 locataires se sont déplacés… avec un sac poubelle afin de les déposer devant l’entrée du siège. Le message était particulièrement limpide : «ce que l’on vie au quotidien, nous allons vous le faire vivre quelques heures». L’OPH a depuis débloqué plusieurs milliers d’euros pour faire des travaux dans le quartier et ainsi améliorer la situation.

Syndicat tout terrain, l’Alliance Citoyenne organise sur une grande variété de sujets: logement privé, logement public, gestion de l’eau, discriminations, éducation… Toutes les colères sont considérées comme légitimes. Les membres doivent en revanche construire des campagnes contre des décideurs « verticaux », c’est-à-dire plus puissant qu’eux et non contre leurs propres voisins par exemple.

A partir de cette expérience et au-delà, diriez-vous que vos modes d’action permettent de faire bouger les municipalités? Celles-ci envisagent-elles, le cas échéant, des formes de coopération?

Parce qu’elles portent atteintes aux intérêts de la mairie, notamment en matière d’image, les actions (ou parfois simplement la menace de celle-ci) qui la cible permettent souvent d’imposer des sujets à l’agenda des politiques. Il permet aussi d’obtenir des victoires concrètes : notre campagne pour la baisse des factures d’eau en 2017, qui a amené l’Alliance Citoyenne à interpeller madame la maire mais aussi l’ensemble des candidats aux élections législatives sur Aubervilliers, a abouti à l’ouverture d’un débat et la mise à l’étude de la sortie de la ville d’une gestion « Veolia » au profit d’un passage en régie publique.

En revanche, si nous n’avons pas de mal à obtenir des réactions voire des échanges ou des négociations de la part de la mairie, il n’y a pas pour le moment de coopération. Même sur les sujets où nous la sollicitons, la mairie reste méfiante vis-à-vis des organisations qu’elle ne maitrise pas : malgré un « appel » de notre part à faire front commun face au politique de l’ANRU sur les quartiers de la ville, la mairie n’a pour le moment toujours pas saisi notre main tendue.

Nous voudrions revenir sur les moyens de l’auto-organisation citoyenne, qui se trouve au cœur de vos modes d’action: en quoi, pour vous ce type de mobilisations change-t-il la donne?

L’Alliance Citoyenne, via un travail de porte à porte intensif mené principalement par des organisateurs professionnels, va chercher les 1ers concernés par les injustices pour les organiser autour de 4 questions majeures : qu’est-ce qui vous met en colère? Qui est responsable? Qu’est-ce que l’on peut faire ensemble? Est-ce que vous êtes partant pour le faire avec nous?

Ce travail permet de faire adhérer des membres et de recruter des « leaders » en capacité de construire des campagnes victorieuses et ainsi améliorer leurs conditions de vie.

De porte en porte, de cage d’escalier en cage d’escalier, autour de l’idée qu’il faut « voir grand, commencer petit », toutes les colères du quotidien sont légitimé pour créer des dynamiques de mobilisation. Réussir à organiser le plus grand nombre, y compris ceux pour qui c’est le plus difficile,  est ce qui permet de faire bouger les choses.

Qu’est-ce que votre expérience et vos modes d’actions nous disent de ce que pourrait et devrait faire une mairie en termes de démocratie et d’implication citoyenne ?

Les conflits sont très souvent délégitimés par les mairies qui y voient l’œuvre de manipulation extérieure dans le but de les déstabiliser. Nous pensons au contraire que les conflits font partie de la vie politique et démocratique d’une ville. Elles gagneraient ainsi à accepter et assumer les conflits plutôt que de chercher à les étouffer ou les délégitimer.

Une mairie gagnerait à chercher des compromis satisfaisant entre les attentes des habitants et ses contraintes souvent légitimes (manque de moyens, équilibre politique municipal, pression d’autres groupes organisés) plutôt que de s’enfermer dans le fantasme d’une politique consensuelle dont elle n’aurait qu’à mieux expliquer la justesse. À l’inverse, refuser le conflit, c’est créer souvent davantage encore de frustration de la part des habitants.

 

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