[Municipales] Entretien avec Thomas Coutrot (ATTAC)

Dans le cadre de notre événement « Révolutionner nos villes », le samedi 2 février à 15h30 au Lieu Dit, nous publions une série d’entretiens avec différents intervenants pour enrichir le débat. Retrouvez les autres entretiens ici.

Thomas Coutrot est statisticien et économiste, cofondateur des Economistes atterrés et ancien porte parole d’Attac (2010-2016). Il est spécialiste des questions de travail, d’emploi et de démocratie. Son dernier ouvrage paru s’intitule Libérer le travail. Pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer (Paris Le Seuil, 2018).

Pour commencer : comment t’es-tu intéressé à cette question du militantisme municipal, d’une manière générale mais aussi éventuellement dans le cadre d’Attac ?

Lors de mon passage à la direction d’Attac, ma principale préoccupation a été de privilégier une politique du « faire » par rapport à la politique du « dire » qui était centrale depuis la création de l’association. Cela me semble indispensable pour reconstruire un pouvoir d’agir citoyen. J’ai ainsi contribué au virage d’Attac vers les actions de désobéissance civile – en commençant par les réquisitions de chaises dans les banques. Autre exemple, au lieu de se limiter classiquement aux mesures macro-politiques d’échelle nationale ou internationale, le « Petit manuel de la transition », qu’Attac a publié en 2014 et actualisé en 2016, mettait surtout en avant les actions concrètes réalisables « ici et maintenant » pour préfigurer la nécessaire bifurcation. Lors des élections municipales de 2014, nous avons rédigé une brochure « Alternatives municipales : vers des communes en transition » pour aider les comités locaux à intervenir sur des objectifs concrets et atteignables qui redonnent confiance dans l’action collective.

On a beaucoup dit, récemment, que les communes n’avaient presque plus de pouvoir, et en même temps ce qu’on appelle le « municipalisme » (avec toutes ses variantes) a le vent en poupe…comment vois-tu ces débats, et selon toi, que peut-on faire au niveau communal, concrètement, pour améliorer la vie des habitant-e-s ?

On ne peut évidemment pas changer tout au niveau municipal, il n’empêche que les marges de manœuvre existent pour améliorer la vie des gens et leur redonner confiance dans l’action politique. Les expériences de « villes en transition » montrent que des changements significatifs sont possibles dans de nombreux domaines : démocratie, énergie, alimentation,emplois verts, services publics municipaux, logement… Ainsi la petite ville alsacienne d’Ungersheim (2000 habitants) s’est fixée trois objectifs : autonomie de pensée (démocratie participative), autonomie énergétique (solaire, biomasse) et autonomie alimentaire (ferme municipale bio qui alimente la cantine et les habitants). D’autres exemples ont montré que les budgets participatifs peuvent réellement mobiliser la population, y compris les catégories populaires, s’ils portent sur des enjeux significatifs (et pas sur 5 % du budget d’investissement comme c’est le cas à Paris ou à Montreuil).

Nous voulons travailler aussi sur les moyens pour les habitant-e-s de s’auto-organiser pour intervenir dans les décisions qui les concernent, avec ou contre une collectivité territoriale…quelles expériences te paraissent importantes à cet égard ?

L’expérience d’Ungersheim est un succès mais bute sur des limites en termes de participation populaire, qui tiennent sans doute à son côté descendant, trop dépendant de la figure du maire. (On note aussi que Marine Le Pen a fait 38 % dans cette ville au premier tour de la présidentielle…) A une tout autre échelle l’exemple de Madrid montre le danger de la personnalisation excessive : Manuela Carmena, élue mairesse en 2014 avec une large coalition de mouvements sociaux et de partis, joue aujourd’hui sa réélection en solo (avec Inigo Ejerron, le n°2 de Podemos) contre Podemos et de nombreux mouvements. La stratégie populiste est une impasse, cela montre l’importance de concevoir des dispositifs, prévus à l’avance dans la plate-forme municipales, pour stimuler la participation populaire et bloquer l’autonomisation excessive des élus. Par exemple les votations citoyennes locales, les jurys citoyens pour évaluer l’action de la municipalité et décider éventuellement de l’organisation d’une votation… Je ne connais pas d’expérience significative de tels dispositifs au niveau municipal, raison de plus pour innover ! Les Gilets jaunes montrent l’actualité de ces idées, même s’ils ne les posent pas encore au niveau municipal.

Services publics, écologie, dette, accueil des migrants, etc…comment concevoir le lien entre solutions globales et action locale, particulièrement au niveau municipal ? 

Oui, des mairies comme Grande-Synthe ou Bayonne peuvent montrer l’exemple pour l’accueil des migrants. Mais bien sûr le risque est qu’en l’absence d’une politique d’accueil digne à l’échelle nationale, ces villes se voient débordées par l’afflux de réfugiés. Dans ce domaine comme dans les autres, il faut donc penser le changement d’échelle. Je crois assez à une stratégie « municipaliste » à la Bookchin : multiplier les expériences locales émancipatrices et attractives pour construire des mouvements qui gagnent et ruiner la crédibilité des dominants, laquelle repose beaucoup sur l’idée qu’il n’y a pas d’alternatives. Après, cela ne dispense pas de moments de crise politique aiguë où s’opère (ou non) un basculement plus général des rapports politiques et de propriété. Mais l’accumulation d’expériences locales d’alternatives écologiques, sociales et démocratiques radicales me paraît incontournable.

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