[Municipales] Entretien avec Julie Lefebvre (Patrimoine et Environnement)

Dans le cadre de notre événement « Révolutionner nos villes », le samedi 2 février à 15h30 au Lieu Dit, nous publions une série d’entretiens avec différents intervenants pour enrichir le débat. Retrouvez les autres entretiens ici.

Julie Lefebvre, attachée de presse spécialisée depuis quinze ans sur les jardins, l’environnement et les villes, citoyenne engagée sur ces sujets, est intervenue dans plusieurs mobilisations contre des projets d’aménagement et pour la préservation de la forêt de Romainville. Vice-présidente de l’association Patrimoine et Environnement à Romainville (PER), elle a participé à coordonner les associations de différentes villes et à faire émerger la question de la préservation des espaces verts et de la qualité de l’urbanisme dans le réaménagement souvent brutal de nos villes de banlieue.

 

Pourrais-tu nous présenter les initiatives du collectif ?

La forêt de la Corniche des Forts est située entre Romainville, les Lilas, Pantin et Noisy-le-Sec. Fermée au public car située sur d’anciennes carrières, la nature y a repoussé pour former une jungle abritant de nombreux animaux, des collections de lianes, etc. Aujourd’hui un tiers de la forêt est en train d’être défriché pour être transformé en prairie et aires de jeux, alors que d’autres parcs existent déjà autour. Piloté par la Région, il s’agit d’un projet ancien, coûteux et complexe, qui a subi d’importantes évolutions, toujours dans la plus grande opacité.

Depuis 2011, des naturalistes, des membres d’EELV, le journaliste Fabrice Nicolino et des associations rassemblés au sein du collectif des Amis de la Forêt de la Corniche des Forts (Ornithomédia, Bagnolet en vert, etc.), se sont organisés pour faire découvrir ce site méconnu ou participer aux rares enquêtes publiques. Cette première phase de vigilance citoyenne associée à l’évolution de la société, a permis de diminuer l’emprise de ce projet qui prévoyait initialement de raser toute la forêt. Une phase de silence lui a ensuite succédé durant laquelle aucune information n’a pu être obtenue.

En 2017, des étudiants de l’École Spéciale d’Architecture ont imaginé d’autres futurs possibles pour cette forêt, plusieurs professionnels l’ont photographiée, ce qui a permis de commencer à sensibiliser les médias sur son existence. En janvier 2018, le projet de la Région a été présenté à quelques associations. J’ai rédigé dans Libération une tribune afin d’alerter sur le devenir de cette forêt urbaine. Cet été, à plusieurs, notamment avec l’historien Sylvain Piron, nous avons lancé une pétition sur change.org qui rassemble aujourd’hui près de 30 000 signatures et organisé plusieurs pique-niques, ce qui a lancé la mobilisation plus générale.

Une manifestation a rassemblé en septembre plus de 300 personnes, des élus, Catherine Ringer et de nombreux médias. Nous avons improvisé sur place une chaîne humaine et nous sommes rendus en fanfare jusqu’à la Mairie de Romainville. Nous avons interpellé le président du syndicat mixte d’aménagement, ce qui nous a conduit à avoir un rendez-vous (improductif) avec les responsables du syndicat. Début octobre les bulldozers sont arrivés, ce qui a cristallisé l’opposition et initié une occupation du chantier qui a mis à l’arrêt les travaux, occupation largement relayée par les médias nationaux. En novembre une barrière a été érigée. Le 8 décembre, une Marche pour le climat et la forêt de Romainville est partie rejoindre la Marche Climat, et à nouveau 300 personnes ont défilé aux côtés de représentant-e-s de mobilisations proches (Europacity, GCO Strasbourg, Forêt Hambach).

Cette mobilisation a été le dernier événement unitaire car le collectif s’est scindé depuis, miné par des divergences profondes liées au fonctionnement et à une différence de posture quant à l’accueil des nouveaux soutiens et à la diversité des modes d’actions. Des rendez-vous sont toujours organisés sur place régulièrement par une partie des militant-e-s réunis désormais en association.

Malgré ce panel d’actions citoyennes, politiques, médiatiques ou juridiques, le dialogue avec la Région n’a pas pu se faire, plus de 700 arbres ont été abattus et le projet poursuit sa route. Parmi les actions en cours que nous menons :

– un recours contentieux a été déposé par Environnement 93 et la Coordination Eau avec le Collectif pour la Forêt de Romainville (une cagnotte pour appuyer ce recours est disponible ici). Le Collectif est soutenu dans ses démarches par Sébastien le Briero avocat défenseur spécialisé dans l’accompagnement des combats écologiques citoyens (Roybon, Europacity, NDDL).

– le 9 mars nous organiserons notamment une labellisation symbolique de la Forêt avec l’association ARBRES.

Nous allons aussi continuer à tisser les liens avec les mobilisations pour le climat afin de faire de la Forêt de Romainville un symbole national, à réaliser des actions de défense citoyenne pour sensibiliser le public, minimiser l’impact des travaux et préserver les 20 hectares de forêt restants, qui malgré les déclarations politiques, ne font toujours pas l’objet de mesures de protection.

A partir de cette expérience et au-delà, que peuvent faire les habitant-e-s d’une commune, et que pourrait faire une mairie, contre les projets d’aménagement de ce type ?

Je suis intervenue contre plusieurs projets d’aménagement dans plusieurs cadres collectifs. Ce sont aussi des thèmes sur lesquels je travaille en tant qu’attachée de presse spécialisée sur ces questions. Romainville, est un cas assez extrême avec un développement urbain anarchique et une extrême verticalité dans le rapport aux citoyens. Cela a pour effet à la fois de décourager beaucoup d’habitants et d’en mobiliser d’autres à travers un tissu associatif efficace sur ces questions, mais qui ne repose que sur un petit nombre de personnes.

En 2012, en tant que responsable du groupe local Europe Écologie, j’ai participé au combat mené avec l’association ARIVEM contre l’usine de Tri Mécano biologique que nous avons collectivement réussi a stopper, in extremis. En 2016-2017, au sein du collectif inter associatif Romainville puis avec l’implication de nombreux habitants, nous avons tenté de défendre notre place du marché, centrale, remplacée aujourd’hui par un immeuble 8 étages. Enfin, il y a eu cette mobilisation plus large et, toujours en cours, pour la forêt

C’est à mon avis, extrêmement difficile pour les citoyens, et même pour les élus, de contrer ces projets d’aménagements, dans un environnement très réglementé, avec des conditions de consultation du public extrêmement variables et qui peuvent être très facilement contournées. Les questions de calendrier sont également très importantes, car il est presque impossible de stopper un projet pour lequel les permis ont déjà été accordés ou alors que les marchés sont lancés. Cela explique, dans beaucoup de situations, le refus des collectivités de dialoguer et la volonté de passer en force.

La réussite de ce type de contestation repose sur un mélange d’expertise (citoyenne, professionnelle venant de thématiques différentes) afin de trouver la faille de ces projets, de mobilisation du public, de rapports de force politiques, de recours juridiques et de médiatisation. Les facteurs humains non négligeables interviennent dans la réussite et la pérennité de ces mobilisations et de ces collectifs.

La tendance générale est à l’affaiblissement des procédures de concertation et des recours, à une judiciarisation accrue de ces situations, à une restriction de l’intérêt à agir et à la mise en place de dispositifs pour protéger les chantiers, ce qui va rendre ces combats encore plus difficiles. Pourtant l’idée de la participation du public fait son chemin et peut être très bien menée dans certaines collectivités ou sur certains projets, dont il faut s’inspirer. Et les citoyens sont de plus en plus vigilants …

Nous voudrions revenir sur les moyens de l’auto-organisation citoyenne : quelles sont les leçons de l’expérience à laquelle tu participes ?

A mon sens, l’un des leviers est le rassemblement entre associations afin de partager les expertises et les outils, ce que nous avons fait à Romainville et ce que nous sommes en train de monter pour la défense des espaces verts et publics en Ile-de-France. Cela permet de ne pas rester isolés face à ces projets d’aménagement, d’identifier des situations communes et de les faire connaître.

Un autre levier est d’arriver à avoir suffisamment d’influence pour inscrire en amont ces questions dans les agendas et projets politiques ou lors de la révision des cadres réglementaires (SCOT, PLUI, plan climat). Il faut aussi travailler à faire émerger ces sujets dans le débat public faute de quoi ces questions restent à la marge et circonscrites aux seuls citoyens qui s’y intéressent, souvent trop tard, surtout quand ils y sont confrontés directement en tant que riverains.

Face à vous, vous avez des lobbys (aménageurs, promoteurs, BTP) puissants et organisés qui produisent de la pensée et de la communication sur la ville de demain, souvent agrémentées d’une bonne dose de greenwashing. Ils avancent très vite notamment sur nos villes de banlieue qui ne sont pas toutes équipées en termes d’urbanisme, ni au centre de l’attention. Il faut donc que les politiques se ré-emparent rapidement de ce sujet et qu’émerge une pensée critique sur ces aménagements, en particulier dans les médias. Le grand public doit aussi pouvoir s’approprier concrètement ces questions qui influent directement sur son quotidien et sur l’organisation sociale.

En termes d’auto-organisation, ce sont des combats qui demandent des moyens et du temps, car ils s’inscrivent dans la durée, ce qui peut décourager par mal d’habitants. De plus, il est chronophage de coordonner plusieurs acteurs ou associations même si cela se révèle efficace pour intervenir face aux interlocuteurs politiques ou institutionnels. Pour ma part, je réfléchis à d’autres formes d’intervention, à mi-chemin entre les organisations militante et professionnelle sur le modèle anglo-saxon des « trust » pour une gestion citoyenne des parcs. Je pense qu’il est aussi important que les professionnels, qui sont aussi des citoyens, se mobilisent pour intervenir auprès des militants qui ne peuvent porter seuls ces combats. De nouvelles formes d’actions sont à inventer pour agréger tous ces acteurs.

Dans tous les cas, ces combats peuvent amener des améliorations à la marge ou être utiles à d’autres. Le retentissement médiatique autour de la forêt de Romainville, qui s’est déroulé en même temps que le réaménagement brutal de la Plaine à Marseille, a permis de poser la question de la préservation des arbres, de la biodiversité ordinaire, des sols ainsi que celle de la participation des habitants.

Quelles mesures faudrait-il prévoir dans un programme politique municipal, en ce qui concerne ces projets d’aménagement?

Sans révolutionner la ville, je pense qu’il faut revenir à des fondamentaux : une répartition équilibrée entre les espaces privés et publics, le développement d’espaces ouverts pour créer des villes vivantes dans tous les sens du terme, socialement et biologiquement. Je pense qu’il faut réclamer, une équité territoriale car il existe de grandes disparités entre les villes, avec pour la Seine Saint-Denis, la nécessité peut-être utopique, d’un rééquilibrage fort afin de ne pas reproduire les erreurs passées. Il est aussi nécessaire de revendiquer une meilleure qualité environnementale et architecturale, et de préserver les villes de la prédation immobilière en cours, ce qui demande des moyens mais aussi une vraie volonté politique.

Il est aussi absolument crucial de sortir du cloisonnement administratif en France pour faire émerger des vues globales sur l’artificialisation des sols, la préservation des arbres et des écosystèmes car chaque ville a des pratiques différentes sur ces questions. Si la forêt de Romainville a pu être, en partie, détruite, c’est aussi de par sa situation sur des terrains appartenant à différentes collectivités et parce que cela a été piloté par la Direction des Sports de la Région sans même, que ne soient associés ses services environnementaux.

Au sein de PER, puis avec la coordination de défense des espaces verts et publics (CEVE), nous avons interrogé les candidats aux législatives sur des problématiques qui sont toujours d’actualité pour les municipales. Parmi les mesures essentielles sur la nature en ville, il y a :

  • La préservation et le développement des espaces verts, naturels et publics, et de leurs abords. Ils doivent être faire l’objet d’un moratoire permettant leur préservation;
  • L’application ou le renforcement des plans « verts » pour renforcer les continuités écologiques, préserver les sols, irriguer le cœur des agglomérations et permettre l’adaptation au changement climatique ;
  • l’augmentation du végétal dans la ville, la multiplication des espace ouverts et de pleine terre qui ne seront pas remplacés par des toitures végétales ou des plantations hors-sols, et qui ne doivent pas être compensés ;
  • la lutte contre l’artificialisation des sols en comptabilisant précisément chaque année le nombre d’hectares de pleine terre menacés et d’évaluer les émissions de CO2 générées par le bétonnage ;
  • la simplification des textes de référence et des cadres législatifs afin de pouvoir mieux protéger ces espaces ;
  • la consultation réelle et le suivi des projets d’aménagement avec les habitants, avec une évaluation de l’ensemble des coûts environnementaux ou économiques sur le long terme de ces projets d’aménagement.

 

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