[Municipales] Entretien avec Cécile Gintrac (géographe)

Dans le cadre de notre événement « Révolutionner nos villes », le samedi 2 février à 15h30 au Lieu Dit, nous publions une série d’entretiens avec différents intervenants pour enrichir le débat. Retrouvez les autres entretiens ici.

Cécile Gintrac est docteure en géographie, enseignante en classes préparatoires littéraire, et auteure, notamment, de (avec Mathieu Giroud) Villes contestées. Pour une géographie critique de l’urbain (Paris, Amsterdam, 2014). Elle est membre du Comité de Vigilance JOP 2024 Saint-Denis.

 

Peux-tu nous présenter le Comité de Vigilance JOP 2024 Saint-Denis : pour quelles raisons a-t-il été créé, quels sont ses objectifs ? 

Le Comité de vigilance des JO 2024 à Saint-Denis a été créé dans la foulée de l’attribution des Jeux Olympiques à Paris en septembre 2017. C’est principalement en Seine-Saint-Denis que prendront place les nouvelles infrastructures sportives et les aménagements urbains. Les projets de centre aquatique (piscine olympique) et de village olympique sont prévus, par ailleurs, dans la commune de Saint-Denis. Compte tenu de l »ampleur des projets et des précédents (Athènes, Rio, Barcelone ou même Londres), plusieurs Dionysien.ne.s, collectifs, associations ont décidé de se regrouper pour collecter l’information et la diffuser. C’est un projet extrêmement complexe financièrement et institutionnellement. Il a fallu d’abord tenter d’y voir plus clair dans l’organigramme, la Loi Olympique, les montages financiers.  On a aussi participé à toutes les réunions de concertation (nombreuses mais insatisfaisantes!) pour tenter d’avoir plus d’informations, peser sur les décisions et pointer, dès que les choses nous semblait déjà décidées, qu’il s’agissait d’une concertation de façade.

Face au rouleau compresseur institutionnel et économique des Jeux Olympiques, concrètement, que peut-faire un collectif citoyen comme le vôtre, et que pourrait faire une collectivité territoriale, et particulièrement une commune, si elle voulait vraiment s’opposer aux projets imposés ? 

On est conscient que la marge de manoeuvre est plus que réduite. On essaie d’occuper cet espace restreint. Comme les espaces concernés par les projets sont d’anciennes friches industrielles, il n’y a pas réellement de mobilisation massives des habitants. Pour le moment, cela relève d’une « guérilla technocratique » qui consiste à ne pas laisser la main aux seules communications officielles de Paris 2024 et des collectivités.

Les collectives locales – quand elle sont de gauche  et sous  pression citoyenne – tentent désormais de tirer timidement le projet vers des objectifs sociaux (logements sociaux, financement des infrastructures) mais il est évident qu’elles auraient dû négocier de manière beaucoup plus serrée en amont sur la base de ce que les habitant.e.s souhaitaient. Le calendrier fait qu’une fois l’attribution déclarée, il faut présenter en vitesse des projets ficelés. Elles sont maintenant très contraintes par le calendrier et par le bas (la pression des collectifs).

Pourrais-tu nous en dire plus sur les outils et les stratégies du comité ?

En terme de communication, on est assez présents sur les réseaux sociaux, ce qui a permis de donner un écho médiatique et local à notre action. Surtout on a commencé à réfléchir à des contre-projets à partir d’un travail de cartographie participative.

Sur le plan juridique, on a également formulé des recours gracieux auprès de la Métropole du Grand Paris pour la concession (privée évidemment) de la future piscine olympique. Notre demande principale concerne la tenue d’un forum public où l’on essaierai de prendre l’ensemble des sites sur le 93 de manière cohérente pour proposer un aménagement qui conviennent aux habitant.e.s

Comme on craint une forme de récupération et de détournement de ce projet, il va falloir faire un travail de terrain dans tous les quartiers de Saint-Denis pour travailler nous-mêmes à ce projet alternatif.

A partir de cette expérience, mais aussi au-delà, comment penser les conditions d’une réelle implication démocratique des habitant-e-s dans les grands projets urbains et dans l’aménagement des villes ?

C’est assez symptomatique de la manière dont sont pensés et conduits les grands projets en France. Les habitant.e.s sont toujours consultés a posteriori. On ne peut jamais penser hors des périmètres, des cadres imposés. L’idée c’est donc de créer ses propres outils et ses propres cadres. Mais c’est long et difficile. Il faudrait vraiment réfléchir à des outils et des moments de réflexion urbanistique et cartographique concernant le quotidien de la population. C’est sans doute un des enjeux de prochaines municipales dans les villes de banlieue, notamment au sein du Grand Paris : quelle est la ville que nous voulons au quotidien ? Quels outils mettons nous en place pour y réfléchir en dehors des grands projets? Quelle démocratie urbaine pouvons nous imaginer  ?

 

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