Tracts, affiches, meetings… : c’est souvent à ces routines militantes que se résume l’activité proposée par les partis politiques. Leur efficacité n’est que rarement interrogée, tant le rythme des élections dévore la vie de ces organisations. Pourtant, par le passé, certaines organisations ont pu investir de façon bien plus large d’autres espaces de la vie, en cherchant à incarner alors – à des degrés divers et de différentes manières – le modèle de contre-société qu’elles proposaient. Si la réalité de ces tentatives de “faire contre-société” est souvent plus nuancée que les souvenirs qu’ils ont laissé, ils disent en tout cas qu’il est possible de faire de la politique autrement.

Cette séance du 24 janvier 2017  » Faire contre société – analyser des formes d’organisation passées pour penser l’avenir » se proposait de partir de deux exemples : le PCF des années 1950 et le black panther party pour réfléchir à ce qu’une organisation politique du 21e siècle pourrait tirer comme enseignement de ces expériences, de leur pertinence dans la société actuelle, et – plus généralement – de tout ce qui permettrait d’incarner aujourd’hui un véritable modèle de contre-société. Après les deux présentations introductives sur le PCF des années 1950 et le black panther party, les échanges ont fait émergé à la fois des questionnements et des pistes.

Compléments aux exposés et autres expériences passées et actuelles

La discussion a d’abord mis en évidence des compléments aux exposés, notamment en termes d’exemples d’organisations ayant, à leur manière, développé des projets et pratiques de contre-société. Une résonance entre ces pratiques et les alternatives concrètes qui fleurissent aujourd’hui a également été largement soulignée.

D’autres exemples d’organisation ayant tenté de développer un projet de contre-société ont été évoqués.

Des exemples nombreux ont été évoqués dans la discussion, notamment :photo_2_manif_du_mas

  • Les mouvements ouvriers-mutualistes au XIXe ;
  • Le MAS en Bolivie, coalition de mouvements sociaux indigènes, évoluant vers une coalition électorale (parti d’Evo Morales) ;
  • Le parti des travailleurs belge, organisation d’origine maoïste relativement bien implantée grâce à des « cliniques du peuple » créées par des étudiants de médecine ;
  • Le mouvement autour de Podemos né à partir des luttes anti-expulsion et autres associations de solidarité au niveau local ;
  • Le Hamas qui s’est implanté en Palestine en organisant le quotidien, ou les Frères musulmans plus largement dans le Maghreb et le Proche Orient ;
  • L’Église catholique en Europe et en Amérique latine à des moments et en des lieux précis…

La fragmentation des espaces d’utopies concrètes ou contre-société en miniature.

Dans la discussion sont revenus fréquemment des exemples d’embryons de modèles de contre-société (monnaies locales, AMAPs, ateliers partagés de louve-coopréparation de vélos, etc.) Nous avions tenté de les aborder plutôt dans le cadre de la séance précédente sur les rapports entre alternatives et organisation politique, mais ces alternatives entrent de fait aussi dans la réflexion sur les modèles de « contre-société » aujourd’hui.

A la différence de projets comme celui du PCF ou des black panthers, elles se caractérisent par une atomisation et une hétérogénéité idéologique. En revanche, elles s’extraient de la verticalité de ces expériences antérieures : ce sont des projets contrôlés par la base. Leur caractère très concret, qui permet une intégration des personnes intéressées/concernées est l’une de leurs forces.

Ces initiatives ont tout leur sens là où l’État fait défaut. En conséquence elles sont plus simples à mettre en œuvre dans des conditions institutionnelles particulières. Il est important qu’elles aient une portée politique, qu’elles ne soient pas du bénévolat qui se substituerait aux fonctions de l’État là où il manque. La tension avec l’État  doit rester au cœur pour demander à l’État d’aller plus loin.

Un autre exemple est de donner aux gens la capacité de savoir ce qui est légal et illégal, que les citoyens puissent faire valoir leurs droits, ou encore accompagner dans les démarches pour avoir accès aux allocations, inscription à Pôle emploi, etc. Ce sont des initiatives pour contrer la confiscation du pouvoir, qui peuvent redonner du contenu à la citoyenneté.

Pistes de réflexion pour une organisation qui souhaiteraient « faire contre-société »

La discussion a permis de faire émerger un certain nombre de pistes de réflexion qui pourront nourrir le questionnement à poursuivre sur le cadre dans lequel une organisation contemporaine pourrait développer des pratiques de « contre-société ».

La question anthropologique ou de l’importance de « faire société »

Il ne faut pas sous-estimer la révolution anthropologique opérée depuis les années 80. Les structures mentales modifiées par le néo-libéralisme ont eu pour conséquence de modifier la façon de faire de la politique mais aussi la façon dont elle est perçue et appréhendée. L’individualisation et les nouvelles formes de domination (Cf. Pierre Bourdieu, La misère du monde) ont changé les modalités d’appartenance, modelé profondément les consciences de classe. Dans ce sens, faire société, c’est-à-dire, répondre à l’atomisation des individus en établissant des nouveaux liens de solidarité, serait une première façon de faire contre-société.

L’importance d’identifier la communauté que l’organisation entend représenter

Dans les deux exemples présentés, inimitables tels quels aujourd’hui, un point commun a été relevé : l’existence d’une communauté clairement identifiée par amazonl’organisation et à laquelle elle fait référence de façon évidente. Dans le cas de BPP c’est la communauté noire, dans le cas du PCF la classe ouvrière. Dans les deux cas, cet ancrage est aussi lié à un espace de communion dans lequel la « communauté » est aisément identifiable et peut prendre conscience d’elle-même : le quartier et l’usine, respectivement. À partir des années 1970-80 l’effondrement du PCF est en grande partie lié à la disparition de cet espace avec la désindustrialisation et l’invisibilisation parallèle des classes populaires dans l’espace médiatique, comme à l’incapacité du PCF à dépasser sa structure bureaucratique pour s’adapter aux évolutions d’une société de plus en plus individualisée. Aujourd’hui identifier la communauté à représenter de façon unifiée peut paraître plus compliqué en raison de la fragmentation de l’espace social comme du travail, ce serait pourtant un travail fondamental pour une organisation cherchant à développer un projet émancipateur et des pratiques de « contre-société ».

Partir des besoins concrets de ceux qu’on entend représenter

Il ressort des échanges qu’une organisation politique qui projetterait de faire contre-société, de devenir une alternative, devrait se poser la question de quels sont les besoins concrets et les envies des gens auxquels elle voudrait s’adresser. C’est justement toute la force de l’expérience du BPP ou la plasticité du modèle du PCF et sa capacité d’expansion dans l’immédiat après-guerre.
Tout projet d’organisation visant à développer des pratiques de contre-société devrait donc se poser la question des besoins de ceux qu’elle entend représenter secteur par secteur : dans quels espaces il faut faire de la propagande, où se confronter à l’État, et où s’y substituer. Cette organisation devrait aussi rester poreuse et sensible à différentes formes d’engagement de ses sympathisants et militants, pour permettre son appropriation par la base.

Le cadre idéologique : de la nécessité d’un horizon

vosgesLa multiplicité d’initiatives existantes aujourd’hui dans la sphère locale, manquent d’un cadre qui permette de les penser dans un projet commun : la convergence des luttes et résistances et un horizon idéologique qui leur donne une cohérence. Un cadre idéologique aussi puissant que le marxisme communiste ou la lutte antiraciste des exemples évoqués dans l’introduction au débat est clairement aujourd’hui absent.

La question se pose alors de savoir s’il est possible de construire un projet de contre-société sans un cadre idéologique qui permette de fédérer ces initiatives, de leur donner un sens politique émancipateur collectif, et d’en développer d’autres qui contribueraient à articuler une culture commune, une cohérence idéologique et une vision du monde. Une organisation cherchant à développer un projet émancipateur et des pratiques de « contre-société » aurait donc également à proposer ce cadre idéologique et cette cohérence, à construire un « récit » qui permette d’articuler ces espaces différents, de donner un sens à la question « d’où on vient, qu’est-ce qu’on fait, et quel est l’horizon » – avant même de développer ces pratiques de contre-société.

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