Loin de n’être qu’un supplément d’âme, la question de la démocratie interne d’une organisation est centrale. Elle est révélatrice du rapport au pouvoir de ses membres et de leur capacité à l’exercer démocratiquement. Elle est d’autant plus fondamentale quand il s’agit d’organisations qui mettent l’émancipation au cœur de leur projet. Or les dérives autoritaires, les tendances oligarchiques, les phénomènes de cour sont bien trop courants dans les organisations actuelles. La question de la démocratie interne doit donc être structurante dans la réflexion à mener pour tout projet politique. Le fonctionnement interne d’une organisation est une façon d’incarner les idéaux qu’elle prétend défendre.

La discussion a soulevé beaucoup de questions mais dans un temps réduit il était vraiment difficile d’embrasser l’ensemble des problématiques touchant à la question de la démocratie au sein des organisations. Ce sont donc des premières pistes de réflexions que nous livrons ci-dessous qui sont évidemment, et loin s’en faut, bien loin d’épuiser le sujet !

 

§  De l’importance de définir la notion de « démocratie » dans les organisations

 Plusieurs participants ont d’abord souligné la polysémie du terme « démocratique » : les termes peuvent être piégés et donner lieu à des pratiques très différentes. Il y a donc un véritable enjeu à définir ce que l’on entend par « démocratique ». Dans le cas des organisations, le Larousse donne comme définition un « système de rapports établis à l’intérieur d’une institution, d’un groupe, où il est tenu compte, aux divers niveaux hiérarchiques, des avis de ceux qui ont à exécuter les tâches commandées. » Une organisation n’est donc pas démocratique dès lors qu’elle met en scène la participation de ses membres mais lorsqu’elle organise cette participation de façon à prendre réellement en compte l’avis de ses adhérents, à ses différents niveaux.

–          Distinguer les pratiques démocratiques et la communication sur la démocratie

Or l’usage très extensif du terme « démocratique » dans le débat politique et la mise en scène des campagnes électorales relève justement souvent de la communication. Il peut par exemple être brandi comme un étendard pour défendre des pratiques qui sont finalement assez peu démocratiques. Ainsi la campagne de Ségolène Royal en 2007 mettait en avant la « démocratie participative » et reposait sur l’organisation de nombreux débats devant déboucher sur la constitution d’un programme. Pourtant, les participants n’avaient pas un réel contrôle sur la prise de décision et la constitution finale du programme ou les propositions retenues. La démocratie était plus une mise en scène qu’une pratique réelle. On retrouve ce trait en 2017, note un participant, dans des campagnes comme celles de la France insoumise qui met en scène une participation massive sur des forums internet, notamment autour du programme. Si on regarde dans le détail, la participation semble occupationnelle : les participants au site internet ne prennent pas de décisions importantes et le tri des contributions est effectué par un groupe restreint de militants proches du candidat. Il n’y a donc aucun mécanisme de contre-pouvoir ou de contrôle extérieur des décisions prises.

Au-delà des campagnes, comment considérer des exercices comme ceux des « budgets participatifs » ? L’exemple de la mairie de Paris montre bien l’importance de la communication dans cet exercice qui ne permet pas de faire participer massivement la population. Les expériences des villes citoyennes en Espagne n’ont pas non plus permis de faire participer plus massivement les habitants…

–          Quand la démocratie empêche le débat

Un participant revient sur son expérience chez EELV où le projet démocratique est particulièrement poussé et les instances permettent à chacun de participer. EELV a fait du respect du pluralisme un des aspects phare de son fonctionnement, en proposant des systèmes de vote complexe avec majorités au consensus ou qualifiées avec respect des minorités. Il note que la possibilité de déposer des textes ou motions avec un seuil très bas, permettant à quasi chacun de présenter son texte devant les différentes instances du parti, pouvaient s’avérer contre-productives, il en résulte selon lui des conseils trop longs, souvent très brouillons où le sens des débats se diluaient dans la multiplication d’interventions disparates. Il souligne la nécessité d’organiser le débat, c’est en pointant les questions clivantes que le débat peut pleinement avoir lieu et permettre de trancher et d’avancer. Il en ressort l’idée que l’apparence d’hyper-démocratie peut elle aussi être occupationnelle : les deux-tiers des décisions étaient pour lui sans impact réel sur la vie du parti et ses orientations.

Il est souligné qu’un parallèle peut être dressé avec l’organisation des discussions à Nuit Debout qui permettaient des prises de parole libres mais sans qu’un débat soit réellement organisé et permette de dégager des positions communes au mouvement.

 

§  Faire vivre la démocratie

Plusieurs témoignages ont émaillé la discussion : ces expériences dans des organisations politiques ou syndicales ont mis en évidence des biais dans la démocratie interne qui tenaient autant aux pratiques qu’aux procédures mises en place dans ces organisations.

–          La question de la représentation

Un participant pose la question de la légitimité même du principe de représentation et de délégation. Il est rappelé que le cadre de discussion défini pour ces fabriques des lilas est d’interroger le fonctionnement d’organisations qui sont par nature représentatives, pas de remettre en cause le principe de la représentation et de la délégation. En revanche la discussion porte bien sur les formes de représentations, le rôle des représentants et ses limites, ainsi que les moyens de contrôle des représentants.

–          Les limites de la recherche du consensus

Une ancienne militante du parti de gauche souligne les limites du projet politique de « parti creuset » défendu par cette organisation. L’objectif assumé de cette formation politique était de se construire comme un anti-PS et donc de ne pas permettre l’émergence de courants, vus comme conduisant inévitablement le parti à se refermer sur ses conflits internes. En lieu et place de tendances reconnues, le projet du PG repose sur la recherche constante du consensus. Or dans la pratique, une minorité agissante, la direction, pouvait prendre toutes les décisions et n’était soumise à aucun contre-pouvoir. Des oppositions internes n’avaient quasi aucun moyen d’exister et les débats qu’elles souhaitaient faire vivre ne pouvaient pas avoir lieu. Elle cite notamment le principe de la fusion au deuxième tour des élections régionales entre les listes front de gauche auxquelles participaient le PG et les listes PS : la direction nationale du PG a tout fait pour empêcher la tenue d’un débat. Cette question a vu la culture du consensus fonctionner pleinement contre la démocratie : alors que les militants paraissaient majoritairement hostiles au principe de fusion, la direction n’a jamais eu à reconnaître qu’elle était minoritaire, aucune décision n’étant prise démocratiquement. De cette expérience, elle retire donc que la recherche systématique du consensus peut donner lieu à des pratiques d’étouffement du débat et de contournement de la démocratie. Elle s’interroge en conclusion sur la nécessité d’organiser le pluralisme avec la possibilité de créer des tendances : si elles peuvent figer le débat et parfois devenir de véritables écuries pour des carrières personnelles, elles sont aussi un moyen d’organiser le débat.

–          Le fonctionnement pyramidal et ses limites

Plusieurs témoignages d’anciens militants de la CGT ou de Nouvelle Donne questionnent le fonctionnement pyramidal des organisations. Ils interrogent le rôle dévolu au « militant de base » qui trop souvent n’est là que pour « avaler des consignes qui viennent d’en haut » et ne peux pas prendre part à la prise de décision. Malgré les instances créées pour représenter la base à tous les échelons, le sentiment ressort que ces instances fonctionnent comme autant de filtres visant à la mise à distance de la base. Dans quelles conditions des adhérents peuvent-ils faire remonter des problèmes voire des solutions et contribuer à faire évoluer la ligne de l’organisation ? Ces témoignages soulignent aussi, chacun à leur manière, que les instances de discussion existantes dans les différentes organisations ne jouent pas toujours le rôle qui devrait être le leurs.

–          Assumer la discussion et se doter des cadres qui la rende possible

Plusieurs prises de parole reviennent sur la nécessité d’assumer la discussion au sein des organisations. Les participants soulignent que, trop souvent, les organisations ont tendance à ne pas laisser le débat conflictuel avoir lieu, comme si elles avaient peur d’exposer leurs dissensions.  Pourtant ces débats internes permettent de creuser des questionnements, d’analyser plus finement des situations, d’affiner des diagnostics et d’avancer. Il paraît donc nécessaire dans toute forme d’organisation d’assumer ces débats.

Se pose également la question de l’ouverture de ces débats : un participant plaide pour l’ouverture la plus large possible, par-delà les limites traditionnelles des organisations et des congrès internes. Il avance que les débats clivants peuvent mobiliser, politiser et créer de l’adhésion. Ils permettent aussi de faire comprendre les enjeux internes à une organisation et de ne pas les résumer à des querelles de personnes, comme c’est trop souvent le cas.

 

§  La démocratie comme préoccupation constante

 

Les discussions, en prenant notamment appui sur l’expérience de Sud-PTT ont permis de sortir de la simple dénonciation des pratiques anti-démocratiques pour proposer deux pistes.  La démocratie parfaite semble un idéal à atteindre plus qu’une réalité conditionnée par des procédures spécifiques. C’est à la condition que l’organisation ait pleinement conscience de ses biais, qu’elle peut garantir le fonctionnement le plus démocratique possible.

–          Considérer la démocratie comme un idéal à atteindre ?

La discussion a rapidement souligné que pour de très nombreuses raisons, il est extrêmement complexe voire impossible qu’une organisation fonctionne de manière pleinement démocratique. En matière d’investissement, comme de ressources propres pour participer, tous ne sont pas égaux : certains ont plus de temps, d’autres d’expériences, de capacité à prendre la parole ou à peser dans le débat. Les informations ne circulent pas de manière homogène. Or l’idéal démocratique suppose une égalité stricte entre les membres qui relève de la théorie. Surtout, les conditions réelles dans lesquelles peut s’organiser un débat limite le nombre de débats organisés et les points sur lesquels ils peuvent porter. Un participant rappelle l’exemple classique de la démocratie athénienne : même avec des journées de discussion, avec des citoyens qui généralement n’avaient pas besoin d’exercer un métier pour subvenir à leurs besoins, tous les citoyens ne pouvaient matériellement pas prendre la parole. Il y a aussi un effet de masse. Il est impossible de décider à 450 000 dans les mêmes conditions que dans un groupe de 15. L’objectif d’une organisation doit donc être de composer avec cet état de fait et de contrebalancer au maximum tous ces éléments. Cela passe aussi par l’’organisation en petits collectifs militants qui se coordonner et se fédèrent – il y a bien toujours dans ces arrangements avec le système idéal un système de délégation.

–          Questionner constamment les pratiques

La discussion a longuement porté sur les procédures qui permettent de garantir la prise en compte des divergences d’opinion au sein d’une organisation et de construire une position commune. La présentation du travail réalisé par Hélène Pernot sur le syndicat Sud-PTT a toutefois mis en évidence un point qui ne pas rester aveugle dans le débat. C’est qu’au-delà des procédures et des normes, il faut aussi interroger les pratiques : un projet démocratique de fonctionnement peut se retrouver largement contourné dans le quotidien de l’organisation.

Or tout l’intérêt de Sud-PTT, c’est justement d’avoir mis son projet de démocratie au cœur de son projet syndical pour essayer au maximum d’éviter qu’il s’affaiblisse dans la pratique. Il semble qu’il y ait donc là une piste importante : la connaissance des enjeux liés au fonctionnement démocratique, la mise à jour des biais classiques de fonctionnement dans une organisation, la mise en place de garde-fous institutionnels permettent de conscientiser les adhérents et d’opérer une vigilance permanente. Cette conscience de l’organisation permet donc de réinterroger de manière permanente les pratiques et les procédures à l’aune des valeurs démocratiques qui ont été définies dans le projet. Il est donc important de reconnaître dans une organisation la légitimité à critiquer et d’équiper les membres en ressources critiques pour garantir au maximum un fonctionnement démocratique.

 

§  Adhérer, participer : questions connexes

Une grande partie de la discussion a tourné autour de l’expérience de Podemos et de sa conception particulière de qui est membre de l’organisation. Une grande partie des débats internes à Podemos sont en effet organisés sous forme de votes électroniques ouverts à tous les inscrits sur la plateforme de Podemos. Cette définition interroge la notion même d’adhésion à une organisation.

  • Présentiel vs. débats électroniques : avantages et limites

Alberto souligne que ce mode d’organisation a permis de faire participer un grand nombre de personnes mobilisées sur des votes internes et cette participation continue à progresser tout au long de l’existence de Podemos. Un débat s’en est suivi sur les avantages et inconvénients de l’organisation de débats en présentiel, c’est-à-dire dans des débats nécessitant une présence physique. Le présentiel est aussi excluant : il ne permet pas forcément la participation de ceux qui travaillent en horaires décalés, des parents de jeunes enfants, etc. Le débat électronique a lui aussi ses biais : tout le monde n’a pas le même accès à l’informatique et il privilégie un mode de communication écrit qui n’est pas maîtrisé par tous. Le présentiel permet théoriquement la confrontation des idées et donc que les positions évoluent au sein du débat. La participation électronique permet cependant une participation d’un plus grand nombre avec des structures intermédiaires potentiellement moins développées et plus souples.

  • Formation, sociabilité : les rôles implicites des organisations

La discussion a également porté sur les modes de participation et le rôle des échanges sociaux au sein d’une organisation. Les organisations sont des espaces de formation, ne serait-ce que par les échanges entre leurs membres, les discussions qu’elles suscitent. Elles sont aussi des espaces de sociabilité.

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