Le mode d’organisation interne est une question qui demeure centrale pour les nouveaux partis ayant émergé en Europe ces dernières années. Pour notre deuxième exemple concernant la démocratie au sein des organisations, nous allons étudier la structure et les méthodes de prise de décisions du parti espagnol Podemos, né en janvier 2014. Sa création ex nihilo a rendu possible de réfléchir à une organisation interne sans avoir à se détacher de traditions organisationnelles préexistantes. Cette « liberté » lui a permis d’introduire des méthodes de prise de décisions novatrices au sein des partis politiques espagnols.

  1. Une création de Podemos marquées par des réflexions démocratiques
    Un contexte de forts mouvements sociaux

    Le congrès fondateur
  1. Le modèle d’organisation et de démocratie interne de Podemos
    Les instances internes de Podemos

    Les référendums révocatoires, les référendums, la durée et le cumul des mandats
  1. Tirer des leçons de l’expérience Podemos
    Ce qui a marché à Podemos
    Ce qui n’a pas marché / les problèmes

1.   Une création de Podemos marquées par des réflexions démocratiques

Les débats qui ont traversé Podemos en 2014 sur le choix de son mode d’organisation ont été marqués par deux éléments centraux :

  • Le mode d’organisation est toujours soumis aux objectifs du parti. Le choix d’un mode d’organisation plus ou moins vertical, avec plus ou moins d’espaces de participation, répond aux objectifs du parti : par exemple, porter un projet très précis et indiscutable, disputer un scrutin particulier, ou politiser et incorporer au parti des couches plus ou moins amples de la population. Podemos a considéré ces deux éléments de façon intriquée : décider d’un mode d’organisation implique aussi de décider quels sont les objectifs à atteindre.
  • Comment articuler la tension entre verticalité et horizontalité, c’est-à-dire entre la prise de décisions par le haut et la prise de décisions par le bas ? Cet élément est lié au précédent et recouvre la question de l’ouverture de l’organisation à la société civile.

Un contexte de forts mouvements sociaux

Puerta del Sol – 15 M

Les mouvements sociaux qui ont bousculé l’Espagne entre 2011 et 2013 ont eu un fort impact dans la réflexion autour des deux éléments déjà cités lors de la création de Podemos, en 2014. Il est intéressant de faire un court rappel à ce sujet. En mai 2011, le mouvement des « indignés » avait occupé les places de plus de 60 villes espagnoles pendant un mois. D’après des enquêtes, environ un million de personnes ont participé intensément au mouvement, dont une grande majorité n’avait pas fait de la politique ou milité auparavant. Très vite, il s’est établi dans les campements une forme d’organisation très horizontale. Le mouvement s’est caractérisé par l’absence de toute forme de représentativité, ou de porte-parole. Il y a eu rejet du vote, alors que s’est exprimée la volonté de rechercher le consensus pour adopter des décisions. Si très peu de décisions ont finalement été prises, le mouvement a créé une culture de discussions et de participation directe qui a été intériorisée par les participants.

Marée blanche pour la santé

Cette « culture » d’appropriation, de participation et d’horizontalité s’est très vite répandue dans les mouvements sociaux qui ont pris le relais en 2012 et en 2013, et qui ont été encore plus massifs. Que ce soit dans la « marée blanche », mouvement porté tant par des usagers que par des médecins et des infirmiers en défense de la santé publique, dans la « marée verte » soutenue par des élèves, des parents et des enseignants en défense de l’école publique, ou dans la PAH, la plateforme anti-expulsion de logement, l’horizontalité et l’auto-organisation locale ont été la règle. Des occupations d’hôpitaux ont par exemple été organisées en marge des syndicats ; des plaintes collectives en justice contre les banques qui expulsent de petits propriétaires ne pouvant plus payer leur emprunt ont été également portées par des associations citoyennes créées ad hoc.

Le congrès fondateur

C’est dans ce contexte que Podemos est né. Lors de son premier grand congrès, en octobre 2014, Podemos doit décider de son mode de fonctionnement dans cette atmosphère de culture militante nouvelle. Par définition, une organisation politique se structure, et en se structurant, brise forcément une partie de ces dynamiques. Comme l’exprime Juan Carlos Monedero, l’un des fondateurs :

« Ici, à Podemos, il va y avoir une tension entre la condition représentative et la condition participative. Cette tension nécessaire, dans les mouvements, elle se tourne vers la participation, et il leur arrive ce qui se passe avec la mer, où il n’y a des vagues que quand il y a du vent ; dans les partis politiques, elle se tourne vers la représentation, ce qui finit par aboutir à des structures sclérosées. »

Pendant plus d’un mois, des milliers de militants et sympathisants ont discuté , sur les réseaux sociaux et lors de réunions publiques, d’horizontalité, du nombre de porte-parole nécessaires (un, trois, cinq), du tirage au sort, de modes de scrutin pour les élections internes ou de la place des espaces militants au sein de l’organisation. La discussion a aussi porté sur les objectifs du parti : fallait-il plutôt miser sur une victoire électorale dans les plus brefs délais par une maîtrise et cohérence du discours ? Fallait-il plutôt devenir une force s’enracinant dans les quartiers, en donnant plus d’importance à l’empowerment, au travail des militants, et, en conséquence, plus de pouvoir décisionnaire à la base ? Fallait-il se présenter à toutes les échéances électorales à venir (législatives, régionales, municipales) ? (etc.)

Le refus de la délégation et de la représentation qui a caractérisé les mouvements sociaux a ouvert un débat sur ce qu’on a appelé « l’élitisme démocratique ». Qui devrait avoir le « droit » de prendre les décisions dans une organisation ? Est-ce que ce doit être les militants qui consacrent le plus de temps aux assemblées et à la lecture des textes, et qui, du moins en Espagne, voyaient dans toute forme de délégation une entrave à la démocratie ? Ou faut-il déléguer une partie du pouvoir interne, pour inclure dans la prise de décisions des militants et des sympathisants qui ne peuvent pas suivre l’intégralité des échanges ? Ces derniers , parce qu’ils sont précaires, parents, impliqués dans d’autres organisations de la société civile, ont des profils, des besoins et des points de vue différents de ceux des militants les plus impliqués.

Les débats ont abouti avec un vote en ligne auquel ont participé 100 000 personnes. 80 % des votants ont choisi le modèle proposé par Pablo Iglesias et ses camarades, le groupe fondateur du parti. Ce modèle a pour objectif la victoire électorale dans les plus brefs délais. Pour y parvenir, le mode d’organisation associe un exécutif fort et des éléments de participation directe de la base en ce qui concerne les décisions les plus importantes.

2.   Le modèle d’organisation et de démocratie interne de Podemos

 

Les instances internes de Podemos

Il existe donc trois instances de prise de décisions au sein de Podemos : l’assemblée citoyenne (constituée de l’ensemble des inscrits), le conseil citoyen (organe élu) et l’exécutif (également élu).

·         L’assemblée citoyenne

L’assemblée citoyenne forme la base de Podemos. Dans le but de créer une organisation pénétrant facilement la société, il n’y a pas « d’adhérent », mais des « inscrits », au nombre de 450 000 en mars 2017. L’inscription s’effectue sur internet avec un téléphone portable et un numéro de carte d’identité ou de passeport. Cette inscription est gratuite et donne le droit de participer à tous les votes internes à Podemos. Le parti est financé par des dons ponctuels, des dons réguliers, du crowdfunding, par des subventions et par le reversement de la part des indemnités des élus dépassant trois fois l’équivalent du SMIC (soit 2300 €). Aujourd’hui, ces subventions et ces reversements suffisent à financer le parti.

Les inscrits forment l’assemblée citoyenne : ils votent en ligne sur les statuts du parti, les motions politiques, le programme électoral, élisent tous les titulaires de fonctions internes, votent sur toutes les listes de candidats et les accords pré et post-électoraux avec d’autres partis. Depuis octobre 2015, les inscrits ont participé à environ 20 votes. Par exemple, suite aux résultats des législatives de décembre 2015, ils ont décidé si Podemos devait soutenir ou non un gouvernement du PSOE, ou si Podemos devait former ou non une coalition avec Izquierda Unida pour les élections législatives de juin 2016. Les inscrits proposent aussi des motions, des points programmatiques, et ils peuvent tous être élus aux postes internes, à la seule condition de la validation de leur candidature par un cercle.

·         Plaza Podemos, le forum internet

« Plaza Podemos » est l’un des espaces de discussion des militants : c’est un forum internet ouvert, sur lequel sont proposés et débattus des éléments programmatiques, et sur lequel les membres du conseil citoyen se soumettent régulièrement aux questions des militants. Le forum a reçu environ 10 000 visites par jour lors des deux premières années du parti, contre environ 2 500 aujourd’hui.

·         Les cercles

Les cercles sont les espaces militants et les espaces d’échanges physiques. Ils sont détachés de l’assemblée citoyenne et fixent eux-mêmes leur mode de fonctionnement. L’objet des cercles est principalement de dynamiser et de soutenir les mouvements sociaux, en particulier là où ils sont absents, et de préparer les élections municipales. Les cercles doivent annoncer publiquement la réunion de leurs assemblées, qui sont ouvertes à tous. Ils doivent se soumettre à un processus de validation assez simple, ayant pour but de vérifier que les assemblées sont régulières et bien annoncées publiquement.

·         Le conseil citoyen

Le conseil citoyen. Le conseil citoyen, composé de 62 membres à parité (la parité étant pratiquée pour toutes les listes de candidatures, internes et externes), est l’organe de décision entre les assemblées citoyennes. L’élection par les inscrits a pour cadre une circonscription nationale unique. Les 62 candidats ayant reçu le plus de voix sont élus.

·         Le / la secrétaire générale(e)

Le ou la secrétaire générale. Il ou elle est élue directement par les inscrits, à la majorité relative à un tour. Il ou elle forme un exécutif d’environ 15 membres issus du conseil citoyen.

En parallèle, une commission de garanties, élue par les inscrits, tranche les conflits internes.

Cette structure est reproduite aux échelles régionale et communale, mais chacun de ces niveaux est indépendant. Au niveau régional par exemple, les inscrits de la région débattent de la ligne politique et du programme pour la région concernée, et déterminent les listes candidatant aux élections régionales.

Les référendums révocatoires, les référendums, la durée et le cumul des mandats

Deux des éléments de démocratie interne les plus forts sur le papier sont les référendums révocatoires et les référendums. Tout élu à une fonction interne à Podemos est révocable par les inscrits. Cependant, il est nécessaire de réunir 20 % des inscrits ou 25 % des cercles pour déclencher un référendum révocatoire. Au vu du grand nombre d’inscrits (450 000), cette possibilité devient difficile à mettre en œuvre.

Le problème est similaire concernant les référendums : l’initiative doit émaner de 10 % des inscrits ou de 20 % des cercles. Jusqu’à présent tous les référendums internes ont été proposés par le conseil citoyen ou le secrétaire général.

Les membres de Podemos ne peuvent détenir simultanément qu’un mandat interne et un mandat électif externe. Une personne peut détenir un mandat durant 8 ans tout au plus, que ce soit pour une fonction interne ou pour une fonction externe — cette durée pouvant être portée exceptionnellement à 12 ans.

 

3.   Tirer des leçons de l’expérience Podemos

 

Ce qui a marché à Podemos

 

  • C’est de loin le parti disposant du plus grand nombre de mécanismes de participation directe en Espagne. Ses votes sont aussi ceux qui mobilisent le plus de personnes. 150 000 personnes ont participé en février 2017 au dernier vote sur les statuts par exemple.
  • La possibilité de participer si facilement aux votes internes au parti a été un levier d’adhésion, d’identification et d’attraction pour des militants et des sympathisants. Certains d’entre eux se sont ensuite rapprochés des espaces de militantisme, les cercles.
  • La combinaison d’une direction relativement restreinte avec un discours marquant, de la prise par référendum de beaucoup des décisions importantes, et de l’indépendance de la base dans l’organisation des cercles et des actions locales, a permis de mener des campagnes électorales très cohérentes et efficaces. Les résultats obtenus sont de 20 % en moins de deux ans aux législatives, la conquête de grandes villes (Madrid, Barcelone, Saragosse, Cadix, etc.), et la mobilisation de dizaines de milliers de sympathisants.
  • L’indépendance au niveau local quant à la participation aux élections municipales. Cela a permis l’entrée dans les mairies d’un grand nombre de militants de base.
  • Lors du premier congrès, la question de la démocratie interne est devenue un sujet de débats majeur au sein des espaces militants. Ce débat a ainsi imprégné d’autres organisations auxquels participaient ces mêmes militants.
  • Les méthodes de démocratie directe ont marqué les autres partis. Le PSOE a eu de grandes difficultés pour justifier son modèle de prise de décisions suite à l’émergence de Podemos. L’exécutif fédéral a fait tomber le secrétaire général du parti, qui avait été élu au suffrage direct des militants en 2014 pour la première fois de l’histoire du PSOE. Cette décision a mis en évidence les méthodes de fonctionnement du PSOE, reposant sur des délégués et des caciques régionaux.

Ce qui n’a pas marché / les problèmes

 

  • Aucun référendum interne n’a pu être déclenché par les inscrits, en raison du caractère trop élevé des seuils nécessaires.
  • Le modèle de vote direct par un si grand nombre d’inscrits rend l’accès aux médias de masse primordial pour faire avancer un positionnement interne. Ceux qui n’ont pas accès à ces médias ont du mal à se faire entendre.
  • Les votes ont permis de trancher des débats au sein de l’exécutif, mais ces débats et ces enjeux n’ont pas toujours été présentés aux inscrits et aux militants de façon explicite. Ainsi, certains votes se sont transformés en plébiscites de soutien à la direction ou à une partie de la direction, évacuant le débat de fond. Cette logique plébiscitaire laisse toute la place dans la construction intellectuelle du parti au groupe dirigeant et à ceux qui ont accès aux médias. Cette dérive est illustrée par le nombre de documents statutaires proposés au vote lors des deux congrès du parti : pour le premier congrès, en 2014, environ 30 modèles de statuts ont été proposés, tandis qu’en 2017, lors du deuxième congrès, seulement 4 propositions différentes ont été formulées.
  • Il est très difficile de se faire élire à un poste interne ou sur une liste de candidats (mis à part pour les élections municipales) en dehors des deux ou trois courants principaux du parti. Le groupe fondateur conserve une part énorme du pouvoir exécutif central. Le constat de cette difficulté a fait chuter le nombre de candidats aux 62 sièges du conseil citoyen entre le premier congrès (1000 candidats) et le deuxième congrès (225 candidats).
  • La professionnalisation des salariés du parti (assistants à temps plein du conseil citoyen) a créé des logiques de forte dépendance vis-à-vis des responsables élus sur les différentes aires thématiques du conseil citoyen.

Plus de photos sur les indignés : http://bitacora-alternativa.blogspot.fr/2011/05/album-fotos-spanishrevolution.html

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