La fédération syndicale Sud-PTT naît en 1988 des suites d’une période de très lourdes tensions au sein de la CFDT-PTT. Comme le rappelle Sud-PTT sur son site : « La fédération Sud-PTT est née d’un processus d’exclusion au sein de la fédération CFDT-PTT à l’automne 1988. […] La majorité des militants CFDT-PTT de la région parisienne qui ont alors été sanctionnés décident de créer une nouvelle fédération aux PTT : SUD (Solidaires, Unitaires et Démocratiques). La fédération SUD-PTT a la volonté de contribuer à une rénovation du syndicalisme en privilégiant des méthodes d’expression, de débats et d’actions s’appuyant sur les aspirations des salariés. » D’un peu plus de 5,00 % aux premières élections professionnelles auxquelles Sud-PTT participe dès 1989, la fédération devient rapidement la deuxième organisation du secteur derrière la CGT, et en est aujourd’hui la troisième, avec en 2014 20,17 % des voix à la Poste, et en 2014 toujours 17,51 % des voix à Orange. Sud-PTT revendique 19 000 adhérents et adhérentes en janvier 2015.

Depuis sa création, Sud-PTT a essayé de mettre en place une structure garantissant l’autonomie, l’égalité et la participation de tous ses membres, dans un esprit libertaire. Tout collectif est traversé par des rapports de domination et des tensions extérieures, ce qui tend à produire un fonctionnement non-démocratique, ou dégrader les ambitions affichées en la matière. Or, Sud-PTT a développé un projet et des mécanismes pour tenter de garantir un fonctionnement démocratique. Il semble donc intéressant d’étudier l’exemple que le syndicat constitue.

Les considérations qui vont suivre sont extraites ou sont très largement inspirées du travail particulièrement intéressant qu’a consacré Hélène Pernot à Sud-PTT, notamment sa thèse, Un projet de démocratie à l’épreuve du quotidien syndical — Enquête ethnographique sur le fonctionnement interne de Sud-PTT. Ce travail est le fruit de cinq ans d’observations et d’analyse auprès de Sud-PTT entre 1998 et 2003. Dans ce cadre, Hélène Pernot ne s’est pas arrêtée aux textes ou aux discours de l’organisation ou des militants, mais les a interrogés. L’intérêt du travail d’Hélène Pernot étant encore de ne pas en rester au fonctionnement statutaire. Si les règles sont évidemment un point important, les principes dont elles sont ou non l’objectivation, de même que les pratiques réelles, doivent être examinés avec autant d’attention. Nous aborderons donc d’abord le projet démocratique de Sud-PTT, puis les réponses du syndicat face à des enjeux de domination, et enfin l’absence de réponses ou les limites de celles développées par Sud-PTT.

Nous avons vu dans un autre texte les enjeux traversant tout collectif, formel comme informel. A travers l’exemple de Sud-PTT, il s’agira ici de s’interroger sur la question du pouvoir au sein d’une organisation, et de la recherche du meilleur exercice de la démocratie en son sein.

  1. Le projet démocratique de Sud-PTT
  2. Les dispositions d’objectivation du projet
  3. Tensions et limites en vue de la finalité démocratique

1. Le projet démocratique de Sud-PTT

« Solidaires, Unitaires, Démocratiques » : le titre du syndicat énonce plusieurs principes, ce qui permet une première affirmation du projet du syndicat. C’est cette volonté, et avec elle les représentations et les normes qu’elle entraîne, qui occupe une place centrale dans les pratiques internes. Il convient donc de les étudier avec attention.

Une exigence de rupture, de pratiques nouvelles et de démocratie
Normes de la démocratie sudiste
Le projet
Une charte

Une exigence de rupture, de pratiques nouvelles et de démocratie

L’identité syndicale sudiste est d’abord structurée par l’opposition haut/bas et l’opposition dominants/dominés, qui se déclinent aussi au plan interne dans l’opposition base/sommet. C’est un projet « basiste » et anti-hiérarchique, porté par une démarche libertaire.

Dans la conception du rapport entre le syndicat et les salariés, le syndicat n’est pas au-dessus ni à l’avant-garde, mais « aux côtés » des salariés. Cela entraîne une redéfinition du rôle du syndicat, qui doit établir la transparence, diffuser des informations, permettre une coordination des salariés. Il y a reconnaissance d’une autonomie salariale, avec l’ambition de conscientiser et de faire des salariés des « acteurs ». Cette autonomie salariale est affirmée par Sud-PTT sans négation du rôle du syndicat.

De même, il n’est pas théorisé un monopole de la représentation des salariés : Sud-PTT n’est pas « le » syndicat « des » salariés, mais « un » syndicat « de » salariés. Ce pluralisme admis à l’extérieur entraîne des conséquences à l’intérieur. En effet, au risque d’une relative absence de réflexion théorique d’après certains militants, dans la droite ligne de son esprit libertaire Sud-PTT ne développe pas un syndicalisme théorisant, avec un corpus doctrinal unifié.

Si en 2003 tous les syndicats se réclamaient de la démocratie, ils ne mettaient pas la même définition derrière ce mot. Hormis pour FO, mais dans ce cas le moyen énoncé est l’indépendance, les statuts des confédérations syndicales ne précisent pas les moyens d’action de l’organisation, et son axés sur la définition des fins. La charte de Sud-PTT au contraire, accorde une place primordiale à la définition des moyens de l’action de transformation assumée par l’organisation syndicale.

Normes de la démocratie sudiste

Les normes de la démocratie sudiste sont à mi-chemin entre démocratie représentative et démocratie directe. Le projet sudiste quant à lui, peut être caractérisé comme la dissolution des fins et des moyens : des moyens démocratiques doivent être mis au service des fins démocratiques. L’émancipation individuelle est ainsi un objectif du syndicat.

Les champs d’application de la démocratie sont donc le fonctionnement interne de l’organisation, un moyen ; la pratique syndicale en direction des salariés, un moyen ; la définition du projet politique et de société, la fin que cherche Sud-PTT. Si les fins visées restent en grande partie indéterminées, en revanche les moyens employés pour y parvenir sont assez clairement définis. Il y a donc renversement par rapport aux idéologies qui ont animé les organisations militantes depuis la fin du XIXe siècle et le début du XXe.

Si Sud-PTT fait le choix de la représentation comme nécessité pratique, son idéal politique prend aussi en compte le risque de dépossession. Le mode d’exercice du pouvoir interne est ainsi fondé sur un principe de délégation sous contrôle. Il n’y a pas de « dirigeants », mais des « animateurs ». Cette particularité sémantique peut être considérée comme une hypocrisie pour certains, mais elle permet aussi de rappeler l’illégitimité de la domination de certains et de rappeler l’égalité de chaque adhérent au sein de l’organisation.

Le projet

Le syndicat est une communauté volontaire d’action réunie autour d’un projet syndical, un ensemble de références communes. Le projet est ce qui donne un sens, une cohérence à l’action collective, qui définit des finalités. Le projet comprend des représentations partagées, un « devoir être » du syndicalisme, des formes d’organisation déterminées, des formes d’action particulière, des visées, des valeurs générales et des principes.

Le projet de démocratie de Sud-PTT ne constitue pas la totalité du projet de Sud-PTT, mais en est une part essentielle. Ce projet de démocratie est la traduction, dans le cadre de l’organisation syndicale, d’un sens commun démocratique. Il construit une norme démocratique mobilisable pour orienter les pratiques, pour définir des modes de fonctionnement, pour produire des évaluations, des justifications et des critiques. On peut ainsi considérer que le projet de démocratie est un dispositif normatif, construit collectivement, qui équipe de manière minimale les membres de l’organisation. Le projet constitue un élément d’unification et de permanence du groupe, susceptible de générer des mécanismes de reconnaissance et un sentiment d’appartenance. Il définit ainsi une identité collective.

Il y a une double importance de l’intentionnalité et de l’indétermination du projet. En effet, il faut viser quelque chose dans l’action, sans nécessairement que cette chose soit atteinte (c’est un idéal régulateur). Le projet est en construction permanente, mais la construction originelle (la clarification de zones d’ombre, le premier positionnement dans l’espace syndical) prend une importance particulière.

Une charte

Les principes et les valeurs du syndicat sont énoncés avec précision dans la charte d’identité de Sud-PTT, le « texte fondateur » Si cette charte n’a pas de valeur statutaire, elle est le support de l’identité syndicale et un support important dans la transmission de celle-ci aux adhérents. Si elle n’est pas la matérialisation d’un consensus, car tous les adhérents ne partagent pas l’intégralité de ce qu’elle énonce,  elle est comme un « minimum qui nous lie », c’est-à-dire un socle commun, et un « élément de référence », soit un horizon régulateur. Ce texte a ainsi plusieurs usages. C’est d’abord un support dans la transmission du projet aux nouvelles générations d’adhérents. C’est aussi un texte de référence pour les militants, qui sert de point d’appui dans leurs jugements et leurs argumentaires. C’est enfin une objectivation du projet, des principes et des valeurs du syndicat, qui pousse à leur donner réalité dans les pratiques syndicales quotidiennes.

La charte de Sud-PTT est donc une mise en mot pré-constituée, pouvant être employée facilement par les adhérents pour produire un discours, ou servir de référence dans les réunions. Si elle n’entrave pas l’évolution permanente du projet de l’organisation, provoquée par le renouvellement des personnes et les changements du contexte dans lequel évolue le syndicat, cette charte d’identité est un élément clef pour son fonctionnement démocratique. La Charte d’Amiens, aujourd’hui considérée comme un moment fondateur du syndicalisme français, n’avait pas été rédigée et perçue comme telle lors de son adoption. Dans le cas de Sud-PTT, l’élaboration et l’adoption de la charte d’identité de l’organisation a été un moment d’institution.

 

2. Les dispositions d’objectivation du projet

Au sein de Sud-PTT aussi, malgré la volonté et l’exigence de fonctionnement démocratique, des rapports de domination s’exercent, des dérives apparaissent, il y a distorsion entre le projet et les pratiques, pression du « quotidien » que relève Hélène Pernot. Comme nous l’avons déjà vu, quelles que soient ses intentions, tout collectif humain est inévitablement concerné par ces enjeux en raison des phénomènes sociaux. Or, certains groupes n’en ont pas conscience, d’autres se considèrent faussement prémunis en restant à un fonctionnement informel, ou encore ne cherchent pas à y apporter de réponses.

Ce n’est pas le cas de Sud-PTT, qui tente de traiter ces enjeux pour garantir son bon fonctionnement démocratique et objectiver ses principes. Après nous être intéressés à ces principes, nous allons nous pencher ici aux réponses développées par Sud-PTT.

Confédération contre Union syndicale
Autonomie des syndicats et fédération sous contrôle
Contrarier les mécanismes de dépossession
Conditions positives de la participation des adhérents

Confédération contre Union syndicale

Sud-PTT rejette lors de sa création la forme confédérale, et ne rejoint donc pas à l’époque la CGT ou FO par exemple. Cela est justifié par l’interprétation pyramidale de l’organisation en confédération, où les injonctions descendraient du sommet à la base — le sommet s’étant lui détaché de la base et ne répondant plus devant elle. Les mécanismes de décision confédérale fondés sur une inégalité entre les fédérations, au prorata du nombre de leurs adhérents respectifs par exemple, sont également dénoncés. Il en va de même des rapports de forces entre les fédérations dans l’élaboration de la politique confédérale, et des immixtions de fédérations ou même de la confédération dans les affaires internes d’une fédération.

Pour autant, dès sa création Sud-PTT refuse de se satisfaire seulement d’une action dans sa branche professionnelle. Il y a même l’affirmation très claire d’une volonté interprofessionnelle et internationale. Sud-PTT va ainsi rejoindre le « Groupe des dix » (G10), qui réunissait plusieurs fédérations autonomes coopérant entre elles, et être à l’origine de la création de l’Union syndicale Solidaire. Définissant un autre modèle d’action syndicale, cette union est fondée sur le fonctionnement par consensus entre les différentes fédérations professionnelles qui la composent, et par l’indépendance de chacune d’entre elles.

Autonomie des syndicats et fédération sous contrôle

Le Congrès fondateur de Sud-PTT avait été aussi l’occasion de déterminer la forme du syndicat. Ainsi, au modèle de la fédération de syndicats départementaux dans une organisation nationale, pouvait être envisagé celui d’un simple rassemblement de syndicats coopérant au sein d’une coordination permanente. Ce second modèle témoigne du souci de se prémunir du risque d’une structure nationale arbitraire ou coupés des structures locales et des adhérents. Cette possibilité a néanmoins été écartée à 85,66 % par le Congrès fondateur. Sud-PTT a donc été formé selon le modèle d’une fédération de syndicats départementaux.

Pour éviter les dérivés évoqués plus haut, Sud-PTT établit que ses syndicats fédérés en sont la structure politique de base. Ils sont ainsi totalement autonomes aux plans organisationnel, financier et politique. Ils se dotent donc librement de leurs propres statuts et règlements intérieurs. 60 % des montants des cotisations leur sont versés, contre 40 % à la fédération. Les syndicats fédérés disposent de la liberté d’initiative et d’organisation du travail militant. Ils sont enfin libres de prendre et de manifester des positions divergentes à celle de la fédération.

Toujours pour empêcher tout détachement de la structure nationale des adhérents, l’appareil fédéral n’a pas de domaine de compétences propres, alors que les syndicats participent directement à la décision fédérale à travers un Comité fédéral. Ce Comité fédéral est composé des membres du Bureau fédéral (élus par le Congrès fédéral) et de délégués par syndicat fédérés. En vertu des statuts de la fédération, l’écoute des interventions des délégués des syndicats fédérés est privilégiée durant les séances. Le nombre de permanents fédéraux et la durée de leur mandat sont aussi limités, par rejet de la professionnalisation des mandats électifs internes, mais aussi pour empêcher la domination par la structure nationale des syndicats départementaux.

Contrarier les mécanismes de dépossession

Sud-PTT rejette puissamment la professionnalisation des mandats électifs internes, qui entraîne une domination des adhérents concernés sur les autres. En effet, les premiers acquièrent notamment une connaissance supérieure de l’organisation, disposent de davantage de temps pour militer, profitent de davantage d’occasions pour faire valoir leurs positions, ou encore se spécialisent et se rendent indispensables sur diverses tâches particulières. Pour remédier à cette tendance, un adhérent ne peut être permanent fédéral de Sud-PTT plus de neuf ans ni être permanent plus de douze années cumulées, que ce soit en tant que permanent fédéral ou en tant que permanent d’un syndicat fédéré. Sud-PTT rejette également les permanents syndicaux à temps plein, là aussi afin d’empêcher toute domination de leur part sur les autres adhérents du fait de leur plus grande disponibilité, mais aussi pour maintenir le contact des permanents avec le travail salarié.

Les représentants sont révocables, ce qui permet leur subordination à l’instance les élisant (le Bureau fédéral est ainsi élu et révocable par le Conseil fédéral). Les statuts de la fédération prévoient un droit à la sécession pour tout groupe d’adhérents qui ne partageraient pas la position du syndicat auquel ils appartiennent.

Les instances internes sont par ailleurs hiérarchisées : plus l’instance est loin de la participation ou de l’élection directe des adhérents, moins ses positions sont légitimes. Au sein d’un syndicat par exemple, le Congrès et les décisions prises dans ce cadre priment sur celles de l’Assemblée générale, qui prime sur celles du Conseil syndical, qui prime enfin sur celle du Bureau syndical. Un partage est par ailleurs établi entre les prérogatives des instances : les orientations sont déterminées par le Congrès et l’Assemblée générale, tandis que l’organisation pratique du travail militant est assurée par le Bureau syndical.

Concernant les procédures de prise de décision, le vote n’est pas disqualifié, mais une importance toute particulière est accordée au débat, auquel chacun est invité à prendre part.

Conditions positives de la participation des adhérents

Au-delà des « garde-fous » développés par Sud-PTT, l’organisation tente d’instituer la participation directe des adhérents à son fonctionnement et ses actions. En premier lieu, les Assemblées générales des syndicats, dont sont membres l’ensemble des adhérents, sont évidemment décisionnelles. Des référendums internes peuvent être organisés, afin que les adhérents votent directement sur une question. Au sein des instances élues, des quotas de sièges sont réservés aux femmes pour contrarier les mécanismes de la domination masculine.

Enfin, il y a tendance à une représentation collégiale, incluant l’ensemble des militants actifs. Si la plupart des syndicats fonctionnent avec un secrétaire départemental, ce n’est pas le cas dans celui du Rhône, étudié par Hélène Pernot. Cette fonction a été écartée afin d’éviter qu’un adhérent dispose d’une légitimité prépondérante dans les débats internes, ni rôle réservé dans la vie du syndicat, et pour éviter que des militants se déchargent sur « le responsable ». Au sein du syndicat du Rhône, un adhérent est ainsi désigné représentant légal afin d’assurer les actes de la vie civile, dans un rôle exclusivement administratif.

 

3. Tensions et limites en vue de la finalité démocratique

Avoir connaissance des rapports de pouvoir, avoir la volonté d’instituer une organisation démocratique, et penser des formes d’organisation idoines, sont de premiers pas importants et nécessaires. Pour autant, il convient d’avoir conscience que ces premières avancées n’ont pas prise sur la « pression du quotidien », les éléments indépendants de la volonté de l’organisation qui pèsent sur celle-ci. Ces avancées ne font pas non plus disparaître les rapports de dominations, et ont donc des limites qu’il faut percevoir, pour tenter de les corriger ou, si cela s’avère impossible, être conscient des effets négatifs provoqués.

Nous nous pencherons donc ici sur les tensions exercées sur le projet démocratique de l’organisation, et sur les limites de ses réponses internes.

Effectifs militants faibles et participation réduite
L’autonomie des syndicats à l’épreuve
Une inégalité des adhérents selon les syndicats fédérés ?
Un renouvellement relativement limité
La démocratie salariale à l’épreuve
Le contrôle à l’épreuve
Une certaine inconscience de l’asymétrie des ressources
Des formes d’organisation classiques

   

Effectifs militants faibles et participation réduite

La relative faiblesse des effectifs militants entraîne une sur-mobilisation de ceux-ci. Cette sur-mobilisation est renforcée par une concentration des responsabilités autour d’un noyau des militants les plus actifs. La critique du fonctionnement de ce noyau au motif de l’exigence démocratique entre en contradiction avec la faible participation des adhérents, et provoque des tensions au sein du syndicat.

L’exigence d’implication minimale de chaque adhérent n’est donc pas suivie dans les faits ; les tentatives pour diffuser l’investissement syndical ont peu d’effet. Cela amène au développement chez les militants d’une vision désenchantée des adhérents, en raison de l’absence de répondant des seconds, et du décalage entre l’exigence démocratique et la passivité de la grande majorité. La concentration et la spécialisation induite par la faiblesse des effectifs et de l’investissement des adhérents mettent enfin à l’épreuve la volonté de collégialité.

Un phénomène d’aspiration des militants vers le syndicat départemental, pour y assurer les tâches permettant de faire fonctionner la structure au quotidien, au détriment de l’activité au sein de l’établissement, apparaît, toujours en raison du nombre réduit d’adhérents et de militants. Cette entrave à l’action locale peut être source de frustration par le décalage entre la volonté de militer et l’importance des tâches annexes, et est susceptible d’entraîner un cercle vicieux. En effet, la présence moindre auprès des salariés empêche le syndicat de se développer, donc contribue au maintien d’effectifs militants faibles.

Les faiblesses des effectifs et de l’investissement des adhérents, qui pourraient être considérées comme des questions annexes, ont donc des répercussions déterminantes sur la bonne santé démocratique de l’organisation.

L’autonomie des syndicats à l’épreuve

 Les positions fédérales ont des effets relativement contraignants sur celles des syndicats départementaux. Lorsqu’un syndicat est opposé à une décision fédérale, il ne cherche pas nécessairement à exprimer et défendre publiquement sa propre position, considérant que la majorité s’est exprimée, alors qu’il le pourrait, voire même faire usage de son droit de sécession. Il y a également prépondérance des initiatives fédérales, comme l’illustrent les textes préparatoires des Congrès, rédigés par ces instances. Cette prépondérance est renforcée par les éventuelles carences dans la préparation des réunions fédérales par les syndicats, qui ne peuvent ainsi exposer leurs positions éventuelles.

Si les initiatives fédérales agissent comme des incitations à la décision des syndicats départementaux, cette situation pose question quant à l’autonomie de ces derniers, et quant à leur capacité à s’investir dans la vie démocratique de la fédération.

Une inégalité des adhérents selon les syndicats fédérés ?

La très large autonomie organisationnelle et politique introduite par Sud-PTT à l’égard des syndicats fédérés peut donner à ceux-ci la possibilité de chercher des formes d’organisation et des pratiques davantage à même de garantir un bon fonctionnement démocratique. Cependant, elle semble aussi permettre une hétérogénéité très forte entre syndicats fédérés dans le choix desdites procédures et pratiques internes.

L’absence de secrétaire départemental au sein du syndicat du Rhône pour entraîner un fonctionnement plus collégial en est un exemple. En effet, ce fonctionnement possible n’est pas celui qu’ont adopté la plupart des syndicats départementaux.

L’hétérogénéité ainsi induite peut être considérée comme problématique, car elle a pour conséquence l’inégalité des adhérents selon le syndicat fédéré auquel ils appartiennent.

Un renouvellement relativement limité

La parité au sein des instances nationales n’étant pas atteinte, il doit être noté que la féminisation est relativement faible malgré les positions de Sud-PTT sur cette question et le dispositif mis en place — le niveau de féminisation étant néanmoins plus ou moins égal à celui des adhérents.

De même, alors que la rotation des fonctions est voulue, les instances fédérales sont difficilement renouvelées.

La démocratie salariale à l’épreuve

Le référendum salarial peut être une opération de démocratie directe, comme un outil tactique vis-à-vis de la direction de la Poste ou des autres syndicats, provoquant une éventuelle mise en scène des salariés. Des tensions entre démocratie salariale et démocratie syndicale peuvent aussi apparaître, autour du conflit de légitimités entre les positions des salariés et celles du syndicat.

De même, les militants développent parfois une vision désenchantée des salariés, en raison de l’absence de mobilisation de ces derniers dans les luttes professionnelles.

Le contrôle à l’épreuve

Les représentants au sein du syndicat ou auprès de l’extérieur sont parfois désignés sans sélection, par consensus, par des formes de cooptation, ou lorsque le nombre de candidatures est inférieur ou égal au nombre de sièges à pouvoir. Cela peut amener à un affaiblissement du contrôle des représentants. La sélection par l’élection peut quant à elle être jugée illégitime, non pas en raison de son caractère aristocratique, mais en tant que violence contre le groupe, ou parce qu’elle est perçue comme inutile en raison de la recherche de démocratie directe.

Le contrôle des mandatés est aussi mis à l’épreuve par la faible efficacité décisionnelle des instances mandantes. En effet, les décisions prises sont parfois peu claires, les mandats flous, voire sans contenu. Enfin, des adhérents acceptent la délégation, en contradiction avec les principes fondateurs du syndicat sur la démocratie directe et le contrôle strict des représentants. En effet, être adhérents ne signifie pas partager l’intégralité des positions du collectif. Cela pose néanmoins question quant à la transmission des principes du syndicat.

Une certaine inconscience de l’asymétrie des ressources

Les discours de militants sur la responsabilité individuelle des adhérents semblent révéler une inconscience des phénomènes sociaux pesant dans l’asymétrie des ressources de chacun. Cette méconnaissance ne permet donc pas de prendre des mesures pour corriger les dispositifs collectifs maintenant ou accentuant ces inégalités.

Des formes d’organisation classiques

Il est intéressant de noter que la structure interne de la fédération Sud-PTT est somme toute relativement classique. Ainsi, un fonctionnement autour d’un Congrès, d’un Comité fédéral, d’un Bureau fédéral et d’un Secrétariat fédéral, est commun dans le monde syndical. Il en va de même concernant les règles d’organisation des syndicats fédérés de Sud-PTT.

Si le neuf ne fait pas le bien, ce caractère plutôt « classique » de l’organisation de Sud-PTT, malgré la volonté initiale de rupture, semble pouvoir être expliqué par l’urgence de la création du syndicat. Une première organisation devant être constituée avant 1989 pour participer aux élections professionnelles de cette année, les fondateurs ont dû fixer très vite de premières formes de fonctionnement pour constituer la fédération et la déclarer. Par ailleurs, le poids des habitudes, des traditions du mouvement ouvrier, semble avoir pesé dans l’absence de révision de ce fonctionnement par la suite.

Propositions de synthèses

S’il a s’agit ici en une utilisation du travail d’Hélène Pernot sur Sud-PTT, c’est qu’il nous a semblé qu’il permet de pointer l’importance du projet démocratique du syndicat. Hélène Pernot relève en effet que la démarche de Sud-PTT est bien de développer dans le cadre de son projet syndical un projet démocratique, et d’en faire une fin tout aussi essentielle que sa volonté de transformation sociale.

Le travail de Hélène Pernot, à travers l’élargissement du champ de la question qu’elle propose, en incluant dans sa réflexion les règles statutaires, mais aussi les pratiques réellement observées, les valeurs, principes et représentations de l’organisation, relève en effet la prééminence de ces valeurs, principes et représentations. Les formes statutaires peuvent changer ; elles ne résolvent rien par elles-mêmes, et ne sont que l’une des objectivations possibles du projet démocratique.

Les dysfonctionnements existent, toujours : l’organisation ne peut pas prétendre ignorer le monde tel qu’il est, les inégalités de fait qui existent entre ses adhérents, ou les phénomènes sociaux qui se jouent en son sein. S’il est vain d’attendre une organisation qui serait la perfection achevée, chercher à garantir l’état démocratique d’une organisation, c’est d’abord connaître les enjeux y afférents. C’est ensuite développer collectivement un projet commun, dont l’une des facettes est la démocratie interne. Il n’y a pas « une » démocratie parfaite et absolue, mais une tendance à la démocratie qui s’exprime dans des situations particulières, qu’il nous faut juger à l’aune des valeurs et principes partagés. C’est enfin se placer dans une perspective de perfectionnement permanent de soi et du collectif.

 

Annexes :

 Charte identitaire de Sud-PTT, adoptée en 1999 lors du Ve Congrès fédéral
Résolution Structuration, fonctionnement et développement, adoptée en 2005 lors du VIIe Congrès fédéral
Schéma organisationnel de la fédération Sud-PTT (2000)
Statuts et règlement intérieur de Sud-PTT, adoptés en 2012 lors du IXe Congrès fédéral

Sources :

Hélène Pernot, « Sud et la rénovation démocratique de l’action syndicale : la voie participationniste », Mouvements, janvier 2002 (n19)
Hélène Pernot, Un projet de démocratie à l’épreuve du quotidien syndical – Enquête ethnographique sur le fonctionnement interne de Sud-PTT, thèse pour l’obtention du doctorat soutenue en décembre 2003, Université Lyon 2

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