Introduction aux débats

Cette introduction, préparée par Guillaume Floris, Alexis Cukier et Alice Vintenon a été enrichie des discussions avec la salle. Une synthèse des débats sera également publiée dans un second temps.

Notre première réunion de travail, qui s’est tenue le 19 octobre 2016, s’était donné pour objectif d’identifier les différents points de blocage qui empêchent actuellement les partis de la « gauche de la gauche » d’incarner l’alternative : parmi eux, l’électoralisme, le manque de démocratie interne, l’incapacité à toucher les classes populaires, mais aussi la difficulté, pour une organisation politique, de se positionner par rapport aux expériences alternatives concrètes (ZAD, Scop, AMAP….). C’est ce dernier thème qui a été retenu pour notre « fabrique des Lilas » du 23 novembre 2016.

L’extrait du Manifeste inaugural de l’association internationale des travailleurs de Marx et Engels, proposé en amont de cette réunion pose bien le problème : pour les partis politiques de gauche, qui aspirent à la prise du pouvoir et à une transformation radicale de la société, les alternatives concrètes peuvent apparaître comme des expériences limitées dans l’espace et dans le temps, qui peinent à faire tache d’huile et n’atténuent que de manière infime la violence du capitalisme ou la misère des classes populaires. Aujourd’hui, certaines d’entre elles, comme la démocratie horizontale développée sur la Zone à Défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes, semblent en outre exiger un investissement à plein temps, dont l’articulation à d’autres activités militantes peut s’avérer problématique. Pourtant, la plupart des militants politiques sont impliqués dans une ou plusieurs expériences alternatives concrètes, sur lesquelles ils peuvent éventuellement prendre appui pour donner de l’espoir et convaincre que le modèle capitaliste n’est pas le seul possible : les ZAD ou les expériences d’autogestion, par exemple, peuvent apparaître comme les laboratoires d’une organisation sociale plus égalitaire, qui s’émanciperait de la logique du profit et de l’exploitation.

Mais au fait, de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque les « alternatives concrètes » ? LIP-imagination

On parle, premièrement, des luttes défensives qui ont lieu dans le monde du travail : les grèves, les occupations d’usine… Par-delà les revendications immédiates et locales qui animent leurs protagonistes, ces luttes peuvent, dans certains cas, contenir en germe des alternatives aux rapports d’exploitation qui président à l’organisation habituelle de l’entreprise et de la société tout entière. Surtout lorsqu’elle s’inscrit dans la durée, une mobilisation professionnelle implique l’auto-organisation des travailleurs en lutte, notamment pour créer une caisse de grève, organiser le ravitaillement, communiquer vers l’extérieur, voire (comme lors du mouvement « Nuit Debout », né dans le sillage du mouvement social contre la loi travail) mettre en place des formations et des commissions de travail thématiques. Récemment, le film « Comme des lions » de Françoise Davisse, qui retrace la lutte des ouvriers de PSA-Aulnay, a bien mis en évidence la victoire que représente, en soi, l’organisation collective, même lorsque les revendications des travailleurs en lutte restent insatisfaites ; dans d’autre cas (comme la lutte des Lip ou, plus récemment, celle des Fralib) elle peut même préfigurer une reprise en main de l’outil de production par les travailleurs. Ajoutons que les formes d’action adoptées dans certaines luttes professionnelles mettent en cause certains leviers du pouvoir capitaliste, par exemple en s’en prenant symboliquement à la propriété privée ou à l’accaparement de l’espace public par les panneaux publicitaires.

Mais les « alternatives concrètes » peuvent aussi se développer hors de l’entreprise et du monde du travail. C’est le cas des combats de résistance écologiques qui se traduisent par la création de « zones à défendre » telles que celle de Notre-Dame-des-Landes : le slogan « contre l’aéroport et son monde » invite, au-delà de la dénonciation du projet d’aéroport du grand Ouest, à penser une autre société, réellement démocratique et en rupture avec le productivisme et la propriété privée. Citons aussi les luttes d’émancipation, par exemple le mouvement anti-expulsions en Espagne, ou le combat pour le droit au logement : en procédant à la réquisition de logements vides, les militants engagés dans ces luttes dénoncent les aberrations auxquelles conduit une répartition inégalitaire des richesses (logements vides, loyers prohibitifs, expulsions).

louve-coopUn dernier type d’alternatives concrètes se développe hors du cadre des luttes, et permet de vivre, travailler et consommer autrement : au XIXe siècle, des coopératives ouvrières et des mutuelles se constituent ; aujourd’hui, certaines SCOP expérimentent une manière de produire mieux : les salariés de Scop-Ti, créée par les ex-Fralib, ont ainsi décidé d’utiliser des produits bio et locaux, et surtout, d’expérimenter une organisation du travail égalitaire (en mettant en place un salaire unique…) et démocratique. En milieu rural également, de nombreuses structures alternatives se développent, comme les fermes autogérées. Parmi les solutions pour consommer autrement, citons la réussite emblématique des AMAP (associations de maintien de l’agriculture paysanne) : alternative à la grande distribution, elles proposent de commander des « paniers » de produits locaux et de saison, et en se passant d’intermédiaires ; les contrats passés directement entre le consommateur et le producteur permettent de rémunérer ce dernier de manière décente, en lui garantissant un revenu sur l’année. Plus récemment, le supermarché coopératif « La Louve », inspiré du Park Slope Food Coop de Brooklyn, s’est implanté dans le quartier populaire de la Goutte d’Or. Il permet d’acheter à bas prix des produits de qualité, moyennant trois heures de travail mensuel bénévole dans l’épicerie.

D’autres « alternatives concrètes » pallient au quotidien les situations dramatiques causées par la casse de l’Etat social. Ainsi, le désengagement des pouvoirs publics a conduit, en Grèce, à la création de dispensaires de santé autogérés, pris en charge par des bénévoles. En France, des collectifs se forment pour organiser, dans les camps de migrants, un accueil minimal des réfugiés, en mettant en place un système de soins, des cours de français ou une assistance juridique ; dans la vallée de la Roya ou au City Plaza d’Athènes, des habitants organisent des squats pour les migrants auxquels les pouvoirs publics proposent trop peu de places d’hébergement.

 Alternatives concrètes et stratégie politique, une controverse

Partons d’un constat : les organisations politiques existantes relaient peu, ne soutiennent quasiment jamais, ces expérimentations démocratiques et alternatives concrètes. Dans la perspective d’une organisation politique telle que nous la souhaiterions, comment penser ses rapports avec ces alternatives concrètes ? Il convient, d’une manière générale, de sortir de l’oscillation entre des conceptions restrictives de la politique qui justifient le découplage entre alternatives concrètes et stratégie politique.

Du point de vue des organisations politiques, les alternatives sont souvent associées à une conquête graduelle de la «  démocratie économique  » (et d’un effritement progressif des pouvoirs dans tous les domaines) et donc à un réformisme social-démocrate incapable de transformer radicalement la société. Du côté des alternatives concrètes, la stratégie politique des organisations est souvent perçue comme fondée exclusivement, et parfois réduite, au combat pour la prise du pouvoir d’Etat, par voie insurrectionnelle ou électorale, et parfois critiquée radicalement comme étant nécessairement vouée à l’échec (les alternatives courent ainsi le risque d’être récupérées, dévoyées, bureaucratisées, etc).
Inversement, du point de vue des expériences concrètes, l’activité des partis peut être perçue comme limitée par une stratégie politique réduite au combat pour la prise du pouvoir, insurrectionnelle ou électorale qui forcément serait vouée à l’échec (la récupération par le capitalisme ou le dévoiement par la bureaucratie, l’étatisme ou le totalitarisme…).

Au-delà de ces positions caricaturales, on peut faire quelques constats :
– Il n’y a pas d’autogestion isolée. Certes des coopératives isolées peuvent exister, installées dans les interstices de la société telle qu’elle est, mais elles demeurent de fait dans le cadre d’un système capitaliste marchand : dans ce cadre elles doivent se soumettre au marché et à la concurrence, et ces expériences ont tendance à ne pas durer ou à devoir renier leurs principes (concernant les conditions de travail, la rémunération, le recours à des sous-traitants exploités, etc).
– Il n’y a pas d’autogestion généralisée et durable sans une prise de pouvoir centrale (cf. l’Espagne en 1936, l’expérience yougoslave, les cordons industriels chiliens en 73…).
Donc il y a bien besoin, du point de vue des alternatives concrètes, d’une généralisation et d’une rupture politique (le pouvoir au niveau central, et la réorganisation globale du système).

Mais en même temps, dans un aucun processus révolutionnaire, l’initiative ne vient jamais que d’en haut. Et la bureaucratie d’Etat a montré qu’il ne suffit pas de changer la nature de la propriété et de mettre fin à la logique du profit pour que les travailleurs prennent le pouvoir. La stratégie politique doit viser un processus d’auto-émancipation en profondeur, touchant le plus grand nombre, et appuyées sur des expériences d’alternatives et initiatives populaires.
Pour transformer la société, il faut une rupture globale (renverser le pouvoir des classes dominantes, installer durablement le pouvoir alternatif). Mais on ne peut centrer toute la stratégie sur un « grand soir » insurrectionnel, électoral ou institutionnel, une grève générale politique ou une constituante à la chaleur d’une victoire électorale…
Une stratégie politique globale requiert nécessairement des alternatives concrètes et des pratiques autogestionnaires avant et dans le cours de la transformation sociale radicale.

Quel pourrait être le rôle d’une organisation politique ?

Les alternatives concrètes et l’autogestion pourraient être considérés à la fois comme un projet et comme une stratégie. Une organisation politique devrait avoir pour fonction, notamment, de promouvoir ces expérimentations alternatives et de proposer et défendre des formes de pouvoir alternatives compatibles avec elles (planification démocratique, par exemple). C’est-à-dire ? C’est ce dont nous proposons de discuter.

On peut d’ores et déjà lister quelques fonctions d’une organisation politique en rapport avec les alternatives concrètes :

– démontrer / crédibiliser / convaincre qu’on peut faire autrement.
Il s’agit de montrer des effets immédiats, ici et maintenant, auprès d’une large audience. Autrement dit, articuler les alternatives concrètes avec la lutte idéologique contre le TINA.

– éduquer, former :
Les alternatives concrètes possèdent des savoir-faire, une histoire, qui appellent des formes de transmission systématiques

coordonner, généraliser le faire autrement :
Pour tendre vers une contre société (hégémonie), il s’agit de coordonner les circuits parallèles et de contribuer aux conditions institutionnelles d’une généralisation de ces alternatives,

– articuler à une conscience de classe et à une stratégie globale :
Il s’agit de convaincre les personnes engagées dans des alternatives concrètes qu’il est possible d’articuler leurs pratiques à une perspective de rupture globale, aller contre la tendance au recentrement sur soi, mais aussi proposer des images, concepts, lieux pour articuler ces expériences à une perspective de transformation sociale globale.

Cette articulation entre alternatives concrètes et stratégie politique doit s’ancrer dans des enjeux eux-mêmes concrets, qui sont en partie nouveaux ou perçus comme nouveaux : la fin de l’Etat social, la réponse à des besoins sociaux en dehors du marché et de l’Etat, l’urgence d’une transition écologique accélérée et d’un contrôle démocratique immédiat des biens communs (santé, eau, etc.).

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