S’organiser, c’est poser la question du pouvoir. Si la réponse apportée à cette question n’est pas nécessairement démocratique dans toute organisation, c’est bien cette forme qui est nécessaire à l’exercice démocratique. Face aux phénomènes sociaux, aux inégalités de ressources, aux conséquences de la socialisation des milieux particuliers, aux effets de groupe, pour établir un exercice démocratique il ne peut y avoir d’inaction, qui maintient ou approfondit les rapports de domination.

22e congrès PCF, février 1976

22e congrès du PCF, février 1976

Les collectif ou « mouvement » qui se prétendent démocratiques par le seul fait qu’ils en restent à un fonctionnement informel, « non organisé », ou parce qu’ils seraient « nouveaux », ne permettent donc pas d’établir un cadre optimal à l’exercice de la démocratie. Tout groupe humain est en effet une petite société sujette aux inégalités et aux rapports de pouvoir ; le nier ne permet pas de les endiguer. Si ces structures informelles peuvent être démocratiques, refuser de poser la question de l’organisation, donc de la question démocratique, les rend plus susceptibles que les autres à maintenir les dominations.

Ceci rappelé, il est tout aussi clair que s’organiser ne résout (presque) rien. « [S’il] faut toujours risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique », rappelle Bourdieu, l’organisation, politique, syndicale comme associative, fait émerger des enjeux spécifiques. Il est en effet indispensable de connaître les phénomènes qui empêchent ou corrompent un bon fonctionnement démocratique, pour tenter d’y remédier.

Les considérations qui vont suivre sont extraites ou sont très largement inspirées du travail particulièrement intéressant qu’a consacré Hélène Pernot à Sud-PTT, notamment sa thèse, Un projet de démocratie à l’épreuve du quotidien syndical — Enquête ethnographique sur le fonctionnement interne de Sud-PTT. Ce travail est le fruit de cinq ans d’observations et d’analyse auprès de Sud-PTT entre 1998 et 2003. Cette étude constitue ainsi une illustration d’un certain nombre d’éléments théoriques ayant trait à la sociologie des organisations. Sans viser l’exhaustivité, il s’agira ici de formuler un certain nombre d’éléments généraux en s’appuyant sur le travail d’Hélène Pernot. Nous nous pencherons d’abord sur les phénomènes les plus visibles, qui ont cours au sein des structures organisées. Puis, nous évoquerons les diverses contingences faisant pression sur tout collectif, formel comme informel. Enfin, nous aborderons les enjeux, souvent masqués, mais d’importance, qui sont induits au sein de tout collectif, là aussi formel comme informel.

  1. Les enjeux induits par la forme organisation
  1. L’épreuve du concret et de l’extérieur
  1. Les enjeux induits par tout collectif

1. Les enjeux induits par la forme organisation

L’organisation est une nécessité pratique pour l’action, mais aussi une nécessité pour régler les rapports de domination existant au sein de tout groupe humain. Cette forme de structuration entraîne néanmoins des enjeux spécifiques, qu’il convient de connaître afin de chercher à les maîtriser. C’est ce à quoi nous nous intéresserons ici, en suivant les éléments théoriques que rappelle Hélène Pernot.

La délégation : risque mais nécessité
La bureaucratisation
Le « besoin de chefs »
La fides implicita

La délégation : risque mais nécessité

Pierre Bourdieu aborde dans un article publié en 1984 [1] de nombreux points nous intéressant. Hélène Pernot en cite ainsi les passages suivants : « Le groupe existe lorsqu’il s’est doté d’un organe permanent de représentation […] capable de se substituer (parler pour, c’est parler à la place de) au groupe sériel, fait d’individus isolés, en renouvellement constant, ne pouvant agir et parler que pour eux-mêmes » (pp. 49-50). En conséquence, « l’usurpation est à l’état potentiel dans la délégation » (p. 51), car « le fait de parler pour, c’est-à-dire en faveur et au nom de quelqu’un, implique la propension à parler à la place » (p. 51). Bourdieu affirme ainsi : « Il faut toujours risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique » (p. 49).

Le risque de dépossession est donc inhérent à toute organisation. Pour autant, cette dépossession est un risque à prendre pour permettre « d’échapper à l’aliénation politique ».

La bureaucratisation

Hélène Pernot traite ensuite le phénomène de bureaucratisation, en abordant la « loi d’airain de l’oligarchie » de Robert Michels [2] : « Au-delà des prétentions à la démocratie, les impératifs “d’ordre technique et administratif” liés au principe d’organisation engagent un processus de division du travail et de professionnalisation, favorisant ainsi une montée de la bureaucratisation, l’apparition de la domination des spécialistes sur les non-spécialistes, des dirigeants sur les adhérents et “corrélativement, la réduction de l’espace réservé à la vie démocratique”. Les dirigeants tendent alors à s’autonomiser de ceux qu’ils sont censés représenter. L’apparition des phénomènes oligarchiques est déterminée par le fait que les chefs sont “‘techniquement indispensables” (p. 296). Pour Michels, “‘une représentation permanente équivaudra toujours à une hégémonie des représentants sur les représentés” (p. 38) ».

La « loi d’airain de l’oligarchie » est une idée pessimiste, selon laquelle une pente mène systématique à l’affaiblissement puis à la disparition de la démocratie interne dans une organisation. Cette proposition permet néanmoins de garder à l’esprit que la démocratie n’est pas un acquis définitif. Son exercice nécessite donc des dispositifs spécifiques, mais aussi une remise en question permanente.

Le « besoin de chefs »

Vous êtes avec moi ? Oui, chef !

Besoin de chef ou « fides implicita » ?

« Robert Michels, s’il avance une explication technique à la dérive oligarchique », poursuit Hélène Pernot, « développe parallèlement une autre explication, celle du “besoin de chefs chez les masses” [3]. Selon lui, le renoncement à l’exercice des droits démocratiques est aussi un “renoncement volontaire” et il répond au “besoin [présent chez les masses] d’avoir quelqu’un qui [leur] montre le chemin et qui [leur] passe le mot d’ordre” (p. 54). Il souligne “le besoin que la masse éprouve d’être dirigée et son incapacité d’agir autrement que sur l’initiative venant du dehors et d’en haut.” (p. 54) ».

L’affaiblissement du bon fonctionnement démocratique d’une organisation aurait donc aussi pour explication une servitude volontaire des dominés. Si Robert Michels renvoie cette propension à un « caractère national », elle serait plutôt le résultat d’une socialisation particulière.

La fides implicita

Enfin, Hélène Pernot mobilise à nouveau Pierre Bourdieu [4], qui développe l’explication de « fides implicita », c’est-à-dire la servitude contrainte des représentés à l’égard des représentants en raison de l’inégalité des ressources de chacun (capital culturel, capital social, temps disponible, sentiment ou non de sa propre compétence à s’exprimer, à prendre position, à donner son avis ou à prendre des responsabilités).

Il écrit ainsi (p. 248) : « plus une catégorie sociale est démunie […] plus elle l’est à l’égard de son parti […] à l’état de remise de soi absolue. » De même (p. 247), « plus un parti […] trouve une part importante de sa clientèle dans le secteur de l’espace des consommateurs qui est voué à la fides implicita, plus il aura, si je puis dire, les mains libres. ».

2. L’épreuve du concret et de l’extérieur

Tout collectif évolue évidemment dans un certain milieu. Les contingences matérielles, temporelles, sociales, mettent en tension les principes démocratiques et les dispositions d’objectivation de ceux-ci. Qu’un collectif soit formel comme informel, quel que soit son fonctionnement, ses principes ou finalités, il subit la « pression du quotidien » relevée par Hélène Pernot. Cette pression est le fait d’un certain nombre de facteurs.

Hétérogénéité des investissements
Logiques des investissements et des désinvestissements
Tension avec des exigences externes et de réactivité

Hétérogénéité des investissements

L’investissement au sein d’un collectif est hétérogène. Des membres peuvent ainsi cumuler plusieurs activités, ou d’autres être spécialisés. Le processus d’investissement peut quant à lui être graduel, mais aussi brusque. Cette dernière possibilité est renforcée par le manque de militants, et la surcharge de travail qu’elle entraîne pour eux. Il peut enfin y avoir auto-limitation de l’investissement militant pour diverses raisons (professionnelle, familiale, ou du fait d’autres engagements par exemple).

Cette hétérogénéité des investissements influe sur la capacité et la volonté de chacun à participer aux activités (internes comme externes) de tout collectif, donc sur son bon fonctionnement démocratique.

Logiques des investissements et des désinvestissements

La compétence politique se définit d’après Bourdieu par la possession des connaissances savantes et pratiques nécessaires pour produire des actions et des jugements Deux militants mettent des tracts dans des boîtes aux lettresproprement politiques. Chacun éprouve un sentiment plus ou moins positif de sa propre compétence politique, de sa propre compétence militante. Ce sentiment a ainsi des conséquences dans l’investissement de l’individu au sein du collectif. L’aveu d’incompétence supposée est difficilement exprimé dans les discours, mais ce sentiment non exprimé a des effets concrets pour les personnes concernées.

Les rétributions individuelles, les satisfactions psychoaffectives que l’on peut tirer de son militantisme, ont aussi une influence sur l’investissement de chacun. Un militantisme syndical peut être un militantisme servant à échapper au travail, comme un militantisme associatif peut être utilisé par l’individu pour se valoriser. La finalité de l’investissement peut donc varier d’un membre à un autre, ayant des effets sur l’engagement correspondant, et par conséquent sur le rapport aux autres et au collectif.

La tension entre vie privée et vie militante a elle aussi des incidences. En effet, les images d’un collectif potentiellement conflictuel, ou d’un militantisme dévorant, y compris lorsqu’il s’agit de représentations erronées, freinent l’investissement. Enfin, un retrait du militantisme peut aussi intervenir suite à un conflit interne, ou comme aveu (y compris implicite) d’incompétence.

Les individus ne sont donc pas égaux quant à leur investissement au sein de tout collectif. Ceux en capacité de s’investir davantage, le voulant et se sentant légitimes, ont donc tendance à exercer une pression voire une domination sur les autres.

 

Tension avec des exigences externes et de réactivité

Les exigences extérieures, ou de réactivité, sont enfin d’autres facteurs de tensions avec l’exercice démocratique.

En effet, des tiers comme d’autres collectifs, des supérieurs hiérarchiques dans le cas de l’action syndicale, ou encore des journalistes, peuvent par exemple chercher à n’avoir qu’un interlocuteur identifié et stable, au détriment de l’exigence de collégialité d’un collectif. De même, la réactivité que nécessitent certaines situations peut entrer en conflit avec les formes requises pour un bon débat démocratique.

3. Les enjeux induits par tout collectif

Tout fonctionnement à plusieurs entraîne des enjeux quant à l’égalité des participants. Ces enjeux sont plus ou moins apparents et se glissent dans des détails qui peuvent paraître anodins, comme l’organisation physique d’une pièce accueillant une réunion. Ils sont pour autant déterminants.

Le dispositif de la réunion
La parole : distribution, aisance, capacité et légitimité
Les procédures : instances légitimes, formes et méthodes de prise de décisions
Le mandatement à l’épreuve
La production de la volonté collective

Le dispositif de la réunion

La réunion constitue un espace public particulier, ouvert et fermé selon certaines modalités. Le cadre de participation collective nécessite un bornage temporel, un bornage spatial et une attention partagée.

L’organisation de ce temps collectif (configuration de l’espace, rôles spécifiques du président et du secrétaire de séance, rotation ou non de ces rôle, procédures éventuelles de désignation, niveau de formalisation des échanges, temps des interventions, fabrique collective ou non de l’ordre du jour, limites du discutable, etc.) influe l’égalité ou non de chacun dans la participation à la délibération, et le caractère démocratique ou non de la délibération elle-même.

La parole : distribution, aisance, capacité et légitimité

Brel Brassens Ferré

Tout le monde ne prend pas la parole avec la même aisance…

La parole n’est pas également distribuée : cette distribution est liée à l’investissement du membre concerné, cet élément pouvant être relativisé par un engagement militant extérieur. Des mécanismes d’auto-censure sont en place, et sont liés au sentiment ou non de sa propre compétence, de sa propre légitimité, et de l’intérêt de sa parole. L’aisance dans le maniement de la parole n’est pas partagée par tous, tandis que des caractères physiques jouant eux aussi sur l’intelligibilité, la fluidité ou la portée de la voix peuvent avoir des incidences négatives.

La capacité à produire une argumentation ou une persuasion efficace, le profil du locuteur, la tendance à la prépondérance (symbolique et vocale) de la parole masculine, le caractère individuel ou collectif de la parole, ce dernier cas étant plus influent, le contexte de l’interaction, ont des conséquences sur la portée du discours. Il y a donc une asymétrie d’influence, malgré une égalité formelle dans le droit à participer à la délibération et quand bien même les durées d’intervention sont effectivement égales.

Les procédures : instances légitimes, formes et méthodes de prise de décisions

Il y a articulation incertaine de la délibération et de la décision, ce qui peut influer sur la nature de celle-ci, ou provoquer un report. La localisation de la décision dans la réunion peut aussi avoir des conséquences. Des logiques de la décision et le la non-décision sont ainsi à l’œuvre.

Il y a par ailleurs plusieurs types de décision : des décisions de report, des décisions relatives au fonctionnement interne, des décisions d’orientation, des décisions relatives à l’organisation du travail militant, des décisions matérielles, ou des désignations. Pour chacune d’entre elles, il s’agit de déterminer quel espace est légitime pour décider ou non.

Des votes ont lieu sans débat, tandis que d’autres sont des votes délibératifs. Il y a usage ou non-usage du vote. Le vote peut lui-même se faire à main levée, à bulletins secrets, ou encore à voix haute. Les décisions prises sans vote peuvent l’être par consensus créatif, par consensus polarisé autour d’une valeur dominante, ou par ralliement à une position individuelle. Les décisions sont prises par le vote notamment lorsque le vote est imposé par les statuts ou le règlement intérieur, lorsqu’il est fait le constat d’un désaccord irréductible, pour valider formellement une proposition consensuelle, ou pour prendre une décision rapide sur une question sans importance. Voter beaucoup ne signifie pas nécessairement un bon fonctionnement démocratique : il convient aussi de savoir qui détermine les objets soumis au vote ou non, et quels sont les termes du vote.

Les procédures utilisées ont donc des conséquences sur la possibilité du débat et sur l’expression ou non de la volonté collective. Ces procédures ou ces pratiques peuvent être choisies consciemment ou non ; leurs conséquences ne sont pas nécessairement perçues.

Le mandatement à l’épreuve

Le mandatement auprès d’instances internes dans le cadre d’une organisation, ou au sein d’une organisation comme d’un collectif informel, auprès de tiers, est source de problématiques propres.

Un mandat peut en effet être très large, peu clair ou inexistant. Une part d’improvisation est susceptible d’être laissée à l’appréciation du mandaté ; il peut même être autonome. Cette autonomie peut être contestée par d’autres avec plus ou moins de réussite, ou le mandaté peut ne pas l’assumer et renoncer à la représentation. Dans un autre cas de figure, le mandaté peut solliciter un mandat, ou chercher à le préciser, cette demande pouvant elle aussi aboutir ou non.

Par ailleurs, le mandatement est pris dans un certain nombre de tensions. En premier lieu, des logiques de fonctionnement extérieures au collectif mandant, comme l’absence de reconnaissance du mandatement dans d’autres collectifs, l’exigence de réponses rapides, ou la délibération (faisant émerger des arguments qui n’avaient pas été évoqués lors de l’établissement du mandat), contrarient le contrôle des mandatés par les mandants. Enfin, la confiance dans la personne mandatée peut affaiblir la volonté de contrôle, alors qu’à l’opposé le mandaté peut chercher, sciemment comme inconsciemment, à s’autonomiser du mandat reçu.

La production de la volonté collective

Hélène Pernot rappelle enfin qu’il existe plusieurs modes de production de la volonté collective. Il est nécessaire de se poser les questions « par qui est produit la volonté collective ? » et « comment est-elle produite ? ».

Dans le cadre de la première question, il s’agit de l’opposition classique entre démocratie représentative (volonté collective exprimée à travers la médiation de représentants indépendants) et démocratie directe (volonté collective exprimée par la participation de tous dans la prise de décision, de manière égale et directe). Dans le cadre de la seconde question, il s’agit de l’opposition entre démocratie agrégative (avec le principe atomistique et le principe de consentement majoritaire) et démocratie délibérative (confrontation et échanges des positions, avec production d’un accord).

Comme le souligne Hélène Pernot, le mot « démocratie » n’est donc pas toujours défini lorsqu’il est employé, alors que plusieurs modèles s’opposent. Du flou voire de l’indétermination peuvent donc surgir des incompréhensions ou des tensions.

Guilhem Grimal

Sources :

– Hélène Pernot, « Sud et la rénovation démocratique de l’action syndicale : la voie participationniste », Mouvements, janvier 2002 (n19)

– Hélène Pernot, Un projet de démocratie à l’épreuve du quotidien syndical – Enquête ethnographique sur le fonctionnement interne de Sud-PTT, thèse pour l’obtention du doctorat soutenue en décembre 2003, Université Lyon 2

Pour aller plus loin :

 Charte identitaire de Sud-PTT, adoptée en 1999 lors du Ve Congrès fédéral

– Résolution Structuration, fonctionnement et développement, adoptée en 2005 lors du VIIe Congrès fédéral

– Schéma organisationnel de la fédération Sud-PTT (2000)

– Statuts et règlement intérieur de Sud-PTT, adoptés en 2012 lors du IXe Congrès fédéral

[1] Pierre Bourdieu, « La délégation et le fétichisme politique », Actes de la recherche en sciences sociales, n52-53, juin 1984, pp.  9-55

[2] Robert Michels, Les partis politiques. Essais sur les tendances oligarchiques des démocraties, Paris, Flammarion, 1971 (1ère édition en 1911)

[3] Robert Michels, op. cit., p. 49

[4] Pierre Bourdieu, Question de sociologie, Paris, Minuit, 1984

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