Par le passé, certaines organisations ont pu investir des espaces divers qui débordaient la scène politique classique, en cherchant à black-panthers.0.0y réaliser — à des degrés divers et de différentes manières — le modèle de contre-société qu’elles proposaient. Après le parti communiste français, c’est outre Atlantique que nous avons été chercher notre second exemple historique de tentative politique de faire contre-société. Le Black Panther Party est fondé en octobre 1966 par quelques militants, dont Huey P. Newton et Bobby Seale, et connaît un développement très rapide. Son essor au départ est lié à la première mise en pratique par une organisation à vocation de masse de l’autodéfense de la communauté noire face aux violences policières, prônée en discours déjà notamment par Malcom X ou Robert Williams. Mais l’action de ce parti qui se veut révolutionnaire est loin de se limiter à cette pratique qui assure son succès et sa médiatisation au départ, il développe justement un ensemble de pratiques militantes visant des effets immédiats, sous la rubrique de « programmes sociaux ». Il est vite considéré comme un danger pour l’ordre établi aux USA, particulièrement par le FBI.

Étudier rétrospectivement le Black Panther Party, c’est pour nous évidement nous poser la question de ce qui dans cette expérience a fonctionné et voir en quoi certains éléments pourraient aujourd’hui être intéressant pour nos propres perspectives. Mais c’est aussi évidemment souligner ce qui n’a pas fonctionné durablement et ce qui semblerait au contraire à éviter.

Pour ce détour dans le temps, nous proposons de procéder en plusieurs étapes :

  • D’abord un rapide rappel du contexte
  • Un focus sur trois pratiques du Black Panther Party : l’autodéfense, les programmes sociaux et la contre-culture
  • Enfin une ouverture sur ce qui pourrions aujourd’hui retenir de cette expérience

Un contexte spécifique

Bien sûr, le Black Panther Party s’inscrit dans un contexte spécifique qui éclaire en grande partie la forme particulière que prendront les actions initiées par les militants autour de Huey P. Newton et Bobby Seale. La période est d’abord marquée par la poursuite de la ségrégation raciale dans le sud de l’Amérique. Si les mouvements noirs pour les droits civiques se prolongent, c’est aussi un moment marqué, à partir des années 1960, par la perte de vitesse des mouvements chrétiens et plus modérés comme la Southern Christian Leadership Conference de Martin Luther King. Comme le dit Stokely Carmichael dans le documentaire Black Power : « nous sommes d’une autre génération que le Dr King, nous n’avons pas la patience de Dr King ». En 1966, qui plus est, Malcolm X vient d’être assassiné.

Deux autres facteurs devraient également être approfondis : le poids du maccarthysme, de la vague de paranoïa et de répression anti-communiste. Les fondateurs du BPP sont des militants du mouvement des droits civiques, mais ont une formation marxiste (notamment Newton, qui est aussi le théoricien du mouvement) et une culture révolutionnaire (Seale fonde avant le BPP le RAM, Mouvement d’action révolutionnaire). Il y a dans leurs textes internes un style typique des organisations communistes internationalistes et les BPP militent pour un « front uni » avec le Parti communiste.

Enfin la guerre du Vietnam et l’effervescence politique de l’extrême-gauche aux USA participent de ce contexte qui favorise le lancement d’initiatives nouvelles. Le BPP est un des éléments de cette effervescence, qui a pu s’incarner plus largement dans la personne d’Angela Davies, qui est membre du Che-Lumumba Club, section du Parti communiste des USA réservée aux Noirs, mais qui rejoint assez vite le BPP.

C’est une époque particulière donc, avec des enjeux spécifiques, et il faut l’avoir à l’esprit pour se poser la question de ce qu’on peut retenir ou pas de cette expérience pour la France aujourd’hui.

Que fait le Black Panther Party ?

C’est d’abord un programme manifeste qui lance l’existence du BPP[1]. L’ambition de Huey P. Newton est d’en faire un texte accessible au plus grand nombre : « Nous allons écrire une plateforme basique que les mères, qui se sont battues pour nous élever, que les pères, qui ont travaillé dur pour nous nourrir, que les jeunes frères, qui sortent de l’école à demi-illettrés, que tous ceux-là pourront lire ».

On peut y lire, par exemple (ce sont le premier et des extraits du dernier point du manifeste)

« 1 — Nous voulons la liberté. Nous voulons le pouvoir de déterminer la destinée de notre Communauté Noire. Nous croyons que les Noirs ne seront pas libres tant qu’ils ne pourront pas décider de leur propre destinée. » (…)

10 — Nous voulons de la terre, du pain, des logements, un enseignement, de quoi nous vêtir, la justice et la paix, et comme notre objectif principal : un plébiscite supervisé par l’Organisation des Nations Unies se déroulant dans la « colonie » noire, et auquel ne pourront participer que des sujets noirs « colonisés », afin de déterminer la volonté du peuple noir quant à sa destinée nationale. (…) Mais quand une longue suite d’abus et d’usurpations, poursuivant invariablement le même objectif, montre la volonté d’un gouvernement à exercer un despotisme absolu à l’encontre de l’homme, il est de son droit, il est de son devoir de détruire un tel gouvernement et de se donner de nouveaux garants pour sa sécurité future.

 Il s’agit d’un texte révolutionnaire, donc, mais jusque-là rien de nouveau. Ce sont les pratiques de contre-société, auto-défense, programmes sociaux, mais aussi de contre-culture (pas présent dans le manifeste) qui nous intéressent pour cette fabrique.

Les pratiques d’auto-défense : une demande de la communauté

self defenceLes fondateurs présentent ainsi les choses : quand ils demandent à la communauté ce qu’ils pourraient faire immédiatement d’utile pour la communauté noire, le plus souvent la même réponse : « Si vous pouvez faire quelque chose contre cette police raciste qui nous brutalise, alors ce sera une bonne organisation ». C’est donc par l’auto-défense qu’ils vont commencer : patrouilles armées dans les quartiers (ce qui est outre-Atlantique légal dans certains états), réponse aux intimidations policières, contre-expertise médico-légale, défense juridique des victimes d’agressions policières. Ils vont même jusqu’à se substituer à la police : dans le cas d’un carrefour particulièrement dangereux, ils font la circulation à la place des policiers et finissent par obtenir l’installation d’un feu.

Sur ces pratiques d’autodéfense, deux conclusions intermédiaires. Sans doute peut-on retenir l’idée de commencer par le plus utile immédiatement et le plus frappant, et assumer d’être dans une confrontation directe (mais légale) avec les adversaires. En revanche, il faut aussi souligner ce qui n’a pas fonctionné durablement. Le BPP a fait tout de suite très peur au pouvoir en place et le FBI a lancé rapidement une série d’opérations spéciales pour contrer son ascension : infiltration, raids, désinformation, censure, empêchement des alliances, division dans la communauté noire, procès, assassinat. En 1973, après cette répression, le BPP continue d’exister, mais on peut considérer que l’expérience originale est finie : scission entre Black Liberation Army, action violente ; programmes sociaux non centralisés et anonymes ; essais électoraux plus classiques : Bobby Seale et Elaine Brown se présentent à Oakland en 76.

Rappel des principales actions menées par le Black Panther Party

Programme des petits-déjeuners gratuits pour les enfants (1968) ; école de libération — Intercommunal Youth Institute  (1968) ; clinique gratuite de soin et de recherche pour le peuple (1969) ; programme de distribution de vêtements et chaussures gratuites (1970) ; bus gratuits pour les prisons (1970) ; aide aux personnes âgées (1970) ; programme de coopératives immobilières (1971) ; dépistages gratuits contre la peste (1972) ; centre pour le développement de l’enfant (1972) ; programme d’ambulances gratuites (1974).

D’abord d’une manière générale, l’ensemble de ces programmes sociaux sont pensés dans la perspective d’une « pédagogie par l’exemple ». Citons quelques extraits au sujet de pratiques concrètes :

II. Programmes sociaux :

Un autre versant original de l’action du Black Panther Party réside dans ses programmes sociaux qui constituaient d’ailleurs l’essentiel de l’activité du BPP. C’est la stratégie du Black Power prôné par Carmichael Hamilton : « reprendre le contrôle de nos vies », ici et maintenant, et le BPP est le premier à le faire à une échelle de masse. Il s’agit de « développer des programmes de coopération entre les différents acteurs de la vie économique des ghettos ». Ils appellent cela « programme de survie » ou « programmes sociaux » pour la communauté.

– Le programme des petits déjeuners gratuits :

2-Charles-Bursey-hands-plate-of-food-to-a-child-seated-at-Free-Breakfast-Program.-Photo-courtesy-of-Pirkle-Jones-and-Ruth-Marion-Baruch.PJ_v1« Le petit déjeuner gratuit pour les enfants des écoles est en passe d’être généralisé au pays tout entier et d’être introduit dans toutes les sections et toutes les branches du parti des Panthères Noires. Ce programme a été élaboré en vue d’assurer aux enfants un petit déjeuner copieux. Le parti estimait en effet que les enfants qui arrivaient à l’école le ventre vide étaient incapables de travailler. (…) Nous voulons que le programme soit étendu à la communauté tout entière, mais nous n’y parviendrons pas si vous ne nous aidez pas. Quelques mères sont venues au petit déjeuner du matin, mais beaucoup trop peu nombreuses sont celles qui l’ont fait. Ce programme est un programme populaire, un programme conçu pour le peuple, et nous voulons que le peuple participe à sa réalisation. Un meeting de la communauté doit se tenir à Oakland le 3 mai à 7 h 30 du matin à l’église épiscopale St Augustin, à l’angle de la 27e rue et de la rue de l’Ouest. On y débattra du petit déjeuner, et on y projettera un film où l’on pourra voir des enfants en train de prendre leur petit déjeuner. Des orateurs vous informeront des réalisations obtenues dans ce domaine et vous diront comment vous pouvez nous aider. La faim engendre l’oppression : il faut donc la vaincre. LE POUVOIR AU PEUPLE. (The Black Panther, le 26 mars 1969, in Les Panthères noires parlent, op. cit., p. 216-217)

 – Les « écoles de la liberté » :

« Les écoles de la liberté remplaceront pendant l’été le petit déjeuner gratuit pour les enfants des écoles. Rappelons que c’est au début de l’année qu’il a ecole_liberationaccommencé à fonctionner et que, depuis lors, il s’est étendu à toutes les branches et à tous les chapitres du parti qui existent dans le pays. L’école de la liberté est le deuxième des nombreux programmes socialistes et éducatifs que le parti se propose de réaliser afin de satisfaire les demandes des gens. Le premier programme a été mis en chantier à Berkeley, mercredi dernier, 25 juin, à l’occasion du meeting qui s’est tenu au coin de la rue Hearst et de la Neuvième rue. Ce programme est un succès. Ceux qui participent à sa réalisation sont surtout des jeunes et des volontaires de la communauté. Il se propose essentiellement de faciliter aux jeunes la découverte des vérités révolutionnaires. Un déjeuner copieux est servi chaque jour aux participants. Trois jours de la semaine sont consacrés à l’étude. Le jeudi, on projette un film et le vendredi on visite des ghettos. Le 30 juin, deux nouvelles écoles ont été ouvertes, l’une dans l’Oakland de l’Est, l’autre à Husters Point, à San Francisco, Californie. Les jeunes comprennent l’enjeu du combat qui est mené contre le pouvoir. Ils comprennent qu’il ne s’agit pas d’un conflit racial, mais d’une lutte de classes. Ils comprennent qu’il est nécessaire que tous les opprimés s’unissent pour pouvoir combattre plus efficacement contre les forces qui nous oppriment. Leur compréhension apparaît dans les définitions qu’ils donnent des mots qu’ils emploient. Par exemple, révolution veut dire pour eux changements. Etre révolutionnaire, pour eux, c’est combattre pour que le monde change. La libération, c’est la liberté, la création d’une grande famille, dont les membres travaillent, jouent et vivent ensemble, tout en poursuivant le combat contre l’ennemi. Ils saisissent la beauté du socialisme dans leur pratique quotidienne. (…) (The Black Panther, le 5 juin 1969, in Les Panthères noires parlent, op. cit., p. 217-218).

– Le Centre médical populaire de Chicago :

Oakland, California, USA: Black Panther Haelth Cadre member Norma Armopur attends to a young girl in Oaklan during the Bobby Seale for Mayor campaign.. Credit: Stephen Shames / Polaris

Oakland, California, USA – Credit: Stephen Shames / Polaris

« Dans le cadre des efforts déployés pour détruire le parti des Panthères Noires, les journaux de l’establishment ont consacré un grand nombre de leurs articles aux programmes d’aide populaire élaborés par le parti. Un de ces programmes est le centre médical populaire de Chicago. Ce centre se trouve dans le quartier ouest, dans le ghetto de Lawndale. Il porte le nom de Spurgeon « Jake » Winter — une Panthère tuée par la police l’année dernière. La seule publicité dont il ait bénéficié lui est venue des efforts déployés par les autorités de la ville pour le faire fermer quelques jours après qu’il eut ouvert en décembre, sous prétexte qu’il avait violé de nombreux règlements du ministère de la Santé. Mais il est resté ouvert, en dépit de ce harcèlement, et il soigne régulièrement plus de cent patients par semaine. L’une de ces volontaires s’appelle Mme Sylvia Woods, elle est infirmière diplômée : « Nous avons 10 docteurs, 12 infirmières et 2 techniciens officiellement en service au centre médical gratuit, m’a dit Mme Wood. Nous avons aussi un grand nombre d’internes diplômés des écoles médicales de la ville. »
Une parti du travail du centre consiste à initier les gens de la communauté à des techniques médicales et à le mettre ainsi en mesure de rendre des services sur le plan médical. « Par exemple, m’a dit Mme Woods, nous apprenons aux femmes à faire des analyses d’urine et des examens sanguins ; nous formons des équipes de soignants qui visitent les gens du quartier. La plupart des habitants de Lawndale sont si pauvres qu’ils ne peuvent payer une visite de médecin. Ils ne voient le médecin que lorsqu’ils sont à l’article de la mort. Nos équipes prennent leur pression sanguine, leur histoire médicale, et détermine s’ils sont malades » (Daily World, le 16 mai 1970, in Les Panthères noires parlent, op. cit., p. 221).

Ce qui ressort de ces programmes sociaux, c’est d’abord la volonté du BPP de se substituer à l’Etat défaillant ou maltraitant dans le cadre des prérogatives de l’Etat social : redistribution, éducation, soin. Chacune de ces actions est menée avec une volonté claire d’émancipation, dans un principe d’« empowerment » : on apprend à ceux qui viennent à s’éduquer, à se soigner et à en former d’autres. Cependant, plusieurs actions doivent aussi être analysées pour ce qu’elles sont. Dans les écoles de la libération, il y a clairement au moins le risque d’un endoctrinement sans place pour l’esprit critique. Dans certains passages, l’action de ces écoles est clairement décrite comme ayant l’objectif de former des « soldats du socialisme ». Sans doute ce caractère fut plus ou moins accentué selon les réalités locales, mais au moins sur cet aspect, il y a un poids idéologique très fort. Sans doute y retrouve-t-on aussi le modèle des pratiques religieuses communautaires, pour le meilleur comme pour le pire.

Si l’on voulait regarder plus en détail ce qui n’a pas fonctionné durablement, il faudrait interroger le mode de financement de ces programmes sociaux ou la question des temporalités disjointes entre les actions politiques médiatiques et la mise en œuvre des programmes sociaux, qui prennent plus de temps et dont la généralisation aurait sans doute requis une autre forme d’organisation.

Contre-culture :

Une dernière spécificité de l’action du Black Panther Party a été de mettre l’accent sur la diffusion d’une contre-culture. Si ce point n’est pas propre au BPP et se retrouve de façon plus large dans tout le mouvement du « Black Power », il est évidemment déterminant chez les Blacks panther qui ont été en première ligne de cette contre-culture, notamment du fait de leur médiatisation. Dans cette contre-culture, il est intéressant d’analyser à la fois la contre-culture spécifique, que le BPP appelle l’art révolutionnaire, souvent aux connotations franchement violentes et la contre-culture au sens général, qui diffuse les idées de manière plus douce notamment dans les campus.

On trouve d’abord toute une imagerie, assez violente, symbolisée par la panthère : si on t’attaque, d’abord tu recules, mais si on continue à BPP_pantheret’attaquer, tu contre-attaques jusqu’à la mort. C’est essentiellement un appel aux armes et à l’auto-défense.

Citons un texte à ce sujet, « L’art révolutionnaire – La libération des noirs » :
« Le parti des Panthères Noires ne se borne pas à combattre l’ennemi, il fait aussi de la propagande. La forme de propagande dont je vais parler est artistique, puisqu’elle fait appel à des arts tels que la peinture et le dessin, etc. (…) Nous les artistes des Panthères Noires, nous faisons des dessins cruels qui représentent l’ennemi — des dessins qui le représentent en train de rendre l’âme ou déjà mort ; dans nos dessins, ses ponts sautent, ses institutions sont abolies et, à la fin, il gît à terre privé de vie. A l’aide de ces dessins, nous essayons de convaincre les Noirs — qui, pour la plupart, ne sont pas des lecteurs, mais des hommes d’action — qu’ils ont le droit de combattre l’ennemi. (…) Nous faisons des dessins qui représentent des bouitelles de lait contenant des maquettes des installations de la Standard Oilk, lancés en direction de Rockefeller ; d’autres qui représentent des feux d’artifice qui atteignent l’ennemi en plein cœur — nommément la Banque d’Amérique ; d’autres encore qui représentent des policiers pendus par la langue, et l’on peut voir sur le dessin que des fils qui sont reliés à une installation électrique s’enroulent autour de leurs langues. Cela est de l’art révolutionnaire. L’art révolutionnaire, ce sont des flics gisants morts dans les rues des quartiers noirs, les yeux exorbités — et l’autopsie révèle que la cause de leur décès est qu’“ils n’ont pas compris que la majorité gouverne”. » (The Black Panther, 18 mai 1969, in Les Panthères noires parlent, op. cit., p. 54).

cool BPPMais à côté de cet « art révolutionnaire » qui appelle à combattre physiquement l’ennemi, le BPP diffuse aussi de façon plus indirecte cette contre-culture, que ce soit au travers d’un style vestimentaire caractéristique, de la coupe afro, de la musique noire militante. Tous ces éléments participent de la promotion ou du rétablissement de la fierté de soi dans la communauté noire. Ils permettent aussi une influence bien au-delà : le Black Power est « in » dans les communautés de la gauche radicale et révolutionnaire blanche, notamment sur les campus auprès des étudiants. Les membres du BPP participent (aussi avec le mouvement indien, chicanos) de la contestation générale du conformisme social et de la culture dominante et incarnent une contre-culture, d’autres modèles. Sur les campus, cela devient « cool » de s’investir dans des actions directes et programmes sociaux. C’est aussi pour cela que certains membres du Black Panther Party s’investissent directement dans le syndicalisme étudiant, et l’organisation de « fronts uniques » sur les campus universitaires[2].

S’il y a à retenir de l’expérience des Blacks panthers, il faut aussi s’attarder sur cette question de la contre-culture. Bien sûr, il ne s’agit pas d’entrer dans une discussion sur la légitimité ou non de la violence. Mais nous avons bien ici une tentative de répondre à cette question classique : comment articuler la contre-culture de la lutte minoritaire et la propagande à vocation majoritaire ? C’est cependant une réussite partielle. Si les années 1960 sont effectivement un moment de transformation de la contre-culture noire, d’une imagerie défensive à plus offensive, qui va laisser des traces dans le community organizing des quartiers noirs, influencer un mouvement comme Black Lives Matter, une partie du hip-hop, la question du caractère minoritaire de cette contre-culture se pose toujours.

Et nous dans tout ça ?

Il faudrait examiner aussi les questions du recrutement, des alliances, de l’organisation, mais ce serait l’objet d’autres causeries. Voici donc quelques questions et réflexions pour amorcer la discussion :

Qu’y avait-il d’intéressant dans l’expérience du Black Panther Party que nous pourrions reprendre aujourd’hui ?

An unidentified man and woman stand behind a sales table full of Black Panther Party related literature and buttons in front of the organization's office, New Haven, Connecticut, May 1 or 2, 1970. Visible are copies of Bobby Seale's 'Sieze the Time' and a number of rolled posters. (Photo by David Fenton/Getty Images)

New Haven, Connecticut, Mai 1970 (Photo by David Fenton/Getty Images)

D’une manière générale, l’un des enseignements de cette expérience est que dans une période où les choses paraissent bloquées d’un point de vue politique, mais où le contexte est favorable au progrès de nos idées, une option intéressante est de ne pas se concentrer immédiatement sur les questions électorales ou institutionnelles, mais de faire avancer nos idées à partir d’actions immédiates, concrètes, qui élargissent audience et fonctionnent par l’exemple. Autrement dit, il s’agit de partir des besoins immédiats de celles et ceux avec qui et pour qui on veut militer ; et par exemple d’investir prioritairement les questions de l’intégrité physique, du soin, de l’éducation, avec une stratégie d’autoformation, d’« empowerment ». On peut retenir ensuite l’idée d’ancrer la lutte idéologique dans des programmes sociaux, tels que le BPP l’entendait. Il s’agit alors aussi de se substituer à l’Etat tout en s’adressant aux défaillances de l’Etat, pour montrer qu’on a les solutions, qu’il s’agit de généraliser et d’instituer. Il s’agit d’inventer des manières concrètes et populaires d’articuler les fronts culturels, sociaux et idéologiques de manière indissociable, et coordonnée.

Ensuite : qu’est-ce qui fait que cela n’a pas fonctionné durablement, et qu’il faudrait éviter ?

On peut citer, notamment, le caractère très doctrinal des contenus politiques ; la désarticulation rapide des programmes sociaux et des actions politiques médiatiques (ou violentes) ; une stratégie de confrontation trop directe avec l’Etat, qui minorise et fait monter la tension politique trop vite alors qu’on n’a pas les moyens de se défendre ; enfin l’incapacité à investir la sphère institutionnelle. Ce sont là quelques remarques qu’il faudrait continuer d’explorer.

Enfin, qu’est-ce qui permettrait de réaliser concrètement ce qu’on pourrait retenir de l’expérience du Black Panther Party aujourd’hui ?

Le « modèle BPP » (pour résumer, et il ne s’agit pas bien entendu de réactualiser ou rejeter tel quel un modèle historique spécifique)prisonners ne requiert pas une organisation de masse dès le départ, le BPP a réussi à se lancer et à se développer en s’appuyant d’abord sur des « coups d’éclat »[3] et des « petites réussites » médiatiques ou exemplaires. Pour initier une organisation de ce type, il n’est donc pas nécessaire d’être dix milles d’emblée, en revanche il faut choisir assez précisément à qui on s’adresse et investir des réseaux de sociabilité et de coopération déjà existants. Ce « modèle » pose cependant la question du financement : le BPP a fonctionné sur le don, à la fois le temps des militants, et l’argent des « philanthropes » attirés par l’utilité immédiate de leurs dons.

Une autre question qui se pose est celle des moyens pour disposer d’une visée stratégique claire et préalable. Pour faire le lien avec la première fabrique des Lilas sur les alternatives : on peut dire que l’exemple des dispensaires autogérés en Grèce ou des Mareas en Espagne va tout à fait dans le sens de ces programmes sociaux, mais ne dispose pas d’une visée stratégique globale et cohérente.

On pourrait pour finir et lancer la discussion résumer ainsi les réquisits du « modèle Black Panther Party » : 1. quelques centaines de militants très déterminés, 2. un fonctionnement économique basé sur le don et les sociabilités de quartier, 3. une analyse pertinente des priorités sociales et politiques, 4. une assez forte homogénéité idéologique préalable. A nous de réfléchir à ce que cela pourrait signifier concrètement aujourd’hui…

Alexis Cukier


[1] Ce texte est disponible en ligne en français :
https://quartierslibres.wordpress.com/2014/04/18/black-panther-party-le-programme-en-10-points/

[2] Voir par exemple : « Mais je crois qu’il faudrait créer pour le campus une organisation unique où seraient représentés à la fois les Blancs, les Latino-Américains, les Rouges et les Noirs, bref toutes les communautés et tous les groupes opprimés de ce pays. Je crois même que tant que nous n’aurons pas créé une telle organisation, l’oppresseur sera victorieux. » (David Hilliard, Chef d’Etat-Major, Parti des Panthères Noires, dans The Black Panther, le 27 décembre 1969, in Les Panthères Noires parlent, op. cit., p  169).

[3] Pour reprendre un terme souvent employé dans Tom Van Eersel, Panthères noires. Histoire du Black Panther Party, L’Echappée, 2006.

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