A l’occasion de notre premier anniversaire, nous publions ce texte dans Regards pour revenir sur les défis qui restent à relever après un an de folle campagne présidentielle et l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron.

Il y a un an, nous lancions le collectif « Le temps des lilas » pour créer un espace de réflexion, au-delà des échéances électorales de l’année 2017. Après l’échec des mobilisations contre la loi Travail et la fin de Nuit debout, la campagne présidentielle s’ouvrait sur une impasse. Malgré les tentatives de résistance, le libéralisme et son TINA (« Il n’y a pas d’alternative ») restaient omniprésents, le repli identitaire et les folies sécuritaires étaient chaque jour plus vives. Depuis, les élections ont rebattu les cartes du jeu politique. Mais elles se sont soldées par une nouvelle victoire du système. Nous partions du constant que pour changer vraiment la vie, le travail d’invention est décisif. Nous voulions démontrer que d’autres solutions sont possibles. Un an après, cette démarche nous paraît plus que jamais nécessaire.

L’élection présidentielle de 2017 a produit un spectacle formidable : un casting sans cesse renouvelé, des rebondissements à n’en plus finir – sans qu’il ne soit jamais vraiment question de politique. Le 7 mai au soir, sans surprise, c’est Emmanuel Macron qui a été élu. Dans des habits neufs et une version sexy, sa victoire est bien celle du système et la consécration de la technocratie austéritaire. La recomposition politique a été rapide, mettant fin à plus de trente ans de rivalités factices entre sociaux-libéraux et libéraux tout court, En Marche ! est en passe de devenir le parti unique du TINA.

Emmanuel Macron a surtout bousculé la sociologie des dirigeants. Sous un vernis de « société civile » fait d’entrepreneurs et autres CSP+, il a su installer au gouvernement les fractions des classes dominantes les mieux intégrées à la mondialisation, balayant les vieilles élites et les anciens codes politiques. Bien sûr, il ne marchera pas sur l’eau ni ne rendra pas la planète « great again », la parité restera de façade, les MM. Propre de la politique continueront à être balayés par les affaires.

Nous subirons de plein fouet ses ordonnances de destruction du droit du travail et la permanence de l’état d’urgence. Mais il ne faut pas sous-estimer nos adversaires et leur capacité d’attraction. Leur stratégie séduit une partie du salariat et cherche à diviser notre camp en désignant comme « privilèges » les acquis sociaux.

L’abstention a battu de nouveaux records, en particulier dans les classes populaires. Pour beaucoup, le jeu politique ne semble pas en valoir la chandelle. À quoi bon se déplacer, quand on n’en peut plus et qu’aucune alternative ne s’impose comme désirable ou plausible. C’est toute la faiblesse de notre camp que de ne pas savoir mobiliser cette colère diffuse. C’est aussi la plus grande force de l’ordre établi : là où pourrait fleurir l’envie d’un autre monde, il produit de la résignation et du retrait.

Pour être à la hauteur, notre camp ne peut se satisfaire de poursuivre ses routines ou de tenter un énième « coup » électoral. Ce n’est pas par une « blitzkrieg » que nous renverserons le système. Il y a une bataille culturelle à mener et elle repose sur un patient travail de déconstruction des idées reçues et d’élaboration de propositions pour montrer qu’une alternative se dessine. C’est à ces questions que nous nous sommes attelés et ce sont ces « autres solutions » que nous continuons à creuser.

La gauche s’égare trop souvent dans un discours abstrait, moral ou intellectualiste, sans donner à voir comment elle changerait nos quotidiens. Nous devons aussi revenir aux préoccupations concrètes de la population. Or, c’est en s’appuyant sur le désir de changement, sur la volonté d’en finir avec les humiliations, les relégations, les invisibilisations, les fins de mois difficiles, la violence policière, les espoirs déçus, que nous pourrons mobiliser au-delà du cercle des convaincus. Il nous faut enfin démontrer que « c’est possible », que d’ailleurs des alternatives existent déjà.

Pour combattre ce poncif trop répandu selon lequel notre camp ne propose que des chimères, nous devons développer notre système d’expertise et de contre-expertise. Que ce soit le fruit de recherches universitaires ou d’alternatives concrètes créées par en bas, tout doit nous inspirer. Mais nous devons autant trouver des propositions concrètes et percutantes qu’inventer un langage politique nouveau. Nous avons besoin d’un récit politique qui dit dise notre destin commun, qui rende visibles et déconstruise les dominations et donne envie de tracer de nouveaux horizons.

« Abrogation de la loi Travail », « Non au CETA comme au TAFTA », « retraite à soixante ans » : notre camp exprime toujours ses revendications sur un registre défensif. Réclamer le retour à une réforme que l’on avait combattue quelques années plus tôt, c’est se condamner à courir, sans succès, après des miettes. C’est se contenter de pansements contre l’austérité, d’un keynésianisme rafraîchi, de résistance isolée face à la catastrophe qui vient. Il ne suffit plus de relancer la machine capitaliste avec quelques milliards d’investissement verts ou solidaires. Pour vraiment changer nos vies, il faut revenir à la racine de notre opposition au système et trouver les leviers d’une transformation radicale de la société. Pour proposer un horizon réellement émancipateur, il nous faut repousser les limites de ce que notre camp propose et imposer de nouvelles conquêtes.

C’est tout ce travail qu’il nous faut mener pour inventer d’autres solutions. C’est celui que nous avons essayé de mener dans le cadre de nos « Causeries des lilas » En réfléchissant aux moyens concrets de faire autrement, nous avons cherché à nous poser la question du « comment », trop souvent éludée à gauche. Un exemple. Le travail est une préoccupation centrale des millions d’ouvriers et d’employés. Pourtant, sur le sujet, la présidentielle n’a pas été à la hauteur. La hausse du SMIC de 150 euros par mois ne suffit pas. La campagne pour le revenu universel a eu le mérite de vouloir renouveler les questionnements, mais sans y apporter de réponses satisfaisantes.

Comment mobiliser des salariés qui vivent dans la peur de perdre un jour leur emploi en défendant la « fin du travail » ? Dans notre réflexion, nous avons exploré d’autres pistes. Pour permettre l’émancipation du travail, il faut ouvrir les entreprises à la démocratie, inventer les cadres qui permettront demain aux salariés de gérer eux-mêmes leurs entreprises. Et, plutôt que de réclamer des miettes pour les instances existantes comme les comités d’entreprise, il faut aujourd’hui inventer et imposer les institutions qui nous permettront de décider quoi produire et comment en répartir les fruits. Démocratiser l’entreprise, inventer et imposer les institutions d’une démocratie économique, voilà qui serait un vrai moteur de progrès social et permettrait aux salariés de reprendre concrètement du pouvoir sur leurs vies.
Mais au-delà du projet, nous avons besoin de réfléchir à la capacité de notre camp à construire un espace politique émancipateur et mobilisateur pour mener notre combat et le populariser. Les partis politiques existants sont tous en crise et n’attirent plus depuis longtemps. Les nouveaux « mouvements » tels qu’En marche ! et la France insoumise, sans structure de délibération collective, ne peuvent pas, dans leur état actuel, répondre à l’exigence d’un réel fonctionnement démocratique. Pour permettre à toutes et tous, même les plus éloignés de la politique, de participer activement à la réflexion et à la prise de décision politiques, de nouvelles formes d’engagement et de formation sont nécessaires.

L’émancipation réelle ne pourra venir que de notre capacité à ne pas reproduire en interne les schémas de domination qui traversent la société et nous ne progresserons dans ce sens qu’en permettant la remise en question permanente de nos fonctionnements. C’est la discussion que nous avons ouverte avec les « Fabrique des lilas », débats publics où nous avons étudié, décortiqué des expériences passées et actuelles, pour essayer d’imaginer les contours de l’organisation politique dont nous avons besoin.

Bien sûr, il reste beaucoup à faire. Pour préciser et mettre en débat et en œuvre ces « autres solutions », mais aussi pour construire un nouveau récit politique porteur d’espoir et capable de mobiliser notre camp, et de rendre sa perspective majoritaire. La gauche ressort de cette séquence électorale toujours aussi minoritaire, mais plus que jamais la question essentielle de ce que nous voulons faire ensemble, pour qui et comment sont posées avec acuité.

Pour découvrir notre travail, pour y participer, ou bien tout simplement pour se rencontrer, le Temps des Lilas organise une fête le dimanche 2 juillet au Lieu-Dit (Paris 20e), à partir de 17 h. Nous vous invitons chaleureusement à nous y rejoindre.

Les membres du collectif Le Temps des lilas : Sylvie Aebischer, Alberto Amo, Alexis Cukier, Laurence De Cock, Guilhem Grimal, Mathilde Larrère, Arthur Leducq, Frédéric Lemaire, Fabien Marcot, Quitterie Tabard, Alexis Vilanova, Alice Vintenon, Claire Vives.

Lire sur Regards.fr : http://www.regards.fr/web/article/libres-d-inventer-les-autres-solutions

Suggestions de lecture