En lien avec notre causerie #5 sur l’agriculture du jeudi 16 mars avec Aurélie Trouvé, entretien avec Raphaël Larrère, ancien directeur de recherche à l’INRA et auteur avec Catherine Larrère de Penser et agir avec la nature et  Du bon usage de la nature. Opposant de tout temps à l’agriculture productiviste.

Comment s’est développé le modèle d’agriculture qu’on connaît aujourd’hui ?

La situation actuelle est la conséquence d’une vague de modernisation de l’agriculture qui a son origine aux Etats-Unis, puis qui est adoptée en France dans les années 1960. C’est Edgard Pisani qui amorce ce changement avec sa loi de modernisation de l’agriculture, même s’il sera à la fin de sa vie très critique à l’égard du modèle qu’il avait promu. Pour résumer, c’est le développement de l’agriculture « productiviste », une agriculture intensive en capital.

Comment fonctionnait le système agricole auparavant ?

Auparavant, l’Europe de l’Ouest connaissait un système de « polyculture élevage » qui lui avait permis de sortir des disettes. C’était un système technique très intéressant, où l’on recyclait le maximum de choses. Par exemple, les animaux étaient nourris avec des cultures fourragères (qui pour certaines enrichissent le sol en azote) et avec les sous-produits de la ferme, ou encore dans des prairies naturelles. On utilisait leur fumier ou le lisier pour restituer des fertilisants à la terre. Rien ne se perdait. Ce système se caractérisait par des synergies entre élevages et cultures, ce qui assurait une alimentation des animaux à partir de ce qui vient de l’exploitation. Il n’y avait donc pas de transport ni d’achat de nourriture à l’extérieur. On nourrissait par exemple les porcs avec le petit lait des vaches. Il y avait un pilotage des éléments fertilisants (bétail et légumineuses dans l’assolement). C’était un système très intelligent, qui évitait d’avoir recours aux engrais chimiques (ou très peu), puisque les animaux ou certaines cultures servaient à fertiliser les sols. Autre caractéristique importante de ce système : la rotation des cultures sur la même parcelle rompait les cycles de reproduction des mauvaises herbes et des parasites. Ainsi, on maîtrisait mieux les formes vivantes hostiles à l’agriculture, sans faire appel à des pesticides chimiques.

Ça avait l’air de bien fonctionner, pourquoi on a changé de système ?

Oui, ça marchait bien ! Et pourtant, on a mis fin à ce système. Car c’est un système qui demande beaucoup de travail, donc beaucoup de main d’œuvre, et qui correspond à des exploitations petites et moyennes, il fonctionne jusqu’à environ 35-40 hectares, pas plus. Il ne permet pas d’économie d’échelle et les marges de productivité restent faibles. Dans les années 1960, il y a beaucoup d’emplois en ville dans le secteur industriel ou dans le tertiaire, ce qui alimente un exode rural et entraîne une augmentation du prix de la main-d’œuvre rurale. Or, le système de polyculture-élevage nécessite beaucoup de main-d’œuvre : voici qu’elle manquait ou qu’elle coûtait cher. Les prix agricoles, et donc les prix à la consommation risquaient donc d’augmenter. Or il faut avoir à l’esprit que dans les années 1960, on ne voulait pas trop augmenter les prix agricoles (ou plutôt les prix à la consommation des produits agricoles). Deux raisons principales : non seulement cela permettait de justifier qu’on n’augmente pas trop les salaires, mais c’est aussi le début de la société de consommation et on souhaitait que les gens consomment autre chose que la nourriture, qu’ils achètent des voitures, des télévisions…. Bref on veut produire plus, avec moins de gens, pour des prix bas. La modernisation de l’agriculture va servir à ça, au détriment du reste. Le principe, c’est augmenter la production, avec moins de gens. On ne va plus réfléchir qu’en termes de productivité (productivité des travailleurs et des parcelles), même si le bilan énergétique de cette agriculture modernisée est moins bon que le système précédent.

Le nouveau système consiste à remplacer toutes les fonctionnalités naturelles qu’utilisait la polyculture élevage par des moyens fournis par l’industrie chimique (ou mécanique). Il sépare culture et élevage. Il décompose le processus de production agricole en autant d’ateliers distincts et augmente la productivité du travail par animal et par hectare. Il peut donc se présenter comme une forme de rationalisation. Ce qui implique une sélection des animaux et des plantes. Mais les plantes sont sélectionnées en champ expérimental : pour qu’elles se développent ensuite dans des conditions normales, il faut adapter l’environnement à ces semences très productives. Auparavant, on faisait l’inverse, on s’adaptait à l’environnement. Voilà pourquoi les agriculteurs se lancent dans l’achat massif d’engrais, de pesticides, dans des travaux d’irrigation ou drainage… En d’autres termes, les processus naturels, jusqu’alors pilotés mais respectés, sont mis à distance.

Qu’est-ce que ça veut dire « la nature est mise à distance » ?

La nature est perçue encore davantage comme un facteur d’incertitude, de perturbation, de risque. Le sol est considéré comme une boîte noire : on met de l’engrais et il en sort quelque chose ! Le problème, c’est que tous ces engrais aboutissent à une baisse de la matière organique du sol, donc de ses capacités de rétention en eau. En conséquence, on a de plus en plus besoin d’irriguer. C’est un cercle vicieux. Qui plus est, pour réaliser tout ça, il fallait simplifier les systèmes de production. On s’est mis à travailler avec beaucoup plus de bêtes, avec beaucoup plus d’hectares. Ce qui implique de s’équiper, ce qui coûte cher et alimente l’endettement paysan. On simplifie aussi les cultures, autour de trois au maximum, ce qui entraîne le développement des parasites, des champignons… Cela oblige à avoir davantage recours à la chimie pour les enrayer : c’est à nouveau un cercle vicieux. Il faut noter que cela a entraîné une mobilisation considérable de la recherche et de l’encadrement technologiques. Pour imposer ce système aux exploitants, on s’est servi d’incitations financières : on ne pouvait obtenir de subventions ou de crédits que si on adoptait ces systèmes nouveaux. La contrepartie, c’est que les paysans s’endettaient. Plus ils s’endettaient, plus ils devaient devenir productivistes pour s’en sortir. A nouveau, cela a entraîné un cercle vicieux.

Mais il marche ce système au moins ?

Le résultat est d’abord une diminution radicale du nombre d’agriculteurs, du nombre d’exploitations agricoles. Mais de fait les prix agricoles baissent, et la part de la nourriture dans les budgets familiaux baisse. Donc tout le monde achète des télévisions, la production augmente, on devient un pays exportateur ! Mais au niveau environnemental, c’est de plus en plus catastrophique. Des nappes phréatiques sont polluées, des rivières puis des plages sont polluées (avec des algues vertes dopées aux nitrates), il y a diminution de la biodiversité. Les espèces ne disparaissent pas, mais le nombre d’individus diminue, et de moins en moins de bestioles volent, courent… or ces bestioles avaient toutes un rôle ! En 20 ans, 25 % des effectifs d’oiseaux ont disparu, ils n’ont plus rien à manger puisqu’il n’y a plus d’insectes… Et le phénomène s’aggrave. Sans parler des abeilles… Dans les années 1960-70, quand on arrivait à destination après un trajet en voiture, le pare-brise était un cimetière à insectes, qu’il fallait nettoyer. De nos jours, on peut faire un Paris-Nice en ne récupérant que quelques impacts d’insectes volants… Il y a également eu des conséquences sociales non négligeables… Les conséquences étant pires encore dans les pays du sud quand ces logiques ont été appliquées (joliment appelées « révolution verte », mais qui n’avait rien de vert au sens écologique). Aujourd’hui, ce système productiviste ne fonctionne plus.

Quels sont les autres systèmes qui coexistent actuellement ?

Plusieurs tentatives ont été lancées pour essayer de revenir en arrière ou de proposer autre chose.

  • L’agriculture de « précision », ou « raisonnée » : diminuer engrais et pesticides, laisser quelques jachères pour renouveler les sols. Mais les agriculteurs qui y ont recours déversent tout de même toujours un peu d’engrais et de pesticides chimiques, ils font seulement un peu attention aux quantités. José Bové disait à propos de cette agriculture « polluer moins pour polluer plus longtemps ! » Aujourd’hui, une bonne partie des maraîchers travaillent de cette façon (d’autant plus que ça coûte moins cher).
  • L’agriculture sans labour : des agriculteurs qui pensent qu’il faut reconsidérer les sols, arrêter de les traiter comme des boîtes noires. On cesse de labourer, on plante sur les restes de la culture précédente, et on laisse les vers de terre et tout le microcosme se réinstaller. Ils obtiennent d’aussi bons rendements qu’avec l’autre système, avec moins d’impact écologique.
  • L’agriculture bio : on n’utilise pas de produits qui ne soient pas d’origines biologiques. Ça peut être intensif, il peut y avoir beaucoup d’engrais, mais bio (guano, lisier). C’est une agriculture qui respecte davantage l’environnement.
  • L’agriculture durable, proche de la Confédération paysanne, est un choix militant. C’est celui d’agriculteurs qui veulent revenir au système polyculture-élevage. Ce sont souvent des exploitations bio, mais qui ne sont pas intensives, ou des exploitations pas totalement bio, mais qui font attention aux quantités versées (souvent en disant qu’il faut pouvoir réagir aux maladies des bêtes ou des pousses en utilisant la chimie). Pour eux, l’essentiel est de mettre l’accent sur les potentialités écologiques du milieu. C’est donc un retour à une agriculture moins intensive, et de meilleure qualité. Ils s’en tirent économiquement avec les AMAP, des accords avec des écoles… Ce système s’accompagne d’un discours militant contre l’agriculture productiviste, polluante, responsable de la désertification des campagnes. Ils se posent la question de leur responsabilité, ne veulent pas empuantir, polluer, rendre malade, proposer des produits de qualité médiocre, détruire les nappes…

Une bande-dessinée de la confédération paysanne sur les contradictions de l’agriculture intensive et les solutions que peut représenter une agriculture durable ou paysanne.

Quel pourrait être le prochain modèle agronomique ?

C’est l’idée d’une agroécologie. Cela va demander un effort important de recherche, d’apprentissage des exploitants. Ce sera difficile, tout le système étant dominé par le système productiviste. Il faut changer le paradigme des exploitants et des chercheurs (à l’INRA, les chercheurs doivent repartir de zéro).

Ce qu’il faudrait faire c’est considérer chaque parcelle agricole comme un écosystème qui entretient des interactions avec des systèmes contigus ou en relation (avec circulation de l’eau, circulation animale). Il faut aussi considérer sur ces parcelles que le sol est un sous-système écologique avec une vie biologique intense, et que l’essentiel est d’aider l’augmentation de cette vie biologique (pour qu’il y ait un maximum de matière organique et de transformation de cette matière en minéraux pour nourrir les plantes). Il faut surtout ne pas considérer systématiquement l’environnement naturel comme une source de menace. Il faut rechercher dans la faune des auxiliaires qui permettent de se passer des pesticides (certains insectes sont d’utiles prédateurs d’autres insectes qui ravagent les récoltes, sans compter les volatiles) c’est-à-dire aider les prédateurs (insectes, oiseaux), reconstituer des haies pour les oiseaux. Il faudrait aussi revenir à la polyculture-élevage pour recycler les éléments fertilisants et éviter les engrais et pour nourrir cet élevage, remettre des cultures fourragères dans l’assolement.

Pourquoi est-ce difficile, alors que c’est un retour en arrière ?

Parce qu’il y a tout le poids de l’agriculture productiviste. La faune est déjà modifiée, les sols sont déjà abîmés. Qui plus est, cette agrobiologie doit s’adapter à des exploitations plus grandes qu’avant, et avec moins de travailleurs par exploitation. Certes, on peut revenir à de plus petites exploitations ou embaucher des gens, mais on ne va pas retrouver la densité de population rurale qui était celle qui permettait de bien tirer parti des sols. Autre problème : il faut changer les semences, et sélectionner des variétés adaptées au milieu (climat, sol), donc faire une recherche inverse de ce qu’on a fait ces dernières décennies. Il faudrait faire des expériences en champs et pas en serre, retrouver les anciennes souches (l’INRA s’est lancée dans une vaste recherche en la matière).

Il faut pour autant conserver la productivité et le goût ! Le problème le plus important reste le coût : les gens ne sont pas prêts à repayer plus cher la nourriture, après des décennies où la part de l’alimentation dans les budgets a chuté… On pourrait aussi mélanger les cultures sur la même parcelle. La permaculture s’inspire par exemple du jardin créole, ça marche très bien (cf. le film « Demain », qui évoque ce système), mais ça demande beaucoup d’attention et de main d’œuvre. Pour autant, les recherches sont là aussi en cours.

La FNSEA est-elle un frein indépassable ?

La FNSEA bloque parce que c’est la fédération de ceux qui ont porté l’agriculture productiviste. Un système qui leur a été bénéfique, leur a rapporté de l’argent, a très bien marché au début (mais en bénéficiant de beaucoup d’aides, ils sont devenus des « chasseurs de prime »). Quand on dira : « fini les aides pour ce type d’agriculture, on ne donne des aides que selon des critères environnementaux et sociaux », ils seront bien obligés de changer ! La preuve : certains sont devenus des agriculteurs bio intensifs, parce qu’il y avait des aides à prendre…

Pourquoi ces transformations sont-elles difficiles à mettre en œuvre ?

Dans les pays du Tiers Monde, ça suppose une réforme agraire. Or, plus aucun pays du Sud n’envisage une réforme agraire (dans le programme des Sans terre au Brésil, réforme agraire et nouvelle agriculture écologique sont en revanche liées !)… Il faudrait que les pays du Sud en question protègent leur marché national par des mesures protectionnistes, ce qui est contraire aux desiderata des autres pays et aux libres échangistes qui profitent de la situation.

Dans nos pays, il y a un problème qu’on appelle de « dépendance de sentier ».

Quand on a beaucoup investi dans un domaine ou une voie, on a intérêt à continuer, parce que pour changer il faut à nouveau beaucoup investir. On est donc un peu coincés… La pesanteur du passé est forte : les agriculteurs sont endettés. Le système productiviste ayant entraîné un fort endettement des paysans, ils doivent produire beaucoup pour peu cher pour s’en sortir. Or, la transition implique qu’on perde un peu d’argent pendant quelques années. Sans aide de l’État, ce n’est donc pas envisageable. Autre pesanteur : les agriculteurs sont performants en agriculture productiviste, mais ne savent plus produire dans le cadre de la polyculture-élevage. Il faut donc soit les former, soit attendre qu’ils passent la main à de nouveaux agriculteurs qui ne seraient pas formés au système productiviste, mais formés au système de polyculture-élevage. Troisième pesanteur : les milieux ont une histoire. Le sol des parcelles est épuisé, c’est long à reconstituer, et pendant ces années la production sera donc faible, donc l’agriculteur gagnera moins.

Mais elle est possible alors cette transition ?

C’est un problème de transition, pas facile du tout, coûteuse, et un peu longue. Mais elle est nécessaire. Il faut changer les écoles d’agriculture, la recherche, les pratiques, les paysans. Il faut aussi que l’on accepte de payer plus cher la nourriture. Car de fait, la nourriture sera plus chère. Pas énormément, mais elle sera plus chère, sauf en cas de circuit court (donc sans transports et sans intermédiaires) ! Mais là aussi, il faut que l’on accepte de ne pas avoir tous les produits à disposition !

Mais il faut bien se rappeler que la baisse des prix de la nourriture a permis de pas trop augmenter les salaires et d’augmenter le prix des logements. Si on augmente les salaires et si on baisse le prix des loyers, cette augmentation du prix de la nourriture n’aura pas de conséquence.

Propos recueillis par Mathilde Larrère

Suggestions de lecture