Le 16 janvier 2017, nous recevions Damien Carême, maire de Grande-Synthe, pour une causerie autour de l’accueil des migrants : « Welcome – un autre accueil est possible ». Après une introduction par Alberto Amo et quelques rappels sur la « crise des migrants » assurés par Alexis Vilanova, cette rencontre dense a été l’occasion de revenir sur l’aventure du camp de Grande-Synthe, construit pendant l’hiver 2015-2016 et ouvert en mars 2016. Les échanges avec Damien Carême ont ensuite permis de réfléchir à la transposition de cette politique à l’échelle nationale et sa réplication dans d’autres villes.

Retrouvez ci-dessous l’intervention de Damien Carême et les échanges avec la salle :
1)     Damien Carême : histoire du camp de Grande-Synthe
2)     Questions du temps des lilas
3)      Débat avec la salle

Retrouvez sur notre chaîne youtube l’ensemble des vidéos de la causerie.

1)  Intervention de Damien Carême : Histoire du camp de Grande-Synthe

Les propos de Damien Carême ont été retranscrits et en partie réorganisés pour permettre une lecture plus fluide.

Contexte : une ville ouvrière en proie à la désindustrialisation

Grande-Synthe est une ville qui a connu en un demi-siècle à la fois une industrialisation extrêmement rapide puis une forte désindustrialisation. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Etat décide d’implanter un complexe sidérurgique en  bord de mer et Grande-Synthe, qui jusqu’alors était un petit village de maraîchers, devient en quelques années une ville ouvrière de 25 000 habitants. Aujourd’hui, elle connaît les difficultés liées à la désindustrialisation : le revenu moyen n’y dépasse pas les 9 600€ annuels, la ville compte 25% de chômage et même 40% chez les jeunes. Elle compte 64% de logements sociaux et les hommes y meurent 7 ans en moyenne plus jeunes que la moyenne nationale. C’est donc dans un environnement nettement défavorisé que naît le camp de Grande-Synthe.

2005-2015 : les prémices du camp de Grande-Synthe

 L’histoire de la commune avec les réfugiés a d’abord une origine topographique : la ville est située le long de l’autoroute menant à Calais. Plus précisément, une aire d’autoroute avec une station-service est située sur le territoire de la commune. Les réfugiés qui souhaitent rejoindre l’Angleterre ont pris progressivement l’habitude de s’installer pour la nuit dans des abris de fortune, à proximité de ces aires d’autoroute en direction de Calais, ce qui leur permet la nuit de grimper dans les camions qui vont faire la traversée vers la Grande-Bretagne.

En 2002, l’Etat a fermé le camp de Sangatte, sans que soit réglée la question des migrants. Quelques années plus tard, les réfugiés réapparaissent : ils continuent à faire le chemin vers la Grande-Bretagne, généralement parce qu’ils sont issus de pays anglophones, parce qu’ils ont déjà de la famille sur place ou parce qu’ils savent qu’il est plus facile de travailler sans avoir de papiers outre-Manche.

En 2005-2006, des réfugiés apparaissent régulièrement dans une petite pâture derrière l’aire d’autoroute. En 2006, ils sont en général une vingtaine et restent de 24h à 48h. Rapidement, des associations s’organisent pour leur venir en aide mais le camp n’est pas une structure pérenne.

En 2008, pour la première fois apparaissent des femmes et des enfants. Or l’hiver 2008 a été particulièrement rigoureux, les températures descendant jusqu’à -15°. Les associations sollicitent alors la mairie en soulignant très justement “qu’il faut faire quelque chose”. Pour Damien Carême, il est hors de question qu’il y ait sur sa commune un mort de faim ou de froid, quelle que soit sa nationalité. La mairie décide alors de mettre à disposition une tente chauffée pour la trentaine de réfugiés présents.

C’est à cette époque que la mairie reçoit un premier courrier d’avertissement du sous-préfet qui s’alarme d’un “risque d’appel d’air”, souligne le problème des réseaux de passeurs et de l’insécurité associée à ces derniers. Il condamne donc l’initiative de Damien Carême et prévient que, le terrain étant la propriété de la commune, l’Etat n’interviendra pas en cas de problème : la commune sera tenue pour seule responsable. Les choses suivent leur cour et le nombre de réfugiés est fluctuant de 2008 à 2015, en moyenne ils sont une cinquantaine sur le camp.

 Progressivement, avec l’appui de Médecins du monde, la mairie essaie d’améliorer le confort dans le camp. Deux tentes sont finalement mises à disposition, une pour les hommes et pour les femmes, puis des toilettes sèches et un point d’eau. Une troisième tente est ensuite installée sur le camp, pour permettre de séparer des ethnies différentes qui ne s’entendaient pas. Enfin, la communauté de Dunkerque finance des petites cabanes de bois pour remplacer les tentes. Les associations mettent également en place des navettes pour que les réfugiés puissent prendre des douches dans le stade de la commune. Pendant toute cette période, ces associations risquent d’être condamnées pour “délit de solidarité” pour leur action – mais le fait que la collectivité appuie leur action a sans doute évité les problèmes. Le camp n’a jamais connu de violences policières comme à Calais par exemple.

Eté 2015 : l’emballement
En juillet 2015, 60 réfugiés sont en moyenne sur le terrain. Mais fin juillet, l’Etat prend la décision de bloquer complètement la frontière à Calais dans le cadre des accords avec l’Angleterre, en installant des barbelés, des grillages, des CRS autour du tunnel sous la Manche. Très peu de réfugiés réussissent à passer en Angleterre. Rapidement le nombre de réfugiés sur le camp s’envole : ils sont 190 mi-août, 545 fin septembre. Ils arrivent au rythme de 30 par jour en moyenne. Les associations tirent la sonnette d’alarme parce qu’elles sont débordées et ne savent pas faire face à cet afflux. Le terrain ne mesure que 20 hectares et ne permettrait absolument pas un camp des proportions de Calais. Les conditions deviennent indignes, les gens dorment dans la boue.

Damien Carême demande alors une rencontre avec le nouveau sous-préfet pour connaître les intentions de l’Etat, sans obtenir de réponse. De fait, le préfet a essayé d’obtenir des moyens et ne les a pas obtenus. Fin septembre, les élus de l’agglomération dunkerquoise rencontrent le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, et lui demandent à la fois de renforcer la présence des forces de l’ordre sur place et les moyens financiers pour faire face. Le ministre assure qu’il remboursera les frais engagés par les collectivités. Pourtant, mi-octobre, quand arrivent les renforts des forces de l’ordre, ils sont largement en sous-effectifs pour faire face aux besoins, et l’Etat ne propose aucune solution matérielle.

Octobre 2015 : la décision d’agir

Fin octobre, les réfugiés sont 1200 dont 300 femmes et 300 enfants. La mairie de Grande-Synthe est consciente que si elle n’agit pas, la situation va aboutir à des problèmes. Clairement, l’Etat a choisi de ne pas prendre en charge la question et ne propose aucune solution, c’est donc la mairie qui va agir. Damien Carême dit “nous étions seuls à gérer”. Pour la mairie, la seule alternative est alors de construire un camp de réfugiés aux normes du HCR. Au fond, pour Damien Carême, “on était tout seuls mais on n’avait pas le choix !”

Médecins du monde, présent sur le camp, n’ayant pas de compétences en la matière, c’est Médecins Sans Frontières qui prend le relais. L’option choisie est de déplacer le terrain à proximité, en restant près de l’autoroute pour permettre un déménagement basé sur le volontariat. Le temps presse : fin décembre, 2500 personnes sont présentes sur le camp…

Hiver 2015-2016 : la préparation du camp

Dès décembre, la mairie de Grande-Synthe commence à dessiner le futur camp avec l’appui de MSF. Un terrain est trouvé : c’est une pâture avec un ancien corps de ferme. Le choix se porte vers des tentes de 5 places qui permettent de reconstituer des cellules familiales. Les normes du Haut Commissariat pour les réfugiés imposent également des points d’eau, des sanitaires. Le corps de ferme permettra justement d’accueillir une partie de ces sanitaires et le reste des dépendances de la ferme servira à installer une cuisine collective.

Damien Carême précise cependant que ce camp n’a pas vocation à être pérenne. Il répond à une urgence humanitaire. Dans sa démarche, il est parti d’un principe simple : pour lui, notre continent, première puissance économique mondiale, et notre pays ont les moyens d’offrir un minimum de dignité aux réfugiés. Mais il aurait aussi les moyens de faire autre chose que de proposer de petites cabanes de bois à 30 ou 40 mètres des sanitaires. Car “oui c’est mieux que les tentes quechua dans la boue”, mais il le reconnaît lui-même, ce ne sont pas des conditions de vie idéales… Pour lui, c’est à l’Etat qu’il revient de trouver des solutions pérennes et “plus normales pour des êtres humains”.

Décembre 2015 : négociations avec l’Etat

Le 23 décembre une conférence de presse est prévue pour présenter le projet de camp. Le préfet demande son report pour permettre une rencontre avec le ministre de l’Intérieur, qui souhaite recevoir Damien Carême. La rencontre a lieu le 23 décembre, en petit comité : Bernard Cazeneuve, son conseiller migrations et le préfet sont seuls présents. Damien Carême insiste sur le contexte : l’Etat vient d’être condamné pour le manque de dignité des conditions de vie sur le camp de Calais.

Le ministre reconnaît qu’il est légitime d’agir. Le Préfet met en avant ses préoccupations en matière de sécurité, notamment la crainte que les migrants n’envahissent l’autoroute. Le ministre propose au Préfet de travailler avec la maire de Grande-Synthe à des solutions pour lever ces difficultés. A l’issue de la rencontre, l’idée de déplacer le camp est entérinée. Le 11 janvier, la mairie reçoit un fax du ministère acceptant le principe du camp, mais rappelant qu’il se fera sous la responsabilité de la seule mairie.

La prise en charge des coûts : un bras de fer avec l’Etat

 Dès le 11 janvier, les services travaillent pour installer le camp. Il y a un lourd travail de viabilisation du sol à mener. Le terrain étant installé entre la ligne SNCF et l’autoroute, il faut installer une barrière du côté de la voie de chemin de fer, notamment pour éviter les accidents avec les enfants, et un mur anti-bruit du côté de l’autoroute. C’est donc le début de deux mois de travaux qui vont permettre également l’installation de l’éclairage, de cabines téléphoniques, etc. Les tentes prévues initialement deviennent finalement des chalets de bois : les 120 premières tentes ont été installées au moment de deux jours de tempête et se sont envolées…

La prise en charge des coûts : un bras de fer avec l’Etat

Dès le 11 janvier, les services travaillent pour installer le camp. Il y a un lourd travail de viabilisation du sol à mener. Le terrain étant installé entre la ligne SNCF et l’autoroute, il faut installer une barrière du côté de la voie de chemin de fer, notamment pour éviter les accidents avec les enfants, et un mur anti-bruit du côté de l’autoroute. C’est donc le début de deux mois de travaux qui vont permettre également l’installation de l’éclairage, de cabines téléphoniques, etc. Les tentes prévues initialement deviennent finalement des chalets de bois : les 120 premières tentes ont été installées au moment de deux jours de tempête et se sont envolées…

Le coût d’investissement est élevé : 4 millions d’euros dont 2,5 millions seront pris en charge par MSF. 1,5 million reste donc à la charge de Grande-Synthe, sur lesquels 500 000 euros ont été pris en charge par la communauté d’agglomérations. La mairie de Grande-Synthe entend bien faire prendre en charge ses dépenses par l’Etat, mais ses demandes restent sans réponse jusqu’à aujourd’hui. Damien Carême continue à faire pression pour être remboursé parce qu’il estime que l’Etat doit prendre ses responsabilités.

Les coûts de fonctionnement sont eux aussi élevés : entre l’électricité, l’eau, les 50 personnes qui travaillent sur le camp, il faut compter à peu près 4 millions d’euros par an. Selon la mairie de Grande-Synthe, ce fonctionnement doit être pris en charge par l’Etat mais devant le peu de volonté du gouvernement, un appel au financement participatif a été envisagé. Plusieurs plateformes de financement participatif avaient d’ailleurs contacté Grande-Synthe pour proposer leurs services gratuitement.

L’arrivée d’Emmanuelle Cosse au gouvernement, en février 2016, a permis une approche un peu différente. Jusque-là, le ministère du logement, qui paie en dernier recours pour l’accueil des réfugiés, passait par une simple convention avec le ministère de l’Intérieur, en première ligne sur la négociation du camp. La nouvelle ministre du logement a souhaité que son ministère cogère directement le camp. Elle a donc permis que, le 30 mai, une convention soit signée avec les deux ministères, qui entérine que les frais de fonctionnement seront bien pris en charge par l’Etat.

Mars 2016 : l’ouverture du camp et la démonstration de l’absence d’appel d’air

Le camp, qui compte alors 90 chalets de bois, ouvre début mars 2016. On dénombre alors 1330 réfugiés et non 2500, comme dans les prévisions. Pourquoi ? La fermeture de Calais a conduit à un déplacement des populations de migrants qui sont partis dans des lieux plus propices au passage vers l’Angleterre, notamment le port d’Ostende.

Cela a déjà été dit : ce camp n’a pas vocation à être pérenne. Il était donc prévu qu’au fur et à mesure des départs, les tentes seraient démontées et que le camp se réduirait jusqu’à ce  qu’un jour il n’ait plus besoin d’exister – même si aucune échéance ni aucun rythme n’avait été fixé au préalable.

L’histoire du camp a permis de faire la démonstration qu’accueillir dignement les migrants ne créait pas d’appel d’air, tout simplement parce que leurs migrations obéissent à d’autres dynamiques. Même s’il n’y a pas de contrôle à l’entrée, la population du camp n’a pas explosé. De 1300 réfugiés en mars, ils n’étaient plus que 728 en octobre… En revanche, des événements extérieurs ont fait progresser le nombre de présents sur le camp. Lors du démantèlement du camp de Calais, en octobre 2016, Grande-Synthe a enregistré 300 nouvelles arrivées. En décembre, le camp a vu arriver environ 300 afghans. La population est donc remontée à 1300 réfugiés ; elle n’était plus que de 1200 en janvier 2017.

Le fonctionnement du camp : un camp ouvert sur la ville

L’objectif de la mairie était que le camp ouvre avec une association gestionnaire qui soit présente 24h sur 24. Il s’agissait d’assurer une présence mais aussi de lutter contre la présence des passeurs. En août 2015, des blocs sanitaires avaient été installés un matin. Dès le soir, un cadenas était posé dessus et les passeurs faisaient payer 5€ la douche aux réfugiés. Il était donc hors de question que cela se reproduise dans le nouveau camp.

La philosophie du camp était également de ne pas faire de contrôle à l’entrée. Les réfugiés pouvaient y entrer et en sortir comme ils le souhaitaient. Il n’était pas question non plus d’en faire une prison à ciel ouvert avec des murs tout autour.

50 associations y sont présentes : MSF, Médecins du monde, Gynécologistes sans frontières, Dentistes sans frontières, la Croix-Rouge… Environ 7000 bénévoles sont venus depuis un an sur le camp, pour des durées variables, allant de un jour à une semaine ou un mois…. Ils proviennent de toute l’Europe, avec notamment des anglais qui, selon Damien Carême, “ont un peu honte de la politique de leur gouvernement”.

Le camp n’est pas replié sur lui-même : l’objectif de la mairie a toujours été de l’ouvrir sur la ville, qui n’est qu’à 500 mètres. Tout a été fait pour qu’il ne devienne pas un ghetto et pour organiser des passerelles entre la ville et le camp. Les enfants sont maintenant scolarisés dans les écoles de la ville : trois écoles primaires les accueillent ainsi qu’un collège et un lycée. Les musiciens du camp viennent se produire dans les écoles de la ville, des comédiens du camp interviennent dans les écoles de théâtre. Le camp peut en retour bénéficier de la programmation culturelle conséquente qu’a mis en place la ville de Grande-Synthe : souvent les troupes qui viennent se produire proposent d’arriver la veille pour faire une représentation pour les enfants du camp…

Permettre aux migrants de repenser leur projet de vie

Le rôle des bénévoles est particulièrement important dans le camp puisqu’aux côtés de l’association gestionnaire qui assure l’intendance du camp, ce sont eux qui proposent des activités aux réfugiés et permettent d’entretenir le lien social. La vie des réfugiés dans le camp est particulièrement monotone, ils répètent que “chaque jour ressemble au précédent”. Il est cependant souvent difficile de construire des projets avec les réfugiés parce qu’ils sont mus par l’idée qu’ils ne sont que de passage et n’aspirent qu’à repartir. Ils arrivent en effet à Grande-Synthe ou Calais pour aller en Angleterre. Pourtant, ils ne parviennent pas toujours à passer la frontière. Damien Carême évoque le cas d’un réfugié, présent par intermittence depuis 6 mois sur le camp, qui  répète, à chaque fois qu’il le croise, “ce soir, c’est bon, je pars…” Il est même allé jusqu’en Espagne pour essayer de rattraper les lignes de bateau qui vont en Angleterre. Mais jusqu’ici il n’a pas réussi…

Parfois les migrants revoient leur projet de vie. Quand cela fait 7 mois qu’ils sont sur le camp de Grande-Synthe et qu’ils n’ont plus les moyens de payer les passeurs, ils en viennent à reconsidérer leurs plans. C’est ainsi que 600 demandes d’asile ont été déposées par les réfugiés du camp. Certains migrants ont également fait des demandes pour partir en centre d’accueil et orientation. Le camp de Grande-Synthe a justement vocation à leur permettre, quand ils le souhaitent, de trouver l’appui nécessaire pour repenser leurs projets et trouver de nouvelles voies.

La question des passeurs

La population accueillie à Grande-Synthe est particulièrement homogène : elle compte 97% Kurdes iraniens ou irakiens. Sont également à dénombrer quelques Syriens et en décembre sont apparus des Afghans. Le camp compte très peu de personnes issues  d’ethnies sub-sahariennes, alors qu’elles étaient très représentées sur le camp de Calais. Cette homogénéité s’explique par les réseaux de passeurs internationaux qui organisent les passages vers l’étranger et orientent vers tel ou tel camp.

Damien Carême souligne cependant dans son intervention que ce ne sont pas les camps qui créent les passeurs. Ils existent bien avant les camp : “ce qui crée les passeurs ce sont les frontières, les murs et les barbelés”. Il note également que ces réseaux peuvent dans certaines circonstances avoir leur utilité : ils ont servi pendant la Seconde Guerre mondiale, ont été utiles à de nombreux français. Les passeurs ont cependant une vision totalement déshumanisée des migrants à qui ils font franchir des frontières : entre eux, toujours selon Damien Carême, ils ne parlent pas d’êtres humains mais de leur “stock”. Aujourd’hui le coût du passage pour l’Angleterre varie entre 8000 et 12000 euros par personne… Les passeurs brassent donc des sommes d’argent très importantes. Ils sont aussi à l’origine des seuls faits de violences recensés sur le camp : les rixes sont le fait de passeurs entre eux.

Un des engagements pris par la mairie de Grande-Synthe vis-à-vis du ministère de l’Intérieur était de mener une lutte sans merci contre les réseaux de passeurs. La présence de l’association gestionnaire permet de les repérer et quand le dossier est assez épais, de faire intervenir la police. 29 arrestations de réseaux de passeurs ont déjà eu lieu. Mais quand un réseau tombe, un autre se remonte…

Communiquer et impliquer la population

La mairie de Grande-Synthe a choisi d’impliquer la population de la ville à chaque étape de la réflexion et de la construction du camp. Cette histoire est aussi celle d’un pari réussi, le soutien de la population locale à une action de solidarité. Damien Carême insiste sur ce point : “Ce que les médias nous montrent, ce n’est pas la réalité…” Lorsqu’on informe et qu’on n’entretient pas les fantasmes, il n’y a ni problèmes liés à l’accueil des réfugiés, ni hostilité de la population à leur égard.

Ainsi, à Grande-Synthe, aucun acte de délinquance lié à la présence des réfugiés n’a été recensé. Pas un chef d’entreprise ne s’est plaint de la présence des réfugiés ni n’a eu à leur imputer une baisse de son chiffre d’affaires. Damien Carême raconte même qu’il se fait “engueuler par les enseignants qui n’ont pas d’enfant réfugié dans leur école”… Si les choses ne sont pas déroulées comme à Calais, c’est que la mairie a cherché à anticiper et désamorcer les problèmes éventuels, notamment en organisant des réunions hebdomadaires avec le Préfet, les gendarmes, le gestionnaire du camp pour faire un point sur la situation. Dernièrement, ces réunions ont pu faire ressortir la situation de 60 mineurs isolés que le département ne veut pas accueillir et une solution pour les accueillir dans les meilleures conditions est en cours de discussion.

Comment la population de Grande-Synthe a été informée tout au long de l’opération ? La mairie n’a pas organisé de réunion publique, car Damien Carême les juge, généralement, peu constructives. Pour lui, elles favorisent les “jeux de rôles”, “les grandes gueules qui peuvent écraser les autres”. Le maire a donc choisi de faire plutôt des courriers à la population, à chaque étape, pour expliquer la situation. Il a choisi, dans ces courriers, de faire appel à la solidarité, en disant clairement qu’il “n’était pas possible de laisser les réfugiés dans ces conditions, vivre dans la boue”. Il a aussi rappelé l’histoire de Grande-Synthe, cette ville ouvrière construite par de la main d’œuvre issue de l’immigration, venue d’Espagne, du Maroc, l’apport des Polonais venus travailler dans le bassin minier. Il a écrit à chaque réunion avec la préfecture ou le ministère, a précisé les différentes options, combien allait coûter le camp, le combat mené pour que l’Etat rembourse les frais engagés.

Un journaliste suisse venu interroger Damien Carême sur le camp lui aurait dit : “Vous vous rendez compte que c’est un suicide politique, ce que vous faites !” Il assume avec un sourire “On verra bien !” Il défend au contraire l’adhésion de la population à son action et en veut pour preuve les retours des journalistes venus enquêter sur le camp : “Tous étaient étonnés : ‘C’est incroyable ! la population est d’accord avec ce que vous faites !’”… La population, selon Damien Carême, a beaucoup apprécié ces courriers. Il en veut pour preuve un propos rapporté d’un marché, au cours duquel un habitant assumait fièrement la politique menée : “Avant, on était capitale de la biodiversité, maintenant on est la capitale de l’humanité”. Il précise : “C’est peut-être pas 100% mais une majorité s’est approprié ce qu’on a fait, et en tire une certaine fierté. Nous n’avons pas eu de manifestation contre le camp, pas de pétition… Même
l’extrême droite est peu présente sur cette thématique, nous n’avons pas eu de tract distribué en ville sur le sujet…”

L’importance de raconter ce qui se passe bien

C’est justement sur ce point de l’importance de la communication et du partage des expériences réussies qu’insiste Damien Carême. Depuis le lancement du camp, il a eu l’occasion d’échanger avec de nombreux maires qui ont accueilli des réfugiés et toutes ces expériences sont positives. Qu’il s’agisse d’une ville comme le Havre, qui accueille 350 familles syriennes, ou d’un petit village de 129 habitants près de Niort qui accueille 10 réfugiés, ou de citoyens qui hébergent des familles, à chaque fois, les histoires sont les mêmes, ce sont celles de rencontres, de solidarité… Pour lui, les médias ont un rôle important à jouer qui est de relayer ces expériences réussies pour montrer ce qui se fait, montrer ce qui est possible. Or trop souvent, ils ne relaient que l’écume : les “fachos” qui vont brûler un CAO ou qui vont s’opposer à l’arrivée de migrants dans un village… Il souligne aussi que, généralement, même dans les lieux où il y a eu des oppositions, comme à Reims où il y a eu des manifestations contre l’arrivé d’un CAO, une fois qu’il a été mis en place, une fois qu’on est sorti du fantasme, tout se passe bien et il n’y a plus d’opposition…

Des raisons d’espérer

L’expérience de Grande-Synthe a été pensée pour être réplicable. La “crise des migrants” que traverse l’Europe peut être vue comme la préfiguration de ce qu’elle pourra peut-être connaître dans futur avec les réfugiés climatiques : le HCR fait des projections allant jusqu’à 500 millions de réfugiés.

Selon Damien Carême, la ville de Paris s’est un peu inspirée de Grande-Synthe quand elle a pensé son camp. Paris a cependant choisi une autre solution avec un camp de capacité réduite, 400 places, mais pour des séjours très courts. Le choix de Paris est dans cette optique de forcer l’Etat à proposer ensuite une solution aux migrants, en partant du principe que ce n’est pas à la ville de répondre à tout… C’est justement à l’Etat de prendre le relai en offrant des prises en charge en centre d’accueil et d’orientation.

“Je suis optimiste” conclut Damien Carême. Il pointe notamment deux engagements européens qui pourraient, à terme, faire oublier le “traité abject” signé avec la Turquie en mars 2016. L’Europe a ainsi signé un engagement dans le cadre des villes durables : parmi les 14 items à respecter pour les villes d’avenir figure l’accueil des migrants. Enfin l’accord de Quito sur l’habitat signé en Équateur au mois d’octobre 2016 réclame des conditions dignes pour l’accueil des réfugiés et des migrants. Damien Carême défend cependant une vision explicitement décentralisatrice du pouvoir : “Ce sont les villes qui ont le pouvoir de faire”, estime-t-il, “je suis vraiment persuadé que c’est à l’échelon local qu’on trouvera des solutions”. Pour lui, c’est bien parce qu’il y a eu des élus locaux qui ont pris la décision d’ouvrir des camps qu’on a eu de solutions d’accueil… Il dessine ainsi pour l’avenir la piste d’un gouvernement des villes –
accueillantes, bienfaisantes, résilientes, inclusives, bienveillantes…. C’est donc sur une citation de l’abbé Pierre que Damien Carême termine son intervention : “ça n’est pas aux gouvernants de nous dire comment être solidaires, c’est à nous de leur montrer la société que nous voulons, ils comprendront !”

2)  Questions du temps des lilas

Sylvie Aebischer : Imaginons maintenant qu’un jour un gouvernement réellement alternatif arrive au pouvoir… Quelle pourrait être une politique de l’accueil qui serait vraiment digne ? Plusieurs principes peuvent se dégager déjà de votre intervention. La première des choses est de considérer les migrants comme des êtres humains et de les traiter avec humanité en leur proposant des conditions de vie dignes. Mais ce qui ressort également de votre intervention, c’est d’essayer au maximum d’insérer l’accueil des migrants dans les villes, dans la vie. Une autre piste qui ressort, c’est de leur permettre de prendre le temps pour souffler et repenser leur projet de vie ?

Damien Carême : S’il y avait un gouvernement vraiment « alternatif », je pense que beaucoup plus de collectivités se lanceraient. Aujourd’hui elles ont peur d’affronter le gouvernement et c’est normal… La question que je me pose, c’est “quand le camp n’existera plus”… Je pense construire des bâtiments avec quelques places (30, 40, 50 ?) pour accueillir des migrants et leur donner du temps pour se poser et réfléchir (“où en suis-je dans mon parcours migratoire ?”), leur offrir un minimum de conditions décentes. Comme ce serait une politique décidée à l’échelle nationale, la “charge” de l’accueil, la responsabilité en tous cas, ne reposerait pas sur 20 ou 30 communes mais elle serait répartie sur les 36000 communes de France. On a accueilli 40 000 migrants : ça fait 1 par commune ! C’est ridicule… Quand des communes peuvent en accueillir 350-100… donc à l’échelle nationale, on pourrait réussir à faire beaucoup mieux et à faire cet accueil digne ! Ou à l’échelle européenne…

Je ne suis pas souvent d’accord avec Angela Merkel mais c’est une très belle décision qu’elle a prise en disant : nous allons accueillir un million de réfugiés. Et j’étais désespéré que Hollande ne dise pas “On va en accueillir nous aussi un million”. Parce que derrière, d’autres auraient suivi ! Et ce qui était vu comme un problème n’aurait pas été un problème. En Allemagne, ils ont investi 16 milliards pour accueillir les réfugiés : cours de langue, logements, etc. Mais ces milliards ne sont pas vus comme des dépenses mais comme de l’investissement ! Et que disent les économistes bien-pensants sur l’Allemagne ? La croissance est de retour – un terme dont j’ai horreur – et c’est grâce à l’accueil des réfugiés… On a tous un héritage, on est tous issus de l’immigration… et je pense vraiment qu’en France, on était prêts. C’est ce que je sens sur le terrain – c’est sûr que ce n’est pas ce qu’on entend dans les médias. Enfin il y a quand même deux sondages qui sont parus à quelques mois d’intervalle qui montraient que les français trouvaient à 72% qu’on n’en faisait pas assez pour l’accueil des migrants ! Alors on nous parle ensuite du vote populiste, de la montée de l’extrême-droite : oui, mais c’était déjà le cas avant… C’est un choix politique à faire, mais pour l’instant il n’a pas été fait. Et je crois vraiment qu’il y a une grosse responsabilité médiatique pour favoriser cet accueil et changer le regard qu’on porte sur les migrants en France.

Parenthèse : je n’aime pas employer le terme de migrants, c’est un terme utilisé par l’extrême-droite et dévoyé. Je préfère parler de réfugiés au sens où ce sont des gens qui viennent chercher refuge – pas au sens administratif du terme.

Sylvie Aebischer : Une autre de nos questions était justement comment on change le regard sur les migrants, ça peut être justement en changeant le vocabulaire, pour éviter la stigmatisation. Mais il me semble que l’expérience de Grande Synthe est aussi intéressante parce que vous avez vraiment tenu la population informée et que vous avez toujours essayé de l’impliquer au maximum. Or justement ce soutien de la population détonne, alors qu’on parle généralement d’opposition, en considérant que ce qu’on fait pour les migrants, on le fait au détriment de la population locale – bref on a l’habitude d’opposer ces deux populations pauvres. Dans le cas de Grande-Synthe, vous avez rappelé que c’est une ville économiquement sinistrée. Est-ce que ce soutien de la population n’est pas lié au fait qu’à Grande-Synthe, énormément avait déjà été fait pour la population locale par la mairie ? Quand on n’oublie pas les classes populaires, ça marche ? Quelques exemples de ce qui a été fait à Grande-Synthe : mutuelle municipale, grande part du bio dans les cantines avec des prix extrêmement bas, forte proportion de logements sociaux, soutien à la culture, etc… Est-ce que l’accueil des migrants, pour être accepté, est indissociable d’autres types de politiques sociales ? 

Damien Carême : Ça aide, c’est sûr… J’ai rappelé récemment, lors de mes vœux, que la politique d’accueil des migrants n’enlève rien à personne. J’ai rappelé qu’à Grande-Synthe, il n’y a pas de coupures d’énergie ni d’expulsion locatives pour des raisons sociales. Mais je mise beaucoup sur deux politiques : l’éducation et la culture – on a réussi à les préserver des baisses de budget malgré la baisse des dotations de l’Etat. Depuis 16 ans que je suis maire, la programmation culturelle amène des moments de réflexion sur le vivre ensemble, on a des spectacles qui le mettent en scène. Donc oui, on s’appuie vraiment sur la culture. C’est un élément, c’est sûr, mais ça peut aider à changer le regard sur l’autre. J’ai beaucoup de mal avec la surenchère sécuritaire : je suis persuadé que ce n’est pas en construisant des murs que l’on va s’en sortir. C’est plutôt en apprenant aux gens à changer leur regard sur l’autre qu’on s’enrichit de l’autre, qu’on réussit à construire un contre-discours au discours ambiant par des spectacles, des conférences, par l’université populaire qu’on a mise en place, donc oui, tout cela contribue à émanciper les gens et c’est un élément qui fait que la population a majoritairement bien accueilli le camp. Mais ça tient aussi effectivement à toutes les autres politiques qui sont mises en œuvre dans la commune. Dans le fond, même si certains râlent, les gens le savent et c’est pour ça qu’ils ne veulent pas quitter la commune. Parce qu’ils savent qu’on mange à la cantine pour 40 centimes quand on n’a pas beaucoup de moyens, ou 1,85 euro quand on a beaucoup de moyens… Parce qu’ils ont accès à plein de services qui ne coûtent pas cher et qui permettent de vivre bien au quotidien, avec de la nature qui est présente en ville. On essaye, oui, de travailler sur le bien-être, avec des politiques sociales derrière, pour empêcher que les gens, par leurs difficultés sociales, ne soient emportés dans une spirale. Nous on essaye d’anticiper tout ça…

Sylvie Aebischer : Au fond, l’expérience de Grande-Synthe tord le cou à l’idée de « l’appel d’air ». Ce n’est pas la transformation de l’accueil qui conduit à ce que le camp accueille de plus en plus de réfugiés, mais les blocages politiques à Calais (accord du Touquet, accord May-Cazeneuve de l’été 2015). C’est bien le revirement de la politique migratoire européenne qui fait l’explosion et non les politiques d’accueil dans la commune. Est-ce que ça ne pose pas des questions plus générales sur les politiques d’immigration, sur l’accueil des réfugiés, la régularisation des sans-papiers ? Un accueil digne n’implique-t-il pas l’arrêt des expulsions, la régularisation des sans-papiers ?

Damien Carême : Sur l’appel d’air, c’est très clair. Les 2500 réfugiés vivaient dans des conditions innommables avant que le camp ne soit mis en place, ce n’est donc pas le camp qui les a attirés. Depuis que le camp a ouvert, le nombre de réfugiés a diminué, preuve que l’appel d’air n’a pas eu lieu. D’ailleurs, Bernard Cazeneuve me l’a dit quand il est venu signer la convention : “je pensais vraiment que tu allais te planter !” Il pensait vraiment qu’il y aurait cette forme d’appel d’air ! On lui a prouvé que ce n’était pas le cas. On a justement réussi à démontrer l’utilité du camp, ce qui permet aujourd’hui un travail régulier avec le préfet.

Sur les politiques migratoires, il y a bien sûr des choses à mettre en place. On pourrait remonter très loin. Les migrations sont les conséquences de déstabilisations géopolitiques créées par les occidentaux. Les migrations ont généralement lieu dans les pays limitrophes, Alexis le rappelait tout à l’heure, le Liban a accueilli 1 million de réfugiés syriens soit 25% de sa population, même l’Iran a accueilli des réfugiés en masse malgré une situation économique épouvantable…

Pour la lutte contre les réseaux de passeurs, je suis favorable à l’introduction de couloirs migratoires humanitaires qui rendent possible la migration et qui coupent l’herbe sous le pied des passeurs. Il faut donner les moyens aux pays d’émigration. Nous avons une lourde responsabilité quant aux réfugiés climatiques, notamment pour permettre aux gens de continuer à vivre dans leur pays, pour permettre à des personnes de continuer à vivre décemment en bord de mer. La migration a existé de tout temps, elle s’est accélérée ces derniers temps du fait de conflits, et je pense qu’aujourd’hui on peut l’accompagner, vivre avec, sans recourir à des accords qui font honte à notre continent, comme celui passé avec la Turquie. L’Europe n’est pas la première destination en terme de migrations mais c’est la plus meurtrière : 5000 morts en Méditerranée en 2016 ! J’ai été à Lampedusa, j’ai vu des canots revenir avec des hommes et des femmes recueillis en mer. Quand vous voyez leurs yeux, ils vous restent dans le cœur et vous ne pouvez plus regarder l’immigration comme avant, ça retourne n’importe qui…

3) Débat avec la salle

Toutes les questions de la salle n’ont pas été retranscrites. Certaines revenaient sur des points déjà développées dans l’intervention de Damien Carême et les précisions en réponse ont servi à enrichir la retranscription de l’intervention.

Ne faudrait-il pas ouvrir les frontières? Plus les frontières sont fermées, plus les passeurs font leur beurre. Pouvez-vous expliquer l’idée du corridor migratoire, qui rendrait les traversées de la Méditerranée moins meurtrières ? Un autre problème concerne l’asile : 7 réfugiés sur 10 sont déboutés du droit d’asile !

Damien Carême : La question des frontières est compliquée. Les corridors humanitaires sont une bonne solution si l’on veut garder les frontières. Les corridors seraient des endroits organisés à l’échelle internationale où les migrants seraient pris en charge pour aller quelque part, sans passer par un réseau de passeurs. Evidemment, il faudrait des accords internationaux. Ils pourraient se situer par exemple à la frontière de l’Erythrée et du Soudan pour organiser les parcours migratoires et lutter contre les réseaux de passeurs. Le passage par la Libye s’avère catastrophique pour ces populations.

Evidemment, il resterait la question des migrations économiques. Pourtant même dans les pays qui ne sont pas en guerre, il y a des migrations. Ou même dans certains pays, certaines régions seulement sont éligibles au droit d’asile. C’est le cas en Irak où certains Irakiens, quand ils arrivent en France, peuvent se retrouver déboutés de l’asile. Pourtant, je connais le cas de deux frères, qui étaient policiers en Irak, qui n’étaient plus payés depuis 8 mois parce que tout le budget de l’Etat va dans la guerre. Ça en fait des migrants économiques…

Est-ce qu’il faudrait revoir la convention de Genève ? Elle date de 1951, elle a été écrite dans le contexte de la Guerre Froide, beaucoup de choses ont évolué depuis, elle aurait très certainement besoin d’être remise à jour. Pourtant, on m’a convaincu que ça ne serait pas opportun dans le contexte actuel. Bien sûr, elle aurait besoin d’une actualisation mais beaucoup de pays européens sont prêts à l’anéantir. Même la Convention européenne des Droits de l’Homme est remise en question par certains pays comme la Grande-Bretagne ou la Hongrie…

Politique sociale et culturelle de Grande-Synthe interroge, à une période où les dotations budgétaires de l’Etat ne cessent de baisser. Comment faites-vous?

Damien Carême : Je fais des choix politiques ! Il y a beaucoup de choses qui ne coûtent rien…  Plus sérieusement, la mairie travaille en amont avec les fournisseurs d’eau et d’énergie, avec les bailleurs sociaux. On n’attend pas que la personne ait 10 000€ de dettes à écluser. On travaille sur un ou deux  loyers de retard et là chacun peut encore prendre une partie à sa charge : le CCAS, le bailleur, le locataire s’engage dans un plan d’apurement. Et les gens qui sont passés par là ne replongent pas… Sur la mutuelle, elle n’est pas municipale mais nous avons fait un appel d’offres global pour un achat groupé de mutuelles, ce qui a notamment permis aux femmes retraitées seules d’en bénéficier, alors que trop souvent elles renonçaient à prendre une mutuelle et parfois même à des soins. Grande-Synthe a pu négocier une offre de mutuelle adaptée à l’âge et aux pathologies des personnes. Nous avons aussi sollicité un dispositif de la sécurité sociale d’aide complémentaire santé qui est un dispositif permettant de payer une partie de la mutuelle (jusqu’à 550€ par an). Et bien ça, ça coûte rien à la ville… Mettre de la nature en ville ne coûte rien. Introduire le bio dans les cantines est plus une question de choix politique que d’argent : il faut aussi repenser les repas, réduire la part de viande… Je n’ai pas augmenté les impôts depuis 15 ans sur la ville !

Mais aux régionales, le FN fait à Grande-Synthe le score moyen de la région Hauts de France, 41%.

Damien Carême : Attention, 41%, c’est le score sur la région, mais c’est le score le plus bas sur l’agglomération dunkerquoise alors qu’on avait un camp de 2500 réfugiés sur la commune ! Aux élections municipales, le FN faisaient 17%… Aux élections régionales, les gens se lâchent. Pour eux, la région, ce sont les lycées et les TER.

Vous avez répondu à une urgence et à l’échec des politiques migratoires européennes. Quand on regarde dans l’histoire, des camps parrainés par le HCR existent parfois depuis 20-25 ans, que ce soit en Afrique ou ailleurs. Et on se retrouve ensuite avec des réfugiés de deuxième ou troisième génération qui n’ont jamais quitté les camps. Sachant que les migrants ne vont pas disparaître, quelle citoyenneté pour les migrants à Grande-Synthe (ou ailleurs) si la situation se pérennise ?

Damien Carême : Oui, vous avez raison. J’invite tout le monde à regarder le documentaire Refugistan qui présentent ces situations. Je crois que le plus grand de ces camps fait près de 300 000 personnes au Kenya… Mais à Grande-Synthe, on n’est pas dans ces situations-là. On a les moyens d’absorber ces populations. Je suis persuadé qu’on peut trouver des solutions.

Mais si les migrants veulent aller en Angleterre, c’est aussi parce que leur intégration est plus facile, il n’y a pas les mêmes procédures administratives. Certains redonnent ensuite des nouvelles : au bout de 3 mois, ils ont un logement, ils sont inscrits en fac, leur situation est régularisée… En France, il faut plus de 7 mois pour avoir une réponse de l’Ofpra et pendant tout ce temps la personne n’a pas le droit de travailler…

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