Le 6 décembre 2016, nous recevions Julien Salingue, membre d’Acrimed, pour une causerie autour des médias : « Libérés, délivrés – chroniques de la libération des médias ». Après une introduction par Mathilde Larrère et quelques rappels sur les médias assurés par Guilhem Grimal, cette rencontre dense a été l’occasion d’une vraie plongée dans le monde des médias, d’un diagnostic de ces dysfonctionnements mais surtout de réfléchir à ce que nous pourrions proposer comme réforme des médias. Frédéric Lemaire a ensuite interrogé Julien Salingue sur les conditions de sa mise œuvre.

Retrouvez ci-dessous l’intervention de Julien Salingue :

Introduction : quelle critique des médias
1) Ce qu’on ne veut plus voir
2) Ce qu’on veut voir – principes d’une réforme des médias
3) Les propositions d’Acrimed : pour une réforme des médias

4) Questions du temps des lilas sur le “comment ?”
5) Débat avec la salle

 Retrouvez sur notre chaîne youtube l’ensemble des vidéos de la causerie.

Julien Salingue : « Ce que je vais essayer de faire ce soir, c’est une des facettes beaucoup moins connue des activités d’Acrimed. En effet, à Acrimed, on ne se contente pas de critiquer certaines pratiques médiatiques mais on réfléchit aussi à comment il serait possible d’en avoir d’autres et nous formulons une série de propositions qui ont vocation à être reprises dans le champ politique. Nous sommes convaincus – et je vais commencer par ça en introduction – que la critique des médias n’a de sens que si elle considère que la question des médias est une question politique. Et donc nous considérons qu’il faut que les forces politiques et les forces sociales se saisissent de la question des médias en tant que telle, qu’il ne faut pas qu’elles ne la considèrent pas comme une question marginale ou annexe. Et il ne faut pas que ces forces politiques se posent cette question des médias uniquement quand elles sont invitées, elles, à s’exprimer dans les médias. Malheureusement, trop  souvent, dans la gauche radicale ou dans la gauche de transformation sociale – on l’appelle comme on veut – on ne réfléchit aux médias que quand on est confronté à des invitations, ou à des situations difficiles à gérer mais pas en tant que question politique à part entière qui doit être intégrée à un programme, au même titre que les questions écologiques ou économiques etc. »

Introduction : quelle critique des médias ?

« La critique que nous proposons a quatre caractéristiques. Elle se veut radicale, indépendante, pédagogique et politique. »

Une critique radicale

« Nous proposons une critique radicale, au sens où le disait Marx, à savoir une critique qui va à la racine des choses. Il ne s’agit pas d’une critique superficielle des dérapages, des manquements à la déontologie mais d’une critique qui réfléchit vraiment sur l’organisation du système médiatique, sur les conditions de production de l’information, sur les conditions de travail des journalistes. Il s’agit de remonter à la racine des choses pour comprendre pourquoi l’information qui nous est proposée est insatisfaisante. L’explication ne peut être celle de journalistes qui seraient mauvais. Il faut réfléchir aux médias comme étant un champ, au sens où pouvait le dire Bourdieu, avec ses règles, ses rapports de dominations, ses rapports avec d’autres champs, le champ économique, politique, etc. »

Une critique indépendante

« On entend par là le fait de ne pas subordonner notre critique à telle ou telle forme partisane et de ne pas subordonner notre critique au fait d’être bien vu dans les médias pour pouvoir être invités à y développer notre critique. Ce serait un piège absolu d’émousser notre critique pour commencer à être invités, ce serait se tirer une balle dans le pied. D’ailleurs, Acrimed a été invité sur France Culture vendredi dernier et c’est un peu un choc : c’est la troisième fois en 20 ans d’existence que nous sommes invités dans ce qu’on peut appeler un grand média. Au regard du nombre d’émissions et de médias qui font de la critique des médias, c’est quand même assez peu. Ce n’est évidemment pas un hasard si nous sommes invités moins souvent que bien d’autres. »

Une critique pédagogique

« Troisième chose, notre critique se veut pédagogique et explicative. On ne critique pas pour se faire plaisir, pour se dire entre nous : « eh, t’as vu, on s’est fait Apathie, on s’est fait Joffrin, on s’est fait machin ». Non, c’est une critique qui a pour vocation d’expliquer, d’éclairer des mécanismes, des structures qui se cachent derrière le produit fini qu’est l’information. »

Une critique politique

« J’ai commencé par là et je finis par là dans cette introduction. Nous voulons faire une critique politique, c’est à dire une critique qui se veut force de propositions. Il s’agit de proposer des mesures et des réformes que je vais essayer de développer par la suite  pour imaginer ce que pourraient être d’autres médias.

Donc, dans le temps qui m’est imparti, je vais développer en trois points :
– premièrement, ce qu’on ne veut plus voir ;
– deuxièmement, ce qu’on aimerait voir
– troisièmement, les propositions pour essayer d’y arriver. »

1) Ce qu’on ne veut plus voir

« Je voudrais commencer par une présentation de ce qu’on ne veut plus voir parce que même s’il s’agit de réfléchir à la transformation, la libération des médias, il faut partir de ce qui existe déjà. Il est vrai que cette soirée est placée sous le sceau de la Reine des Neiges, alors comme le dit la chanson, « quand on prend de la hauteur, tout semble insignifiant » ! Mais regardons quand même de près avant de prendre de la hauteur. Alors, il y a de nombreuses choses dans les médias qu’on ne veut plus voir. Je vais vous lister des petites choses avant de passer finalement à ce qui est derrière. »

Hagiographie du propriétaire

« Ce qu’on ne veut plus voir, c’est des articles dans le Monde qui sont une critique ou une recension d’une biographie de Xavier Niel, par ailleurs propriétaire du Monde. Dans cet article, on apprend que Xavier Niel est un aventurier exceptionnel, un capitaine d’entreprise incroyable. On ne veut plus le voir parce qu’on se dit que si c’est écrit de la sorte dans le Monde, c’est peut-être parce que Xavier Niel est propriétaire du Monde et que s’il ne l’était pas propriétaire, on aurait peut-être eu une lecture un peu plus critique de la part du journal en question. »

Des salariés méprisés par les actionnaires – l’exemple d’Itélé

« Ce qu’on ne veut plus voir, ce sont des journalistes et des salariés des médias traités comme des moins que rien par des actionnaires. Je pense notamment à Vincent Bolloré et à ce qu’il a fait à i-Télé. On peut ne pas aimer i-Télé, on peut critiquer i-Télé. Nous on l’a fait et on va continuer de le faire. D’ailleurs – scoop ou pas – demain, sur le site d’Acrimed il y aura un article consacré à i-Télé. Mais la façon dont l’actionnaire Bolloré a traité les salariés de cette chaîne est un scandale absolu, un véritable scandale. On a quand même eu sur 120 salariés 85 personnes qui sont parties, ce qui donne une idée. Je pense aussi à Canal+. Je vous invite à lire l’excellent livre des Garriberts qui animent le site “Les jours”. Ils y décrivent des assemblées générales, des réunions de cadres de Canal + dans lesquelles on se croit dans des films de la mafia.

Par exemple, vous avez une réunion de cadres de Canal + – imaginez, vous êtes des cadres de Canal +, je sais, ce n’est pas un exercice évident mais moi je suis Vincent Bolloré donc c’est encore pire – au cours de laquelle Vincent Bolloré lit le nouvel organigramme et annonce les différentes responsabilités dans la chaîne. Vous apprenez en entendant le nom de votre remplaçant qu’en fait, vous n’avez plus de poste. Moi, ça me faisait penser à S. Hussein en réunion du comité central du parti Baas qui disait lesquels allaient être exécutés à la fin de la réunion. »

La couverture de la loi travail comme miroir grossissant

« Ce qu’on ne veut plus voir, c’est la couverture médiatique de la mobilisation sur la loi travail. Elle était non seulement une redite de ce qu’on a toujours : une l’apologie de la réforme, de l’archaïsme des syndicats, etc. Cependant, elle a pris une tournure toute particulière avec le développement des violences policières où on a vu se déployer un journalisme de préfecture – on ne peut pas le dire autrement – qui s’est contenté d’accompagner la version du ministre de l’Intérieur – devenu Premier ministre, attention ne parlons pas trop fort – et qui a systématiquement dénigré et remis en question la parole des victimes de violences policières, y compris lorsque c’était des journalistes, ce qui n’est pas anodin. »

L’absence de pluralisme

« Ce qu’on ne veut plus voir, ce sont les débats à sens unique – ça a été évoqué précédemment. “C dans l’air” ou d’autres émissions où on oscille entre le centre gauche, le centre droit, la droite du centre, la droite de la gauche, la gauche de la droite… tout ça dans un périmètre très bien limité qui donne une illusion de pluralisme mais qui, comme le dit bien Lordon dans Les Nouveaux chiens de garde, est un pluralisme de bac à sable. Si tu n’acceptes pas d’aller jouer dans le bac à sable, et bien tu n’es pas le bienvenu pour participer. »

Le défilé des « experts en rien »

« Ce qu’on ne veut plus voir, c’est le défilé permanent des experts qui sont experts en rien. Qui sont experts en expertise. Ils viennent à chaque fois commenter dans l’urgence, à partir d’informations qu’ils n’ont pas, des événements qu’ils ne connaissent pas; sur la base d’analyses qu’ils ne sont pas capables de formuler. Ils continuent toutefois à être invités, même quand ils disent n’importe quoi, même quand ils se plantent. La semaine d’après, vous les reverrai. »

La concentration de la propriété des médias

« Ce qu’on ne veut plus voir, même si Acrimed a contribué à la faire, avec le Monde Diplomatique, c’est la carte de la concentration des médias. Je vous le rappelle quand même, c’est 9 fortunes en France qui concentrent entre 90 et 95% de l’information, ce qui est absolument énorme. Alors voilà, cette carte on est très contents de l’avoir faite mais on aimerait ne plus avoir à la faire ! »

La course au buzz

« Voilà, je pourrais continuer la liste mais je vais finir par deux choses. Ce qu’on ne veut plus voir, c’est les âneries qu’on peut lire dans les grands médias à cause de la course au buzz, de la course au scoop où on préfère raconter n’importe quoi que de ne rien dire, alors que des fois, c’est important de se taire, d’attendre avant de dire n’importe quoi. Ce genre de pratiques entretient un sentiment de défiance vis-à-vis des médias et entretient un discours qui n’est pas un discours de critique des médias mais de stigmatisation du journalisme et des élites avec beaucoup de guillemets. Ce sont ces pratiques qui permettent ensuite de développer des thèses complotistes. Le problème de l’écho des thèses complotistes c’est que bien souvent, elles reposent sur de vraies erreurs, de vrais mensonges et de vrais déformations de la part des grands médias. Il ne s’agit pas de donner du crédit à ces thèses mais de comprendre sur quoi elles s’appuient. »

La défiance vis-à-vis des journalistes

« Enfin, ce qu’on ne veut plus voir, ça va peut-être vous surprendre et ça fera une transition avec la suite, ce sont des journalistes qui sont virés de manifestations de gauche parce que l’idée se diffuse de manière croissante que les journalistes sont des flics, que les journalistes bossent pour le grand capital, que les journalistes en grève à i-Télé soient obligés de partir parce qu’ils travaillent dans des conditions abominables et bien c’est bien fait pour leur gueule. Parce que ce sont des journalistes et les journalistes bossent pour l’idéologie dominante. En fait, les choses sont beaucoup plus compliquées que ça, parce que, en réalité, la très grande majorité des journalistes aimeraient bien travailler dans d’autres conditions. Ce n’est pas toujours par choix, qu’on se retrouve parfois, pour le dire de manière assez vulgaire à produire de la merde. Parfois, on n’a pas la choix, si on veut tout simplement survivre et envisager peut être de plus tard pouvoir faire autre chose. »

2) Ce qu’on veut voir – principes d’une réforme des médias

« Voilà, ce sont toutes ces choses-là qu’on n’aimerait plus voir.
Alors, quelles sont les choses que l’on aimerait voir ?  Je ne présente pas les choses par ordre de priorité, je les liste simplement. »

Du pluralisme

« Ce qu’on aimerait voir, c’est du pluralisme. Pour comprendre ce qu’est le pluralisme, il faut distinguer deux choses. Le pluralisme, c’est certes le nombre de médias qui existent, mais le pluralisme du nombre de médias ne garantit pas le pluralisme à l’intérieur de chacun. Ce n’est pas parce qu’il y a plein de titres, plein de chaînes et plein de stations de radio que vous avez du pluralisme. Il y a des gens que vous voyez partout, qui sont invités partout, qui diffusent les mêmes idées partout. Ce n’est pas du pluralisme. Il faut à la fois du pluralisme en termes de nombre de médias, mais aussi du pluralisme en termes de contenu à l’intérieur de chaque média. C’est-à-dire qu’il faut qu’il n’y ait pas d’opinion interdite, qu’on entende réellement ce qui se dit, se raconte, s’élabore et se passe dans société. Il faut qu’on entende des points de vues qu’on n’entend jamais, qu’il serait bon d’entendre parfois. Pas plus tard que tout à l’heure on regardait France Info, la chaîne d’infos en continu de service public. Ca parlait du développement des extrêmes-droites en Europe, et il y a eu un truc sur Beppe Grillo en Italie, et on a appris que ce qui permet de dire que Beppe Grillo est d’extrême-droite : il est pour la sortie de l’euro et de l’Union européenne. Voilà, donc sortir de l’euro et sortir de l’Union européenne seraient égal à être d’extrême-droite… Ben non, les choses sont un peu plus compliquées que ça… Si on donnait plus souvent la parole dans les médias à un autre discours sur la sortie de l’euro – il ne s’agit pas de dire si je suis pour ou contre la sortie de l’euro, ce n’est pas le problème – mais on sait bien qu’il existe une pluralité de discours sur l’Europe et l’euro, et malheureusement il est réduit à l’extrême-droite. C’est un exemple, il y en a beaucoup d’autres. Donc, du pluralisme. »

Source : Acrimed

De l’indépendance

« On veut voir de l’indépendance, c’est-à-dire que les journalistes comme les rédactions ne soient pas soumis en permanence aux pressions de leurs hiérarchies, aux pressions de leurs actionnaires. Il y a les actionnaires effectivement qui pèsent, mais il y a également des mécanismes de reproduction, d’auto-censure, au sein même des rédactions. Et il y a aussi les petits soldats des actionnaires, qui sont présents dans les directions des rédactions, pour imposer des orientations, pour empêcher que certaines choses ne soient écrites. Je vous invite à lire le bouquin d’Aude Lancelin sur son expérience à L’Obs. Aude Lancelin qui, si je dis pas d’ânerie, est quand même la première journaliste depuis plusieurs décennies à être licenciée d’un journal pour raison idéologique, c’est à dire pour désaccord avec l’orientation du journal. Licenciée. Elle était numéro 2 du canard en question dont on peut penser par ailleurs ce qu’on veut, de même qu’on peut penser ce qu’on veut de ce qu’a pu faire Aude Lancelin à L’Obs, ce n’est pas le problème. On veut donc une réelle indépendance, vis-à-vis des actionnaires et vis-à-vis des rédactions et des hiérarchies éditoriales. Je pourrais prendre l’exemple d’I-Telé mais maintenant je suis dans le positif donc je ne vais pas multiplier les exemples… »

De la déontologie

« Ce qu’on voudrait voir, c’est de la déontologie. Ça peut paraître un gros mot, peut-être même moral, mais on veut de la déontologie. C’est-à-dire qu’il y a un certain nombre de choses qui ne soient plus considérées comme normales ou comme acceptées ou comme logiques en termes de production d’informations. Produire de l’information fausse, volontairement ou non, c’est quelque chose qui engage la responsabilité. Evidemment, je ne suis pas pour licencier les gens, ce n’est pas la question, mais il y a un certain nombre de professions, où si vous faites le quart de la moitié des conneries que certains font dans les médias, rapidement vous avez un rappel à l’ordre parce que vous mettez en jeu l’image de la profession ou de l’entreprise. Dans le milieu médiatique, l’erreur n’est visiblement pas un problème, les pronostics à la noix non plus. Nous, on s’est fait plaisir avec Acrimed, on a regroupé les Unes qui annonçaient la victoire de Juppé, les Unes qui annonçaient de quelles façons Hollande allait déclarer sa candidature… Une petite pensée pour Valeurs actuelles, qui la semaine dernière – vous pouvez encore l’acheter,  la Une est très très belle, c’est rouge avec une faucille et un micro, c’est de la propagande médiatique – sous-titrait “mensonges, manipulation des informations”. L’éditorial de Valeurs actuelles, dernière cette Une, discute de comment Hollande va annoncer sa candidature, ce qui est quand même drôle quand on prétend dénoncer les mensonges, la manipulation et la désinformation… »

Une amélioration des conditions de travail

« Ce que nous voulons voir, c’est donc du pluralisme, de l’indépendance, de la déontologie, mais aussi une vraie liberté dans la possibilité de travailler qui se traduise en matière de conditions d’exercice de la profession, de moyens de construire ses sujets et ses articles, dans les moyens dont on mène ses enquêtes. On aimerait donc voir des conditions de travail correctes aussi pour les journalistes. Et je le disais, mais c’est quelque chose qui est mal connu, la profession de journaliste connaît une dégradation absolument catastrophique de ses conditions d’exercice. C’est-à-dire que, y compris de grands médias qui se veulent sérieux, vous vous retrouvez à devoir faire un, deux, trois articles par jour, sur des sujets que vous ne connaissez pas, quand vous animez entre guillemets, quand vous contribuez au site internet. Du coup vous faites quoi ? Eh bien vous regardez ce que font les autres et vous répétez les mêmes choses, etc. Vous avez des gens qui sont pigistes, qui sont mal payés, pas payés, maltraités, etc. Nous avions récolté des témoignages de pigistes de divers médias qui expliquaient dans quelles conditions ils travaillent, c’est juste abominable. Je pense aussi aux gens qui travaillent dans des zones particulièrement conflictuelles, en Syrie ou ce genre d’endroit. Comme on veut pas risquer la vie des journalistes et parce que ça coûte cher en assurance, les grands médias n’envoient plus de correspondants ou d’envoyés spéciaux. On paye des pigistes sur place, qui sont payés comme des moins-que-rien. Nous voulons donc une revalorisation des conditions de travail des journalistes et des salariés des médias en général, parce il n’y a pas que les journalistes dans les médias, il y a aussi les gens qui filment, montent, qui prennent le son, les graphistes, etc., etc. »

Une information de qualité

« Ce qu’on aimerait voir, c’est une information de qualité, c’est-à-dire une information qui ne soit pas du commentaire, mais une information qui soit de l’information. Parce que ce qui domine de plus en plus dans les grands médias et y compris en termes de valorisation à l’intérieur de la profession de journaliste, c’est l’éditorialiste, celui qui est capable chaque jour de donner son avis sur à peu près tout. Tous les matins : « j’ai un avis sur ça, j’ai un avis sur ceci », « je suis invité sur une émission tel jour pour parler des élections aux Etats-Unis, le lendemain pour parler d’un attentat je ne sais pas où, le lendemain pour parler de la primaire de la droite », etc. En réalité ce que font ces braves gens – pour la quasi-totalité d’entre eux – ce n’est pas produire de l’information, c’est commenter soit des informations que d’autres sont allés chercher, soit commenter les commentaires des autres, soit commenter les rumeurs véhiculées par tel autre, et du coup commenter pourquoi ils véhiculent telle rumeur. Tout à l’heure on était au local d’Acrimed, toujours sur France Info, et je dis à mes petits camarades, ce matin sur France Info ils étaient en train de commenter les commentaires de certaines personnes du Parti Socialiste sur la déclaration de candidature de Manuel Valls. En fait, ils n’étaient pas en train de discuter de la déclaration de candidature, mais ils étaient en train de discuter de comment elle avait été commentée par d’autres. Et moi j’ai dit “Merde, on est en train de discuter de leurs commentaires ! On est encore pire qu’eux finalement”. Vous m’avez compris…

Voilà, ce que nous souhaitons donc voir, c’est un journalisme d’information, un journalisme qui produit des contenus originaux, des contenus informatifs, et donc avec les conditions de travail qui vont avec. On parle souvent de Médiapart, mais il y a d’autres, comme Reporterre, Bastamag, Politis, etc. Ils ne font pas de la recherche du scoop, ils produisent de l’enquête, que ce soit de de l’enquête sociale ou de l’enquête politique. C’est très peu repris. Parce qu’il y a le “il ne faut pas dire du mal du patron, le patron copain du média d’à côté”, mais il y a aussi tout simplement qu’on pense que ce n’est pas
intéressant. Ce n’est pas intéressant parce que soit disant c’est trop long, parce que soit disant les gens ne vont pas comprendre, parce que soit disant ils vont s’emmerder : “C’est compliqué quand même cette histoire, la Libye, il y a trop d’étapes”.

On est en ce moment en train de travailler sur l’interview de Fabrice Arfi de Médiapart par Pascal Praud sur la question de ce qui s’appelle les “Football Leaks”.
Il s’agit donc du scandale qui vient de sortir sur les affaires d’évasion fiscale, de fraude fiscale, de corruption, dans le monde du football. Il y a très très peu de reprise de ça alors que c’est énorme, y compris au regard de la place que le football peut occuper dans l’information. Donc Fabrice Arfi était invité samedi matin – je suis en train de vous vendre la mèche – sur I-Télé, pour parler de cette enquête-là lors d’une interview par Pascal Praud. Je ne sais pas si vous voyez qui est Pascal Praud. Il n’est pas juste un commentateur et journaliste sportif. Il a aussi une petite rubrique quotidienne le matin sur RTL dans la matinale d’Yves Calvi — c’est ça le problème quand on fait de la critique des médias, on est obligé de les regarder et de les écouter, en tout cas c’est un peu dur…

Pascal Praud à la course au scoop

Au cours de cette interview, Pascal Praud qui défend plutôt le monde du football, répète “quand même, c’est très réglementé, j’ai du mal à y croire votre truc”. Mais au fond, ce qui intéresse Pascal Praud c’est de savoir si Fabrice Arfi peut nous donner un nom de joueur français qui serait impliqué là-dedans. Voilà, tout en passant son temps à dire “moi j’y crois pas trop”, le fond de cette interview c’est glaner une info exclusive : “au cas où ce serait vrai, si on pouvait avoir une petite info exclusive ce serait quand même vachement bien, parce qu’on aurait des reprises. Mais l’ensemble de l’affaire est beaucoup trop compliquée”, etc. Donc voilà, ce qu’on voudrait, c’est un autre journalisme, une information de qualité, qui ne soit ni dans le commentaire, ni dans la recherche du scoop ou buzz… »

Une information de qualité accessible à tous

« Pour finir sur ce qu’on aimerait voir, c’est de ne pas tomber non plus dans l’élitisme. Il ne s’agit pas de dire “nous ce qu’on veut c’est Le Monde diplomatique pour tous, les meilleures émissions d’Arte” – s’il y en a encore d’ailleurs, de moins en moins quand même. Les médias, ce sont aussi du divertissement, et il faut l’assumer. Le divertissement ce n’est pas le mal. Parce qu’il y a aussi cette posture dans une certaine gauche radicale, alternative, qui consiste à considérer finalement que si vous souhaitez bien vous informer, c’est possible puisqu’il existe des bons médias. En réalité, les choses sont plus compliquées. L’information c’est quelque chose qui ne doit pas concerner une petite minorité, c’est quelque chose qui ne doit pas être organisé uniquement autour de critères de classes ou de capitaux sociaux, culturels, économiques. Il faut se poser le débat de façon à ce que le plus grand nombre puisse être informé et avec une information de qualité. Parce que tout le monde a le droit d’être informé – et de se divertir aussi. Et on peut se divertir en étant informés. Il ne faut pas verser dans un mépris pour des programmes qui se voudraient des programmes de divertissement. Y compris, on peut avoir un capital social et culturel très élevé et avoir envie de se divertir. De même, on peut avoir un capital social et culturel moins élevé et avoir envie de s’informer avec de la qualité. Il faut donc réussir à tenir tous les bouts. Cela revient donc à se poser plus généralement la question de la culture, de comment l’ensemble de la population peut bénéficier de médias, d’une information et de journalistes de qualité. »

3) Les propositions d’Acrimed : pour une réforme des médias

« Je vais maintenant passer aux propositions formulées par Acrimed. Je ne sais si ces propositions sont des revendications transitoires ou une proposition de réforme complète, je laisse les experts trancher… »

Un statut juridique pour les rédactions

« Nous proposons d’abord de créer un statut juridique pour les rédactions, c’est-à-dire de mettre en place une entité juridiquement reconnue au sein de laquelle sont associés l’ensemble des journalistes voire l’ensemble des salariés de ce médias. Le nom qu’on a retenu à Acrimed pour cette entité juridique, ce serait les « conseils de rédaction ». Ils intégreraient l’ensemble des personnels quel que soit leur statut, qu’ils soient en CDI, en CDD, qu’ils soient précaires ou titulaires, qu’ils soient pigistes ou qu’ils ne le soient pas.

Ces conseils de rédaction pourraient ainsi être un lieu où serait discutée l’orientation du journal ou du média (radio, télévision), un lieu dans lequel les journalistes (ou les salariés) aient la possibilité de contester les orientations proposées par la hiérarchie, un lieu où ils auraient la possibilité de s’opposer aux décisions prises par les actionnaires parce qu’aujourd’hui ça n’existe pas. Aujourd’hui, vous pouvez avoir une motion de défiance votée à 90%, l’actionnaire n’a pas à en tenir compte ! Il dit « C’est bien, vous êtes pas contents, mais c’est pas vous qui décidez ! » Et c’est sans doute un paradoxe : au sein d’un média, ce sont les gens extérieurs qui prennent les décisions qui engagent l’avenir du média sous prétexte qu’ils en sont propriétaires. Ces conseils de rédaction seraient dotés d’un certain nombre de prérogatives, d’un droit de véto sur un certain nombre de questions tout simplement parce que les journalistes et les salariés des médias ont leur mot à dire et qu’ils doivent avoir la possibilité de s’opposer à un certain nombre de décisions qui concernent leurs conditions de travail et la production de l’information au sein du média auquel ils travaillent. »

Une Législation anti-concentration

« La loi anti-concentration, c’est un serpent de mer. Dans le film Les nouveaux chiens de garde, on voit le parti socialiste qui n’est pourtant pas un parti bolchévique dire à l’Assemblée nationale « on ne peut pas laisser les médias aux forces de l’argent ! » et donc proposer une loi anti-concentration. Qu’est-ce que ça veut dire anti-concentration ? Ça aboutirait à ce que la carte du Diplo et d’Acrimed disparaisse. Il ne serait pas possible que des groupes possèdent des médias… enfin il faut que je finisse cette phrase : parce que si elle est isolée, je vais avoir des problèmes ! Mais il ne serait pas possible que des groupes soient en situation de monopole ou de quasi monopole. Ce ne serait pas possible que des groupes possèdent radio, télé, journaux. Il y a des situations qui se développent de plus en avec Xavier Niel et des gens comme ça : ils possèdent aussi les moyens de diffusion. Niel possède le site internet et le moyen d’accéder au site internet. Forcément, ça devient très difficile de s’opposer avec ce niveau de concentration. Donc il s’agit de limiter le nombre de médias qu’un groupe peut posséder, mais aussi de limiter la possibilité de posséder des médias et dans l’audiovisuel et sur internet et sur papier – mais ça pose la question sur laquelle je vais revenir en conclusion : ça pose la question de la propriété privée et c’est une question politique de s’attaquer à la propriété privée ! Mais il s’agit de poser comme principe que ce n’est pas parce qu’on a de l’argent que tout est permis. Donc proposer de limiter les concentrations revient aussi à poser la question de qui peut posséder des médias… Parce qu’il y a aussi des situations de conflits d’intérêt évidents : quand on possède des médias et que par exemple on passe des contrats avec l’Etat comme Dassault… ou comme d’autres, ça ne va pas sans poser une série de questions impossibles ! Vous avez des contrats avec l’Etat et dans le même temps, vous êtes propriétaires de médias, donc on peut imaginer que ça peut être un moyen de pression pour obtenir des contrats… Je dis « imaginez », mais en fait on le sait très bien, lisez Le Canard enchaîné ! Lisez un certain nombre d’ouvrages sur ces questions-là !

On sait très bien que posséder des médias pour des industriels et pour des grands groupes capitalistes, c’est une façon de s’acheter de l’influence politique et de s’acheter indirectement des contrats qui vont pouvoir servir le reste du groupe en dehors du secteur médiatique. De même que se pose la question de ces grands groupes qui possèdent des médias mais dont l’activité médiatique est une activité marginale ! Vous prenez des gens comme Bolloré : canal + il s’en fout, ça représente quasiment rien dans son chiffre d’affaires ! Quand Bolloré achète canal + il s’achète une marque, il pense Afrique, il pense au développement de canal + en Afrique, à quoi ça peut lui servir pour ses chantiers de construction, de ports, les voies ferrées etc. Et la question qui se pose avec un groupe comme Bolloré, c’est : comment des grands groupes peuvent importer au sein du secteur médiatique des pratiques qu’ils ont dans d’autres secteurs. Il ne s’agit pas de dire non plus qu’elles sont bonnes non plus dans d’autres secteurs. Mais quand on dit qu’on va manager un média comme on manage une entreprise qui fabrique des ordinateurs ou je ne sais pas quoi, ça a des conséquences catastrophiques sur la façon dont les salariés sont traités mais aussi dont l’information est considérée. Voilà, c’est une marchandise comme une autre, il faut la vendre et puis basta ! Ce que pratique Bolloré, c’est de l’intégration verticale : j’achète un groupe média comme canal + sur lequel on va faire la promo de chanteurs dont les disques sont chez Universal parce que c’est Vivendi (donc c’est Bolloré aussi) et puis qui font des concerts au Zénith ou à l’Olympia parce que c’est Bolloré qui l’a racheté… etc ! Le média devient un chaînon dans un ensemble industriel ou un regroupement capitalistique où finalement il sert l’intérêt du groupe en lui-même mais absolument pas l’information et le public.

Deux dernières choses qui ne sont pas des petits détails. »

 Un conseil national des médias

« Aujourd’hui on a le CSA mais il faut le dire clairement le CSA ne sert à rien. Déjà son champ d’intervention est hyper restreint puisque ce n’est que l’audiovisuel : donc sur internet, rien, sur la presse écrite, rien ! Quel mécanisme de supervision, de contrôle sur la presse ou internet ? Rien du tout… Ensuite, ce sont des gens qui sont nommés par le pouvoir politique, ce qui ne va pas sans poser un certain nombre de questions. Nous proposons de créer un conseil national des médias qui concernerait l’ensemble des médias, c’est-à-dire y compris le tiers secteur à savoir ni les médias publics, ni les médias privés mais les médias associatifs, à but non lucratif. Ce conseil concernerait donc tous les médias et il serait chargé de les réguler, de faire appliquer les différentes législations que je viens de rappeler. Il serait chargé aussi de contrôler, de rappeler à l’ordre quand il le faut et il serait composé de salariés des médias, de représentants des publics des médias et de représentants des organisations politiques (parce qu’il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas de représentants des organisations politiques). Peut-être au trois tiers, ce sont des choses à discuter mais il s’agit de créer un vrai conseil national des médias qui serait chargé de contrôler et réguler et qui ne serait pas seulement sous la tutelle des pouvoirs publics. »

Un véritable service public de l’information et de la culture

« Dernière proposition sur laquelle je termine : un véritable service public de l’information et de la culture, c’est-à-dire extrait des logiques concurrentielles, où on ne considérerait pas que l’information et la culture sont des marchandises comme les autres. On vous dit aujourd’hui « il existe le service public ». Sauf que le service public est dans une logique de concurrence avec le privé, dans une logique d’audimat, parce qu’il faut tenir, parce qu’il est sous-financé… Il y a eu de vrai débats sur la suppression de la publicité sur France Télévision : oui d’accord la suppression de la publicité, c’est bien… mais le problème c’est qu’on a asséché le financement du service public.

Un véritable service public de l’information et de la culture regrouperait l’ensemble des médias du secteur public mais ne s’appuierait pas uniquement sur les médias du service public tels qu’on les connaît aujourd’hui. Il aurait une deuxième jambe qui serait le secteur associatif. Il y a en France un nombre assez énorme de radios locales, de journaux indépendants, de petits journaux, de radios associatives. Sauf qu’ils n’ont pas de lieu de coordination et représentation, qu’ils doivent s’organiser eux-mêmes. Il existe un truc qui s’appelle la coordination permanente des médias libres qui est un truc qui regroupe une soixantaine de médias qui sont plus ou moins petits mais ça ne pèse pas suffisamment pour réellement changer les choses. Donc un véritable service public de l’information et de la culture devrait aussi s’appuyer, favoriser le développement de ces médias à vocation associative, non lucrative.

On nous répond souvent à Acrimed qu’un service public de l’information et de la culture, ça va être l’ORTF : une information monolithique d’Etat. Ecoutez, il y a un service public de l’Education nationale, environ un million de gens qui vont à l’école, c’est organisé par la même structure, il y a des programmes, des concours. Ça n’interdit pas aux gens d’aller éventuellement dans des trucs privés… Vous pouvez hein : l’enseignement privé ça existe. Voilà ! Ce n’est pas parce que l’éducation est nationale qu’elle est monolithique, étatique, propagandiste… (Il ne s’agit pas de dire que tout va bien à l’école !) Donc ce ne serait pas une information sous contrôle de l’Etat qui façonne les cerveaux, etc… L’information, c’est un droit. Quand on peut dire que l’information c’est un produit comme un autre… et bien c’est un problème. L’information, c’est un droit. Au même titre que la culture, la santé, l’éducation… C’est le droit de pouvoir informer dans des conditions dignes et sans être soumis à des pressions. Et c’est aussi le droit d’être informé… »

Conclusion : la question des médias est politique !

« Pour finir, la liberté de la presse n’équivaut pas à la liberté pour les grands groupes qui possèdent les médias de faire n’importe quoi et de faire dire n’importe quoi à leurs médias. Ce n’est pas ça la liberté de la presse… La liberté de la presse, c’est la possibilité pour les journalistes de travailler dans des conditions correctes, de pouvoir produire de l’information et de diffuser de l’information sans être soumis aux pouvoirs publics, aux lobbies privés, aux puissances de l’argent. La liberté de la presse, ce n’est pas pouvoir dire ce qu’on veut… C’est un peu plus compliqué que ça. Et c’est aussi en tant que tel qu’on doit le considérer quand on se pose des questions politiques : la question des médias est politique et la transformation des médias passe nécessairement par une transformation radicale des rapports de force économiques, politiques et sociaux. Et pour reformuler un truc qu’Acrimed dit tout le temps : la transformation du monde passe par une transformation des médias mais la transformation des médias n’est possible que si on se fixe comme objectif de transformer le monde, pas seulement de l’améliorer à la marge ! »

4) Questions du temps des lilas sur le “comment ?”

Frédéric Lemaire : « Merci beaucoup Julien pour cette intervention très riche, très intéressante. Avant de passer à la discussion avec le public, le temps des lilas t’a préparé quelques questions spécifiquement sur la question du « comment est-ce qu’on pourrait mettre en œuvre de telles propositions ? ». Puisque c’est une spécificité de ces réunions du temps des lilas de réfléchir aussi sous cet angle-là. »

Les grands groupes de médias comme force politique ?

Frédéric Lemaire : « Ce pourrait être intéressant de revenir sur quelques exemples de réformes qui ont été proposées dans des pays étrangers, notamment en Amérique latine, mais on a un exemple plus récent en Grèce. Je vais le faire très rapidement. Concernant les pays d’Amérique latine, on a le Vénézuela, la Bolivie, l’Equateur, l’Uruguay, l’Argentine, pays dans lesquels il y a un véritable mouvement de réformes du secteur des médias. La première chose qui frappe quand on voit ces exemples, c’est la violence des réactions que provoquent ces réformes, en particulier de la part des premiers concernés, c’est-à-dire de la part des grands groupes de médias privés. Ces réformes empruntent parfois certaines des propositions qui ont été faites par Julien. Par exemple, la réduction des seuils de concentration : cela ne veut pas dire l’expropriation des grands groupes privés, c’est vraiment la réduction des seuils de concentration, la facilitation de la diffusion des médias communautaires, etc. Je disais donc qu’on a, en face de ces réformes, de véritables campagnes de désinformations et de dénigrement. On peut dire que le contexte sud-américain est particulier. C’est vrai, il y a une concentration très forte, des groupes privés très puissants, qui jouent le rôle de forces politiques. D’ailleurs, on peut illustrer ça avec une citation d’Evo Morales, le président de la Bolivie qui disait : « Le premier opposant de mon gouvernement, c’est la grande majorité des médias ». Mais, est-ce que la situation est si différente en France ? Tu citais l’exemple de la loi Travail et récemment, cet été, dans le Monde diplomatique, il y a eu un article de Serge Halimi et Pierre Rimbert, qui revenaient sur la couverture de la loi travail. Pour eux, la couverture de ce mouvement montrait à quel point les médias étaient devenus une force politique à part entière, là on parle des grands médias. Ces grands médias agissent comme une force politique, et pourraient le faire notamment pour bloquer d’éventuelles réformes sur le secteur des médias.

Voici une première série de questions : est-ce que pour toi les grands médias en France agissent comme une force politique ? Est-ce que les grands médias ne seraient pas le premier obstacle à une réforme des médias ? Si c’est le cas, comment pourrait-on faire face ? Peut-on, par exemple, s’appuyer sur les salariés des médias : comme tu l’as dit une grande partie n’est pas forcément satisfaite de l’état actuel des médias. »

Julien Salingue : « Ah… Comme disait le général De Gaulle, vaste question… Effectivement, que ce soit les réformes que tu évoques ou les propositions que j’ai pu évoquer, il faut bien évidemment se dire que ces choses-là ne se feront pas dans la douceur, très clairement. C’est-à-dire qu’on parle de s’attaquer en réalité à des formes de monopole et de propriété bien installée, qui sont l’apanage de groupes qui ne sont pas de petits groupes, en termes de pouvoir économique, de poids politique, de poids social. »

Des moyens de pression très conséquents

« Ce qui existe en termes de chantage à l’emploi dans un certain nombre de groupes qui sont relayés dans les médias peut tout à fait exister dans ce domaine-là aussi. Si on prend l’exemple de l’histoire des droits de retranscription du foot, Bolloré et “beIN Sports” ont essayé de monter une combine. Ils sont en concurrence mais ils ont essayé de se mettre d’accord. Et alors, ce qu’a mis Bolloré dans la balance auprès des pouvoirs publics, c’est de dire : “attention, si vous n’autorisez pas notre accord, nous, on arrête de financer le cinéma français”. Et vous savez ce que Canal pèse dans le financement du cinéma. Ces gens ont des moyens de pression, des moyens de réagir, des moyens de peser et ils n’hésiteront pas à le faire. Bien évidemment, il faut se dire que ce ne sont pas des réformes qui vont se faire comme ça. Je parlais d’un rapport de forces politique, économique, social, à transformer. Voilà, c’est une condition.

Dans le rapport de forces actuel en France, malheureusement on l’a vu lors de la médiatisation sur la loi travail, c’est très difficile de résister à une forme de rouleau-compresseur néo-libéral, libéral, on l’appelle comme on veut. Alors, inverser l’ordre des choses, ça ne se passera pas dans les médias plus facilement que ça pourrait se passer quand on dit “il faut nationaliser les banques”. Cela ne doit pas empêcher que ce soit un objectif. Si ça a été possible en Amérique latine, c’est que les rapports de forces avaient été largement bouleversés. Certes les rapports ne sont pas les mêmes là-bas entre les groupes privés propriétaires des médias et les élites dirigeantes qu’en France. Mais il y avait la possibilité pour les gouvernements que tu as cité, de dire “on y va”, parce qu’on a un soutien populaire suffisamment fort, pour pouvoir tenir face éventuellement à la contre-offensive qui va se développer et qui a pu aller très loin quand même. Par exemple au Venezuela en 2002, on parle quand même d’un coup d’Etat qui a été organisé contre Chavez et qui pour beaucoup d’analystes est un coup d’Etat en partie organisé par et pour les grands médias, mais surtout leurs propriétaires, qui voyaient qu’ils avaient beaucoup à perdre économiquement à la poursuite des réformes qui avaient été engagées par Chavez, quoi qu’on en pense par ailleurs. Evidemment, il y aura des résistances, toutes ces choses dont on parle ça ne se fera pas sans confrontation, très clairement, comme tout programme de transformation sociale un peu radical, ça ne se fera pas sur la base d’un compromis historique. »

Une arme idéologique qui n’est pas toute puissante

« Tu disais pas d’expropriation… A un moment, limiter les seuils de concentration en France cela veut dire exproprier des gens. Exproprier au sens « se saisir », que la puissance publique se saisisse de ce que les grands groupes considèrent être leur propriété. Eh bien non terminé, ce n’est pas à vous. Cela a existé en France durant les années 1980, des expropriations. C’étaient les nationalisations du gouvernement Mitterrand, ça ne s’est pas fait toujours avec l’accord des trucs en question. C’est à ce type de choses qu’il faut s’attendre, et c’est à ce type de rapport de forces qu’il faut s’attendre. Avec cette chose spécifique pour les médias, et je viens sur l’article d’Halimi et Rimbert, qui est que ce n’est pas pareil d’être propriétaire de Renault et d’être propriétaire d’un grand média. C’est-à-dire qu’à un moment donné, être propriétaire d’un grand média, c’est une arme idéologique. C’est la possibilité de peser dans le débat public, voire même d’organiser le débat public, ou de contribuer à l’organiser. Une force politique à part entière ? Je ne sais pas si je ferais mienne la formule d’Halimi et Rimbert, mais par contre, qu’il y ait une puissance politique et une autonomie du champ médiatique, qui est capable d’aller sur le terrain politique pour défendre ses propres intérêts, bien sûr. Et il ne faut pas sous-estimer ça. Je pense, et c’est peut-être une petite différence avec l’Amérique latine – c’est ce qui avait été évoqué dans l’introduction – en France, dans l’état actuel des choses, le champ médiatique n’a pas besoin finalement de se constituer en champ totalement autonome du champ politique, parce que globalement ce sont de gens qui partagent un projet de société commun. En tout cas, les directions du champ médiatique – que ce soit les directeurs, les chefs de rédaction, les propriétaires – sont formés dans les mêmes écoles. Ils vont aux mêmes teufs, ils se marient entre eux, ils vivent dans le même monde. Donc ils ont une vision commune du monde, un habitus assez commun, mais ce qui est sûr, et c’est notamment vrai à l’heure d’internet comme on dit – ça ne veut rien dire mais disons-le quand même -, et on l’a vu lors de la couverture médiatique du mouvement contre la loi travail, il y a une puissance de feu des grands médias dont il faut se rendre compte.

Ce n’est cependant pas une toute puissance. Et je voudrais finir en disant ça : il ne faut pas partir battu, il ne faut pas se dire “c’est foutu, ils sont trop forts, ils sont trop grands”, etc. Souvenez-vous en France en 2005 le référendum sur le TCE, le traité constitutionnel, il y a eu une campagne rouleau-compresseur pour le oui, à l’arrivée ça n’a pas fonctionné. Il y a un certain nombre d’exemples récents qui montrent que ce n’est pas parce qu’il y a homogénéité dans les grands médias sur une série de questions que les gens gobent ça, se disent “c’est comme ça que ça va se passer”. C’est-à-dire qu’ils fonctionnent en vase-clos et ne se rendent pas compte à quel point le côté qui se veut homogénéisateur des grands médias provoque un rejet. C’est-à-dire se dire “s’ils le disent, c’est qu’il ne faut pas le faire”. Il y a un piège qui se referme sur eux, et cela fait partie des failles sur lesquelles on peut s’appuyer. »

S’appuyer sur les salariés des médias

« Dernier élément très vite, bien évidemment les salariés des médias. Ça pour le coup il ne faut pas sous-estimer, loin de là, les capacités de mobilisation, de résistance, de mise en mouvement des salariés des médias eux-mêmes, des journalistes eux-mêmes. Il ne faut pas penser que parce que dans tel média il y a tel crevard d’éditorialiste de droite, qu’ils sont tous pareils et qu’ils ne résisteront jamais parce qu’ils sont tous vendus au capital. Les choses sont beaucoup plus compliquées. Les journalistes sont des salariés comme les autres et à un moment donné on ne peut pas envisager de transformer l’entreprise, ou de transformer le groupe dans lequel ils sont, sans s’appuyer sur cette première réserve entre guillemets que sont les salariés eux-mêmes. Comme tout salarié, ils aspirent à travailler dans de bonnes conditions. Et vu ce qui est en train de leur arriver et ce qu’on leur prépare, ça va être un point d’appui dans les années à venir. »

Comment faire face à l’accusation d’attaquer la liberté de la presse ?

Frédéric Lemaire : Pour revenir sur la question des seuils de concentration, il y a un exemple récent, celui de l’Argentine, qui a fait récemment une loi de réforme des médias et qui a concerné notamment le grand groupe qui s’appelle Clarin. A la suite de cette réforme, il a été divisé en six entités. On voit donc que ce ne sont pas des choses impossibles, impensables. Ce sont des choses qui se font ailleurs qu’en France, qui sont possibles. Tu citais aussi l’exemple de RCTV, qui avait participé au coup d’Etat, voire qui était presque parmi les instigateurs du coup d’Etat contre Chavez. Au moment où le gouvernement vénézuélien avait décidé de ne pas renouveler la concession de la RCTV, une des réactions qui avait eu, vous vous en souvenez peut-être, en tout cas dans les médias français, c’était cette ritournelle que tu as évoqué, qu’on s’attaquait à la liberté des médias, puisque on s’attaquait à la liberté des groupes de médias, et en l’occurrence aux propriétaires des médias. Donc, si on se situe un peu dans un scénario de politique-fiction où on envisagerait en France une grande réforme des médias qui pourrait suivre un certain nombre de propositions qui ont déjà été énoncées par Julien, on pourrait se demander qu’est-ce qui pourrait permettre de faire face à ces procès d’intention de mise en danger, à travers ce type de réforme, de la liberté de la presse, de mise sous tutelle du pouvoir politique de l’ensemble du secteur des médias. Et alors une des propositions que j’avais entendue de la part de Rimbert, en l’occurrence, qui présentait ses propositions, c’était le fait que face à la légitimité médiatique, il fallait que le gouvernement qui propose ce type de réforme ait une vraie légitimité et un vrai soutien de la population, y compris par rapport à la réforme des médias. C’est-à-dire qu’il faut que cette réforme des médias soit un élément saillant du programme sur lequel doit être élu cette force politique, ce gouvernement. Je voulais peut-être avoir un commentaire de ta part là-dessus.

Enfin, pour terminer sur la question des obstacles institutionnels, et là je pense à un certain nombre de dispositions européennes qui ont organisé la libéralisation du secteur des télécoms par exemple, on peut penser à des accords d’investissement, de commerce et d’investissement. Comment faire face aux contraintes budgétaires institutionnalisées au niveau européen qui peuvent empêcher la mise en place d’un véritable service public de la culture et de l’information, notamment en interdisant certaines subventions… ?

Donc voilà la série de questions. Je suis désolé, il y a beaucoup de choses sur ton assiette.

Julien Salingue : « Oui, c’est une question qui est riche… Je vais répondre en deux temps.

Sur la question du procès en illégitimité, je suis tout à fait d’accord avec ce que tu rapportes de Rimbert et c’est ce que je disais par rapport aux gouvernements d’Amérique latine, c’est qu’ils parlent de réformes et de prises de décisions… Alors, il ne s’agit pas de dire “c’est le truc le plus important du monde les médias”, mais on parle de quelque chose qui est particulièrement sensible et qui a des enjeux particulièrement énormes en termes idéologiques, économiques, politiques, etc. Ce n’est pas quelque chose qui peut se faire par “Ah tiens, en fait je vous l’avais pas dit, je vais nationaliser TF1”. Ça ne marchera pas. Mais y compris la renationalisation de TF1, c’est une question qui devrait se poser, que nous on continue de poser dans nos propositions. Il n’y a rien qui justifie que cette chaîne de télévision, qui a été concédée au privé, qui est la chaîne de télévision qui a le JT le plus regardé d’Europe, il n’y a pas de raison de ne pas poser la question du non-renouvellement de la concession attribuée à Bouygues, entre autres en le prenant à son propre jeu. Je vais venir sur la question de l’illégitimité, de la légitimité. Lorsque Bouygues a racheté TF1, il a pris un certain nombre d’engagements en termes de contenus et lorsqu’on fait le compte par rapport aux engagements, le type est en dehors du cadre. C’est pas du tout pour ça qu’il y avait eu la concession de TF1 accordée à Bouygues. Et je sais que lorsqu’on parle de ça, les gens ouvrent grand les yeux : “Waouh ! Nationaliser TF1 ?!” Ben oui, c’est ce genre de choses dont on parle. Pas pour le plaisir d’exproprier un grand patron mais parce que on considère que l’existence d’un tel groupe… Les choses ont un peu changé avec les chaînes d’infos, internet, mais en réalité TF1 a été pendant tellement longtemps la chaîne qui donnait le « la » en terme de contenu, d’heures, de quoi on parle, etc., etc. Il fallait s’adapter à TF1. Si on pense que l’information et la culture doivent être un service public, ce n’est pas un groupe privé qui donne le « la ». De même que ça peut être valable dans plein d’autres secteurs, dans celui-là, c’est pareil. Cela nécessite un programme clair, ça nécessite d’avoir un appui, ça nécessite d’aller sur un autre terrain. »

Le scandale des aides à la presse

« C’est là que je veux venir sur le procès de l’illégitimité. Tu as évoqué les aides à la presse : c’est vrai que c’est un scandale ! C’est un scandale. C’est un scandale politique. Vous savez qui sont les deux journaux qui touchent le plus d’aides à la presse ? Le Monde et le Figaro. Le Monde et le Figaro. C’est-à-dire Niel, Bergé, Pigasse d’un côté, Dassault de l’autre. C’est ceux qui touchent le plus d’argent. 20 millions d’euros par an en moyenne ces dernières années d’aides publiques pour leurs journaux. On parle de groupes qui font des centaines de millions, voire des milliards, et qui gèrent des actifs financiers absolument énormes. A côté de ça, le Diplo touche à peu près que dalle, et toute une série de médias ne touchent rien. Eh bien oui c’est un scandale. De même que peut se poser la question, pour tout type d’entreprises qui reçoit des aides publiques, il n’y a pas de raison que ces entreprises-là touchent des aides publiques, surtout si c’est pour avoir les pratiques qu’elles ont. En plus, au niveau des médias dont on parle – sur Les Echos c’est particulièrement marqué – passent leur temps à faire le procès de “l’assistanat”, le procès de “il y a trop de dépenses publiques”, “il y a trop de niches fiscales”, etc. Ecoutez, soyez conséquents avec ce que vous dites, et arrêtez d’accepter des subventions qui sont de l’assistanat. Et, pour le faire de manière législative, il faut conditionner les aides. Les conditionner à l’existence de chartes éthiques dans les rédactions, les conditionner à l’existence de rédactions dotées d’un statut juridique et d’un droit de véto. Sinon, pas d’aides à la presse : « Tu peux continuer si tu veux de faire ton truc, mais t’auras pas d’aides publiques ». Les conditionner à un certain pluralisme, les conditionner au respect d’un certain nombre de règles en matière de droit du travail, etc. « Fais ton truc si tu veux dans ton coin, fais ton canard », mais c’est ce que disait Engels à propos de la nationalisation de l’école : si les curés veulent continuer à avoir des écoles, qu’ils les aient, c’est pas le problème ! On ne va pas leur interdire de les avoir, mais c’est pas nous qui allons les subventionner quand même. Sur ce procès en illégitimité il y a une réponse, qui est une réponse politique, qui s’appuie sur un vrai soutien populaire.

Je ne sais pas si j’ai oublié un bout de question… »

Frédéric Lemaire : La question des dispositions européennes.

Comment faire face aux contraintes imposées par l’Union européenne ?

Julien Salingue : « Ah oui, c’était la deuxième partie. En plus, tu es vraiment perfide, parce que tu sais très bien qu’ACRIMED c’est un peu compliqué par rapport à ces questions-là. Donc, on va dire que je vais enlever ma casquette ACRIMED et faire un commentaire plus personnel.

Il est évident que toute une série de ces réformes et de ces modifications législatives qu’on propose passent par une rupture avec les traités européens. Il faut se le dire clairement. Un service public de l’information et de la culture, tel qu’on l’envisage, on va se faire accuser de fausser la concurrence libre et non faussée. Sur ce service public, je l’ai dit très rapidement mais je vous invite à aller voir sur le site : il y a des articles qui détaille un peu chacune de ces propositions.

De même qu’exiger des chartes déontologiques, conditionner les aides à la presse, on va se faire accuser e je ne sais quoi. Donc, bien évidemment que cette question-là, la question des médias, pose la question d’une transformation plus globale de l’organisation institutionnelle du monde. Parce que tant qu’on y est, autant poser la question de la Ve République, c’est pareil. A un moment donné, il y a des choses qui ne sont pas possibles dans un certain nombre de cadres contraignants qui n’ont pas été faits pour empêcher la réforme du secteur des médias mais qui l’ont laissé de côté. C’est-à-dire ils ne sont pas fous, et quand dans un pays comme la Grèce les choses commencent à chauffer, on ferme l’audiovisuel public. C’est pas pour rien. C’est qu’on sait que ça peut avoir un poids ces choses-là, notamment lorsqu’on peut avoir des salariés qui sont remontés face aux choses qui sont en train de se passer. »

Débat avec la salle

[Les questions ont été regroupées en fonction des réponses de Julien Salingue]

Comment documenter la mainmise des actionnaires sur leurs médias ?

Question 1 : Souvent quand on dit que les médias ne sont pas indépendants, on est traités de « complotistes ». Quels éléments tangibles peut-on opposer pour documenter la mainmise de Niel et Pigasse sur « leurs » médias ?

Julien Salingue : Sur la première question, nous, on a toujours été très prudents à Acrimed. On ne fait pas dans le réductionnisme. Mais sur le sujet, y compris quelqu’un comme Julia Cagé qui est beaucoup invitée en ce moment pour son bouquin Sauvez les médias ! avec une analyse critique, y compris Julia Cagé met en avant comment la propriété privée dégrade les conditions d’exercice de la profession et de production de l’information. Mais au bout d’un moment, tout ne se résume pas à la propriété privée. Autrement dit, tout ne se résume pas à l’économie. Evidemment rien ne s’explique sans l’économie, mais tout ne s’explique pas avec l’économie… On n’est pas dans une situation où Bergé-Niel-Pigasse ont leur média qui serait Le Monde et dedans ils font passer leur ligne politique, où Lagardère ferait passer sa ligne politique sur Europe 1, où Dassaut ferait passer sa ligne politique dans le Figaro, où Bolloré… Quand tu es propriétaire d’un média grand public, tu ne peux pas être une brute qui apparaît comme le média d’un candidat à l’élection. C’est-à-dire qu’il faut un minimum de pluralisme à l’intérieur. Même au Figaro, il y a un pluralisme… Un pluralisme de droite mais si vous lisez le Figaro, vous vous rendrez compte qu’il y a des trucs assez différents quand même, dans le champ de la droite. Nous n’avons jamais relayé l’idée selon laquelle tous les matins, le propriétaire du média passerait en conférence de rédaction et dirait « il faut dire ça »… Non, c’est pas comme ça que ça se passe… En réalité, il y a une ligne éditoriale globale et ensuite, il y a énormément de mécanismes d’autocensure. « On ne va pas parler de ça sinon ça va foutre le bordel avec l’actionnaire ». Un exemple concret : Politis fait une enquête sur la façon dont Free gère ses salariés. Elle n’a aucun écho dans Le Monde propriété de Niel qui possède aussi Free. Sur TF1, vous n’aurez jamais des trucs sur l’EPR ou les catastrophes dans la construction de l’EPR « ça s’est encore fissuré ». C’est plutôt par les manques. Dans le Monde vous n’entendrez jamais parler des exploits de Niel. Dans Libération, par exemple quand ça a été restructuré, après la prise de contrôle par Drahi, le service de journalisme qui était auparavant dédié aux questions de télécommunication a été supprimé. Donc on ne va plus avoir de gens spécialisés sur les télécoms, sinon on va vite se retrouver en conflit avec le propriétaire. Donc on a beaucoup de mécanismes d’autocensures pour être en harmonie avec son propriétaire…

Et puis est arrivé Vincent Bolloré. Mais je crois que c’est à l’image du capitalisme en général. Il y a quand même des modes de gestion des conflits dans le salariat, des gens disent qu’on est en train de revenir au XIX° siècle, c’est peut-être un peu exagéré de dire ça… mais dans la façon très paternaliste et très violente de gérer les conflits, il y a quelque chose de très très vrai… Vous lisez le bouquin des Gariberts ou tout ce qui s’est passé pendant la grève à i-Télé, franchement… Y’a des moments c’est Zola ! Je vous jure, c’est d’une violence ! Donc avec Bolloré, ça peut être des interventions directes, des « on ne diffuse pas les reportages sur les banquiers qui sont mes copains ! », « on finance pas l’enquête qui risque… », « interdiction dans les JT de parler des enquêtes sur Bolloré en Afrique ». Ça a été fait de façon extrêmement brutale par rapport à ce qui se passait avant. Au point que même nous, on s’est dit que ce type c’est un ouf, alors qu’on a quand même l’habitude à Acrimed… Il ne fait preuve d’aucune discrétion…

Je dis tout ça mais oui, au-delà de Bolloré, il y a parfois des interventions. Par exemple, le fait de choisir les gens qu’on met aux postes de direction. Intervenir, ça peut être simplement dire : moi je veux tel directeur de journal, tel directeur de la chaîne. Là on peut choisir des proches, mais ça ne veut pas dire qu’il y a une intervention directe dans les contenus… Il y a des mécanismes d’autocensure et puis il y a des mécanismes de reproduction tout simplement. C’est vrai que j’ai malgré tout l’impression qu’on a des mécanismes de plus en plus violents ! L’affaire de L’Obs, Aude Lancelin qui se fait virer, ou ce qui peut se passer aussi à France télévision avec l’affaire du reportage d’Elise Lucet sur l’affaire Bygmalion où Michel Field dit « il faut pas le diffuser pendant les primaires de la droite parce que sinon on va nous accuser d’être partisans… » Le mec, il fait le truc le plus partisan possible en expliquant que c’est pour ne pas être accusé de l’être. On est quand même dans une ère particulière où les motions de défiance se multiplient dans les rédactions contre les actionnaires, contre les dirigeants.

Donc non, on n’est pas complotistes ! J’invite à lire le dernier billet de Frédéric Lordon qui est très bon même s’il est très lordonnien ? Il y prend à parti un fact checker et lui dit : « tu devrais plutôt aller fact checker les médias qui ne parlent pas des agissements de leur propriétaires. Je pense notamment à Le Monde qui a complètement oublié de relayer les enquêtes sur Free ». Il faut donc affronter l’argument de complotisme sans problème…

Quel contrôle des contenus de l’information ?

Question 3 : Par rapport aux pluralismes de contenu, quid de contenus qui ne seraient pas autorisés (complotistes, d’extrême droite etc.) ? Il doit forcément y avoir des règles à établir, comment ? Qui contrôlerait l’accès au champ de production de l’information ?

Quand on parle de pluralisme et de respect du pluralisme, il s’agit de distinguer deux grands types de médias. Il y a des médias qui sont des médias d’opinion, qui se revendiquent comme tels, et bien c’est leur droit ! Alors déjà ceux-là, qu’ils touchent des subventions publiques, c’est déjà un petit problème. Et s’ils sont des médias publics, alors là ça en pose encore plus. Vous faites des stats de qui sont les invités du 20h en termes de catégories socio-professionnelles, en termes de présentation des différents secteurs de la société. Parce que le pluralisme, c’est ça aussi… C’est pas seulement représenter les différentes idées, c’est aussi représenter les gens. Quand ce sont des médias subventionnés, c’est déjà un problème, quand ce sont des médias publics, c’est un énorme problème ! Après il ne s’agit pas d’interdire les journaux, des radios partisanes… C’est encore une discussion qu’on a eu entre nous, est-ce qu’il faut restreindre la liberté d’expression, interdire Zemmour. Moi j’ai une position très chomskienne, c’est que les gens disent ce qu’ils veulent. Y’a peut-être des trucs qui vont tomber sous le coup de la loi donc bon voilà… Mais il ne s’agit pas a priori de dire que telle personne ou telle opinion ne doit pas être admise. Parce que sinon on rentre dans un truc complètement fou parce que ça peut arranger certain aujourd’hui mais demain les mêmes mécanismes pourront servir à les interdire de parler eux… On sait bien que les lois qui permettent la dissolution des organisations politiques sont toujours utilisées ensuite pour… Il ne s’agit pas de dire qu’il doit y avoir un contrôle de la puissance publique et de dire que voilà, tu dois inviter untel untel untel… Chaque média fait ce qu’il veut. Mais à partir du moment où tu as des subventions publiques et bien tu dois aboutir à une forme de pluralisme. Et c’est là que le conseil national des médias entre en jeu où on a des salariés des médias, les organisations politiques, sans doute à la proportionnelle des élections, enfin ça reste à discuter, et les usagers – qui seraient chargés de contrôler tout ça…

Quelle place pour le modèle coopératif ?

Question 2 : En tant que lecteur, nous sommes partie-prenante. Pourquoi ne pas passer à un modèle coopératif ?

Question 4 : Pierre Rimbert a une proposition maximaliste qui est de faire en sorte que l’ensemble des médias deviennent des SCOP financés par la cotisation, c’est-à-dire indépendants de l’Etat (Valeurs actuelles et Figaro compris !)…

Par rapport au secteur coopératif, effectivement, il y a la proposition très radicale de Pierre Rimbert. Pour lui, en gros, c’est plus d’aides publiques pour personne dans le privé ! Ce sont donc seulement des médias privés mais coopératifs et qui sont globalement la propriété des lecteurs et des salariés. On a eu l’occasion d’en discuter, on a invité Rimbert pour discuter de ça. C’est évident qu’il y a aujourd’hui une sous-valorisation de ces médias-là. Vraiment. De ces médias coopératifs et une sous-valorisation de la force intrinsèque de ce modèle économique. Mais au bout d’un moment, Médiapart, c’est pas un média coopératif… Ça a été un financement classique par actions… Mais le slogan de Médiapart qui est de dire « seuls nos lecteurs peuvent nous acheter » à un moment donné, ça a fait sens aussi ! Le modèle coopératif est aussi une garantie d’une indépendance, d’une certaine autonomie et de ne pas être subordonnés à la puissance publique ou dépendants de pouvoirs privés. Après, dire qu’il faut que tous les médias passent sur le modèle coopératif, je ne suis pas de ceux qui vont jusque-là. Et je pense que le risque qui est derrière ça – qui renvoie à une discussion plus générale que celle avec Rimbert – c’est de tomber dans ce que nous on essaye de combattre, à savoir que les médias alternatifs ne deviennent pas une alternative aux médias. C’est-à-dire qu’il existe des grandes télés, de grandes radios, un service public et il ne faut pas renoncer au combat pour transformer ces structures qui existent. Il ne faut pas lâcher la proie pour l’ombre. Il ne faut pas renoncer à ce combat là en disant « un autre journalisme est possible, la preuve, il existe déjà, donc développons celui-là ». Ça risquerait de ne pas mettre ces médias en contradiction.

C’est ça l’idée que j’ai évoqué très rapidement qui est de dire que le service public de l’information et de la culture, il doit reposer sur deux pôles : le secteur public en tant que tel et le secteur associatif, qui sont les deux jambes qui peuvent parfaitement se compléter mais en ne jouant pas le même rôle… dans un cadre qui favorise le développement de ces médias dits associatifs y compris en passant par des aides financières. Rimbert dit notamment que toutes les aides financières publiques ne doivent aller qu’aux médias coopératifs et à but non lucratif. C’est un truc qui se défend. Mais ça ne suffit pas que tous les médias devraient prendre cette forme-là (coopérative).

L’affaire Itélé et le journalisme que nous voulons

Question 8 : Moi j’ai un vrai problème avec le cas d’i-Télé parce qu’on a beaucoup parlé du capital mais on n’a pas beaucoup parlé du travail. J’ai été un des premiers à me réjouir de ce qui se passait à i-Télé mais s’étonner quand ils sont rachetés, exactement comme L’express racheté par Drahi, d’être rachetés par un patron néolibéral qui met en application exactement la ligne politique et économique qu’on lui connaît, c’est un peu naïf… Après comme tu le disais, il y a 85 personnes qui ont été virées parmi les gens qui ont été parmi les meneurs de la contestation. Je ne connais pas son nom, mais il y notamment un monsieur barbu. C’était pas du journalisme très percutant, c’était un présentateur qui présentait à peu près tout ce qui se faisait. Mais ce qui m’a amusé dans la grève qu’il y a pu avoir, c’est qu’ils nous ont diffusé en boucle pendant la grève des reportages qu’on ne voyait jamais d’habitude mais qui tournaient en boucle pendant la grève… et qui pour le coup étaient plutôt pas mauvais… Et ils ont repris le soir du deuxième tour de la primaire de la droite en faisant exactement de la merde comme avant. Ce qui est amusant c’est que donc avec 85% de moins, on fait, c’est l’expression même du libéralisme, on est capable de produire toujours autant de la merde. Mon problème, c’est qu’on doit aussi parler du travail des journalistes. Quand on défend les gens de PSA, on n’est pas en train de lutter sur la question « est-ce que c’est bien qu’ils fassent des voitures ou pas ? » Mais justement, cette question de l’utilité du travail, je pense notamment au bouquin que viennent de sortir Brygo et Cyran (i.e. Boulots de merde). Oui, c’est dommage que PSA Aulnay soit fermé et qu’ils soient tous mis dehors, avec des drames sociaux absolument atroces… Mais en même temps, avec le pic de pollution, on voit bien que les gens qui fabriquent des voitures qui servent à polluer… Là on parle d’autogestion, de SCOP, je trouve qu’il y a des propositions intéressantes et je trouve qu’il faut réfléchir à la façon dont les journalistes produisent de l’information pour pas tomber dans ces phénomènes d’autocensure… Et là je vais peut-être juste rajouter une petite chose par rapport à ce que tu disais sur le CSA et sur les moyens de contrôle. Le type qui est expert de police / justice à BFM Tv qui a donné la place des gens dans le frigo à l’hypercasher, il a juste eu une petite tape sur la main ! Et on le voit pourtant encore sur tous les plateaux…

Julien Salingue : Je vais commencer par la fin sur i-Télé et autour de i-Télé. Il y a beaucoup de questions qui rentrent en jeu. Il faut regarder ce qu’était la plateforme revendicative des grévistes à i-Télé. Ils demandaient d’avoir un directeur de la rédaction et une rédaction qui ait les moyens de son indépendance vis-à-vis des actionnaires, ils demandaient une vraie charte éthique et déontologique. Ce n’était pas la première grève à I-Télé, il y en avait eu une de 4 jours en juin, il y avait donc aussi des revendications sur les conditions de travail. Ils avaient aussi des revendications sur la réintégration des dizaines de CDD qui avaient été dégagés etc. Donc globalement ce que demandaient les gens d’i-Télé, c’était de pouvoir faire leur boulot à peu près correctement et leur indépendance vis-à-vis des actionnaires.

Quand je vois ça, je me dis que ça fait partie de plein de trucs qu’on revendique au niveau des médias de manière générale. Pourtant, ils ne sont pas allés sur le site d’Acrimed pour aller regarder nos propositions, non, ils sont partis de leur expérience quotidienne comme tous salariés qui se mobilisent. Je trouve compliqué de dire « oui mais votre chaîne, c’est de la merde, on ne va pas vous soutenir… » La position d’Acrimed, ça a été un soutien critique à cette grève. Nous on a soutenu les salariés d’i-Télé en grève, on n’a pas soutenu la chaîne pour elle-même. Mais quand on a une centaine de salariés en grève… Il faut voir le côté symbolique de cette grève qui a donné une visibilité très forte aux salariés des médias et ce n’est pas un hasard s’ils ont reçu des milliers de messages de soutien de journalistes à travers les médias : c’était « enfin il y en a qui ont osé le faire, et en plus face à Bolloré ! »

Après, oui, il faut se demander ce qu’on pense d’une chaîne d’information en continu, est-ce qu’on pense que c’est un modèle qui structurellement est porteur de mauvaise qualité d’information ? Et bien, non ! Paradoxalement, la démonstration a été faite par i-Télé pendant la grève ! Parce que l’information en continu, ça veut dire fournir de l’information en continu, ça ne veut pas dire produire de l’information en urgence, ça veut pas dire être le premier sur l’information, ça veut juste dire proposer en continu des programmes d’information. Tous les reportages qui sont passés qui étaient des formats 9 minutes, 12 minutes, on peut les voir le samedi matin, le samedi après-midi, tard le soir ! Derrière ces reportages, il y a les gens qui étaient en grève, c’est-à-dire des gens qui allaient à Alep ou qui voulaient aller à Alep, qui faisaient des reportages à Jérusalem, des gens qui ont fait des reportages sociaux en France.

La vraie question, c’est celle de la hiérarchie de l’information, de la place qu’on leur donne. Quel est le programme ? Est-ce que le produit d’appel, c’est l’interview par Michael Darmon ou est-ce que toute la journée on diffuse des reportages ? Il y a une vraie réflexion à avoir sur qu’est-ce que c’est que l’information en continu et qu’est-ce que ça produit comme ravages…

Mais ce qu’il y a derrière, c’est la rentabilité, la financiarisation. Parce que de nouveau, il ne s’agit pas de dire : on est dans le truc élitiste, on est dans le reportage vachement bien léché en permanence. On dit : ce qui doit gouverner dans la hiérarchisation de la chaîne ou du média, ce n’est pas la rentabilité, c’est qu’est-ce qu’on veut offrir comme contenu ? La grève à i-Télé posait un peu cette question-là. Les 85 qui sont partis, ils sont partis d’i-Télé, ils n’ont pas été virés. Tout comme à Canal, tous ceux qui sont partis, sauf l’équipe du zapping, mais ceux qui sont partis, sont partis parce qu’on les a mis dans des situations où ils ne pouvaient que partir. On les a mis dans des placards. Et puis on leur a fait des chèques énormes. Ce qu’on n’a pas dit tout à l’heure quand on a parlé du fait que des grands groupes qui ont peu de rapport avec les médias possèdent des médias, c’est qu’ils ont la possibilité déjà de… Il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui peuvent survivre à 1 mois de grève. Pourquoi Bolloré peut-il survivre à 1 mois de grève ? Parce qu’il ne tire pas son argent de là. Parce qu’il est capable de faire des chèques pour des centaines de millions d’euros pour acheter le silence des gens, en faisant des chèques d’indemnités de départ… mais en faisant signer une clause de non-dénigrement. Donc c’est soit tu restes dans ton placard et tu vas crever là parce que tu n’as pas les moyens de faire ce que tu veux, soit tu signes un papier et tu touches un gros chèque mais tu n’as pas le droit de critiquer la chaîne et son actionnaire et tu n’as pas le droit de révéler les conditions dans lesquelles tu es parti.

Sur la composition du conseil national des médias

Question 7a : Sur le conseil national des médias, tu nous as dit que dans votre proposition, c’était un endroit où l’on représentait à la fois les professionnels, les usagers et les organisations politiques. J’ai vu que dans le projet du Front de gauche ou de la France insoumise, le projet c’est plutôt un conseil national des médias désigné par le Parlement : quels en seraient les inconvénients et pourquoi est-ce que c’est important d’avoir un conseil national des médias qui soit aux mains des usagers et des salariés ? Qu’est-ce qu’il pourrait avoir comme compétences qui soient contraignantes, au-delà des chartes éthiques, parce que des chartes éthiques, il peut déjà en exister aujourd’hui…

Ce qui m’amène à la question du conseil national des médias : la différence avec la nomination par le parlement, c’est sa composition. Oui, il doit y avoir une représentation politique, à l’image des rapports de force politiques, tels qu’ils s’expriment dans les élections. Mais ça ne peut pas suffire pour en faire un organe indépendant du pouvoir politique.

Je ne rentre pas dans le détail mais on est même pour constitutionnaliser le conseil national des médias, d’inscrire dans la constitution un droit à l’information et un conseil national des médias dont on préciserait les attributions. Il serait en charge des modes des financements, de la répartition des aides publiques dans les différents médias dans le cadre d’une réforme des aides publiques à la presse. Ça pourrait être une de ses attributions, de faire aussi en sorte que la législation dans les médias soit appliquée. De vérifier que les chartes déontologiques soient vraiment appliquées. Avec un pouvoir soit de signalement auprès de la puissance publique, soit de contraintes, ça reste à discuter. Pas un CSA qui tape sur les doigts et voilà.  Une possibilité de sanction (je suis pas fan de sanction, punir !) mais dire que s’il y a des lois sur les conditions de travail des salariés, sur la variété des programmes, sur le pluralisme… et bien il faut un organe indépendant qui n’est pas exactement le pouvoir politique en place mais qui associe les salariés, la représentation des usagers et qui fasse un travail de veille, d’information, d’intervention quand il le faut. Et la question de l’attribution des aides à la presse n’est pas un petit détail dans ses attributions.

Sur la transformation des habitus professionnels

Question 7b :  Comment on change l’exercice de la profession ? On a bien dit à plusieurs reprises dans la soirée qu’il y a une question de propriété des médias… mais il y a aussi une question d’habitus professionnel. Comment on transforme les façons de travailler ? Comment on fait pour que les journalistes ne travaillent plus par raccourcis et est-ce qu’il y a aussi dans le projet d’Acrimed… ou bien est-ce qu’on pense que c’est justement en changeant les usages, le fait d’avoir des médias qui ne procèderont plus par l’urgence et laisseront de la place à l’investigation que ça va peut-être se rétablir ?

Ce qui m’amène sur les journalistes, les habitus, comment peuvent-ils changer ? Parce que l’habitus du journaliste, il ne se construit pas qu’à l’école de journaliste, il se construit aussi dans le paysage professionnel dans lequel tu exerces ta profession. Et quand ce qui est valorisé dans ta profession, c’est le journalisme hyper productif, c’est le journalisme hyper réactif, c’est le journalisme où tu fais des clips sur tes articles… au bout d’un moment, les gens intègrent consciemment ou inconsciemment un certain nombre de normes.

On a fait un numéro dans le magazine d’Acrimed Médiacritique(s) sur la place du « journaliste international » dans les médias. Les grands journalistes dont on parle tout le temps, les Hemingway, les Jack London, Orwell etc. Albert Londres, c’étaient des journalistes internationaux. Le statut de journaliste international était quelque chose d’hyper valorisé, respecté. Il y a encore un peu de ça vis-à-vis du journaliste de guerre qui ose aller dans les zones de conflits. Mais à l’intérieur des rédactions, les journalistes internationaux, tout le monde s’en fout… Ils bossent sur des trucs, ça n’intéresse personne ! Comment tu dis ton pays ? Ca intéresse s’il y a une catastrophe, s’il y a une guerre, s’il y a quelque chose… si on peut faire de belles images. Mais ce qui est valorisé petit à petit, c’est le journalisme économique, c’est le commentaire politique. Ce n’est pas une fatalité mais c’est une modification des habitus. C’est ce qui fait que petit à petit quand on demande en école de journalistes qui a envie d’être journaliste international, ben parce que c’est dévalorisé, parce que tu vas pas gagner de sous, ça n’intéresse presque personne… Et donc voilà, ça transforme petit à petit le corps en lui-même.

Et donc la réflexion sur les habitus, c’est une réflexion sur les normes en vigueur dans le champ, sur les conditions d’exercice du métier, sur ce qui est valorisé…. Et c’est pas juste une réflexion sur les écoles ou la formation. Tu es formé pour un truc qui existe ou un truc existant. De la même manière qu’on peut déplorer que dans l’université il y a de moins en moins d’étudiants qui font de la recherche pure et de plus en plus qui vont dans les filières professionnalisantes, ça correspond aussi aux débouchés. Et évidemment, il ne s’agit pas de dire que les filières professionnalisantes ou le journalisme politique c’est de la merde, mais c’est de montrer que voilà, en fonction des évolutions de l’ensemble de la société, il y a des évolutions des champs, aussi autonomes soient-ils.

Sur la notion de média à but non lucratif

Question 7c : Il m’avait semblé lire dans le projet d’Acrimed quelque chose sur le statut de médias sans but lucratif. Est-ce que ce sont des médias associatifs ? Quelles différences vis-à-vis du statut des SCOP qu’on a un peu abordé tout à l’heure ?

Dernière chose : sur les médias sans but lucratif, je ne suis pas expert sur les différences, les nuances mais l’idée derrière la notion de médias à but non lucratif, c’est cet ensemble de médias très divers et qui n’ont pas pour objectif de rapporter de l’argent mais de produire des contenus. Après, la forme de propriété, c’est autre chose. Ils ne sont pas nécessairement associatifs, ils ne sont pas nécessairement coopératifs. Pour le dire simplement, la forme de propriété ne détermine pas forcément les contenus et la qualité. C’est la raison pour laquelle il faut faire ce distinguo.

De la place de l’information et de la culture dans la société

Ce qui s’est passé autour d’i-Télé, de même que ce qui ne s’est pas passé autour d’i-Télé, c’est hallucinant. La non intervention de la puissance publique est hallucinante. Il parait que le ministère du Travail et le ministère de la Culture et de la Communication sont venus pour trouver une issue au conflit. Mais quand vous regardez le protocole d’accord, il n’y a aucune revendication qui a été satisfaite. Ce n’est pas pour rien qu’il y en a 85 sur 120 qui sont partis. L’accompagnement de la puissance publique s’est borné à accompagner l’actionnaire dans son entreprise de mise au pas d’une rédaction et dans son entreprise de destruction d’une chaîne. Mais finalement, cette affaire pose la question du statut de l’information et de la culture dans une société, c’est ça qui est derrière. Est-ce qu’on considère que ça en vaut la peine d’aller à la confrontation et de s’attaquer à la sacro-sainte propriété privée ? Et oui… de se faire des ennemis puissants. Et de ne pas plaire à certaines forces sociales conservatrices ou soi-disant progressistes. Parce que l’information et la culture, c’est pas un petit truc, on parle du rapport au monde, on parle de ton être au monde, comment tu le perçois, comment tu le vis, comment tu le vois, comment tu te construis là-dedans. C’est pas une petite affaire et c’est pour ça que c’est une affaire politique et que ce n’est pas qu’une affaire économique.

Pour de nombreux grands groupes, s’acheter un média, ce n’est pas une affaire économique. C’est s’acheter une influence économique, c’est pour s’acheter des marques, c’est pour faire tourner la boîte dans son ensemble. C’est pas pour faire du fric avec le média, parce que c’est pas un secteur qui rapporte beaucoup, à part les grandes chaînes de télévision (et encore). Ce n’est pas un secteur extrêmement rentable. C’est une démonstration très concrète, qu’il y ait de grandes puissances prêtes à se faire la guerre entre elles pour un secteur pas rentable. Ca dit quelque chose…

Questions et réflexions pour une prochaine fois…

Question 5 : J’aime bien Rimbert mais je suis pas toujours d’accord avec lui. Je vais donner un exemple intéressant. Il y a encore quelques années, les deux journaux qui ont mal tournés, c’est-à-dire Libération et Le Monde avaient une certaine autonomie parce qu’ils ne dépendaient pas de grands groupes. Et pourquoi ça a mal tourné, pour des raisons économiques… Il est arrivé le moment où ils ne s’en sortaient pas et ils ont dû être rachetés par de grands groupes capitalistes. Même un journal comme Politis, qui a gardé lui son âme, de temps en temps, se tourne vers des gens aussi fréquentables que les mutuelles et autres. Sinon, il se serait cassé la figure depuis très longtemps. Bref, la réalité économique de la presse écrite, c’est que ce n’est pas rentable. Tout ça pour dire que ce que tu viens de dire, à savoir qu’il y ait un double financement, me semble la seule solution. Après il faudrait que ça respecte un certain nombre de critères, ce qui n’est pas le cas actuellement, mais sans aides publiques, la grande presse en France n’existerait déjà plus depuis longtemps.

Question 6 : Quand on parle de concentration des médias, il faut faire un peu d’histoire. Les médias actuellement se concentrent pour faire des grands groupes économiques. Et y compris, le fait que les chambres rédactionnelles soient achetées par les mêmes, cela réduit le nombre de médias : Bolloré s’achète une ligne complète de médias puis, à l’intérieur, il a les journalistes des sous-médias et des sous-titres mais qui donnent des aides à la presse, qui captent les aides à la presse des autres titres qu’il achète. Donc, en fin de compte, c’est de là que vient le problème. Il faut stopper à un nombre : 3 ou 4 titres et le 5ème ne peut plus être aidé, sinon les chambres de rédaction des 5ème, 6ème, 7ème ou 8ème titres, c’est plus des chambres de rédaction. Ce sont les mêmes journalistes qui écrivent les mêmes articles et on vend ça quand même, en faisant croire aux gens que ce sont des gens différents… C’est ce qu’il faudrait expliquer. Parce que c’est aussi un abandon de l’Etat par le biais du transport par exemple ! Dans le transport de la presse, avant les journaux étaient transportés quasi gratuitement par le train et ça, ça a été abandonné… Tous ces journaux qui n’étaient plus transportés gratuitement, ils ne pouvaient plus vivre et donc ils se faisaient racheter… Se pose donc un débat politique sur le financement de cette presse.

Question 7d : J’avais vu dans le projet d’Acrimed quelque chose sur la mutualisation des moyens de production et de diffusion dans le cadre de la mise en place du service public des médias. Comment est-ce que ça fonctionnerait et qu’est-ce que ça permettrait ?

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