Notre voyage dans le temps ce soir nous conduit dans les entreprises, pour réfléchir ensemble à des propositions concrètes et à un scénario pour faire fonctionner ces entreprises en donnant le pouvoir aux travailleurs. Il semble très significatif que cette question du travail et du pouvoir aux travailleurs n’apparaisse finalement pas comme une question de premier plan pour les organisations « progressistes » / « de gauche ». Le fait qu’on débatte abondamment dans le cadre de cette campagne présidentielle du revenu universel mais pas de la manière d’améliorer la situation des travailleurs dans les entreprises en est une illustration. Et même, cela ne semble plus être un sujet alors que les revendications d’appropriation sociale des moyens de production ont été jusque dans les années 1990 l’ADN de la gauche.  Même parmi les membres de la « gauche de la gauche », peu de propositions sont faites.

Introduction par Claire Vivés, #TeamLilas

Expliquer l’invisibilisation de la question de l’appropriation sociale des moyens de production

Deux éléments principaux permettent d’éclairer cette situation d’absence de débats et de propositions sur le travail.

1) L’obsession de l’emploi (emploi a / à tout pris/x)

La première attente aujourd’hui : diminuer le chômage. Donner un emploi à tou.te.s. Or, au nom de la diminution du chômage la question des droits des travailleurs est passée complètement au second plan. Les situations de chantage à l’emploi sont très fréquentes : on demande aux salariés de travailler pour gagner moins en échange du sauvetage de leur emploi. Aujourd’hui, donner des droits de représentation aux travailleurs est même vu comme un obstacle à l’emploi. Au moment de la loi Rebsamen en 2015, les modifications des règles de représentativité dans les entreprises dans un sens favorable aux employeurs étaient présentées comme propices à la création d’emploi.

2) Trop de lumière sur des transformations du travail marginales voire erronées

Dans ce contexte, il est finalement très souvent question d’emploi dans le débat public mais très peu question de travail. Et quand on entend parler du travail, le débat est souvent mal posé et deux idées monopolisent l’espace.

  • Fin du travail

La première consiste à affirmer que la robotisation ferait à terme disparaître le travail. C’est donc la réapparition de cette vieille idée fausse de la « fin du travail » qui réapparaît à nouveau ces derniers temps et est très présente.

  • Travailleurs seraient tous des « uber »

Deuxièmement, les propos sur le travail sont très largement consacrés aux modifications du travail consécutives aux plateformes numériques en ligne (restons ici sur les questions de travail et laissons de côté l’emploi). Ces propos braquent le projecteur (qui est surtout un téléobjectif) sur une réalité marginale : celle des chauffeurs uber, des bricoleurs sur des sites de « jobbing ». Il est par définition impossible de chiffrer cette réalité qui se situe aux carrefours de plusieurs situations mais le nombre de personnes qui tirent leurs revenus principaux d’uber aujourd’hui est marginal. Il ne s’agit pas de dire que cette question est sans intérêt mais de rappeler qu’en 2014 sur près de 26 millions d’actifs, il y a moins de 600 000 auto-entrepreneurs économiquement actifs, et que l’emploi non salarié représente en 2014 moins de 10% des actifs. Pourquoi donc limiter le débat à quelques travailleurs ?

Mettre la démocratie au travail au cœur de nos revendications

En conséquence de ces deux éléments, la réalité du travail de la très grande majorité des actifs reste dans l’ombre. Pourtant, les aspirations à un travail intéressant et utile, à de meilleures conditions de travail, à une intervention dans les décisions de l’entreprise, font bien partie de la critique ordinaire à l’égard du travail, mais ces exigences sont systématiquement minorées dans les débats économiques, y compris à gauche. On ne saurait viser une amélioration de l’emploi sans œuvrer pour une transformation du travail et une démocratisation des entreprises. Que peut-on en attendre ?

  • Une amélioration des conditions de travail qui se sont fortement dégradées

Les conditions de travail se sont fortement dégradées. La liste pourrait être très longue. De nouvelles formes de souffrance au travail sont apparues qui sont à rapprocher de la montée en puissance de l’ « organisation scientifique du travail » et des dispositifs néomanagériaux : évaluation individualisée, normes de qualité totale, benchmarking, lean management, modèles productifs en flux tendu, etc. Certes, cette dégradation a été rendu possible par l’existence d’une « armée  de réserve » mais elle s’explique aussi par de nouveaux modes d’organisation du travail et par la faiblesse de représentation des travailleurs.

La prise du pouvoir par les travailleurs pourrait permettre de proposer d’autres organisations du travail, démocratiques et qui mettent fin au management par la responsabilisation individuelles des travailleurs sans autonomie, qui sont aujourd’hui devenues monnaie courante dans l’entreprise, pour les ouvriers comme pour les cadres, dans la plupart des petites comme des grandes entreprises.

  • Une réorientation de la production

Une des difficultés rencontrées par les travailleurs aujourd’hui est la perte de sens de leur travail. C’est le cas dans le service public, mais aussi dans le secteur privé, comme en attestent de nombreuses études de psychologie et de sociologie du travail. Ceci est lié aux modes d’organisation du travail dont nous avons parlés. C’est également lié aux orientations données à la production du fait de la financiarisation de l’économie et de l’imposition d’outils de pilotages financiers dans les entreprises. Démocratiser le travail permettrait de produire mieux. C’est déjà le cas dans certaines entreprises reprises par des travailleurs. Je pense notamment à Scop-Ti, anciennement Fralib. Après le combat victorieux qui les a opposés à Unilever, les salariés ont décidé de remplacer les arômes artificiels par des matières premières 100% naturelles en privilégiant les circuits courts.

  • La réalisation / l’approfondissement de la démocratie

Aujourd’hui, certaines multinationales ont plus de pouvoir que les Etats. Leur pouvoir conduit à des formes d’impuissance de l’action politique. Il y a donc urgence à mettre fin à ces pouvoirs par l’appropriation sociale des moyens de production. Dans l’entreprise capitaliste, le travailleur est un subordonné, il n’est pas un citoyen. Démocratiser le travail, c’est mettre un terme à la situation où la démocratie s’arrête à la porte de l’entreprise.
C’est une idée simple, mais qui est peu souvent posée comme telle dans le débat politique : l’exigence démocratique requiert que les travailleurs aient tout le pouvoir économique et politique sur leur travail. Il y a bien sûr des expériences, passées et en cours, plus ou moins réussies d’un point de vue démocratiques mais souvent assez durables, de tentatives de réappropriation par les travailleurs du pouvoir sur leur travail, dans les entreprises récupérées un peu partout dans le monde, autrefois dans les expériences des conseils ouvriers, et aujourd’hui dans le cas des SCOP et des SCIC en France. Mais, pour n’en rester qu’à ce dernier exemple, ces statuts ne sont pas entièrement satisfaisants, et ces expériences restent isolées, et ne parviennent pas à se généraliser.

Malgré les enjeux à démocratiser les entreprises, les propositions en la matière sont rares. Dans son livre Coopératives contre capitalisme, Benoit Borrits en formule un certain nombre, sur la base duquel il a construit pour la discussion un récit, comme si le temps des Lilas était advenu et que les travailleurs avaient conquis le pouvoir dans l’entreprise, et démocratisé le travail.

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