Les grands médias jouent un rôle essentiel dans la production du consentement à l’ordre social et sont aujourd’hui un des meilleurs relais du «TINA». Avec des moyens considérables, ils mettent en forme, hiérarchisent les informations, font et défont l’événement tant par ce qu’il disent, que ce qu’il choisissent de ne pas dire. Les rappels ci-dessous ne se veulent pas exhaustifs, mais en introduction à la causerie des lilas sur la libération des médias, ils avaient pour objet de retracer les grandes lignes de la situation actuelle des médias pour que nous puissions nous consacrer ensuite à la transformation du monde médiatique.

Une activité économique comme une autre à la recherche de rentabilité

Si l’on observe matériellement les médias, on ne peut que conclure qu’ils sont un secteur économique comme un autre, fondé sur la recherche du profit. C’est donc d’abord comme une « industrie culturelle » qu’il faut les aborder et non comme une activité spécifique. L’exigence de la rentabilité sur laquelle repose toute activité économique conduit à privilégier les formules journalistiques les moins coûteuses et les plus rentables. Il faut « vendre », à moindre coût : pour ce faire, c’est l’immédiateté qui domine, les reportages, les enquêtes longues et complexes, étant abandonnés au profit de la réaction et du commentaire.

La dépendance de l’industrie culturelle à la publicité

Le modèle économique sur lequel reposent la plupart des médias est aujourd’hui beaucoup plus dépendant des ressources publicitaires que des ressources liées à l’achat de leur travail de presse (abonnement, diffusion au numéro, redevance). La chasse à l’annonceur conduit la plupart des médias à considérer que leur métier est moins de chasser les informations les plus intéressantes, d’enquêter, mais de « vendre du temps de cerveau disponible ». Cela a une incidence sur le type de contenu produit par les médias, qui cherchent à plaire au grand public, ou ce qui est supposé plaire au grand public. Cela a aussi une incidence sur la façon dont l’activité journalistique est menée, sous la pression constante des chiffres de vente ou de l’audimat.
Cette dépendance à la publicité à une autre conséquence : il ne faut pas déplaire aux annonceurs et les médias intériorisent donc une forme de censure larvée, une auto-censure, qui est le contrôle de la ligne éditoriale par les annonceurs. La « censure » de Merci Patron ! en est un exemple récent, avec le choix entre évoquer le film ou « bénéficier » de la dernière publicitaire de LVMH.

Une carte Acrimed / le monde diplomatique
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 La concentration de la propriété des principaux médias

Sous l’apparente multiplicité des titres de presses, le paysage médiatique est particulièrement concentré et tend progressivement à devenir la propriété de quelques grands groupes, qu’il s’agisse de la presse nationale ou de la PQR. Ce sont donc des conglomérats économiques, quelques familles, qui détiennent les principaux médias français, ceux diffusés le plus largement, les plus accessibles.
Quelles conséquences sur la production de l’information ? Malgré les belles chartes éthiques, c’est évidemment le propriétaire du journal qui détermine la ligne éditoriale de ce dernier. L’exemple récent de la rédaction d’I-Télé, en grève en raison de l’arrivée d’un suspect d’agressions sexuelles sur mineurs, s’il ne porte par sur la « ligne » du média, est révélateur : dans une entreprise de presse comme ailleurs, le propriétaire décide, les salariés obéissent. C’est bien celui qui paie les musiciens qui choisit la musique. Ainsi nul mot des déboires de Jean-Michel Baylet dans les journaux du groupe La Dépêche, dont il est propriétaire, mais louanges continuelles. Nul mot des déboires judiciaires de Serge Dassault dans le « Figaro », qui se félicite des ventes de Rafale, etc.

Le scandale des aides à la presse

Concernant le scandale des aides à la presse, ayons simplement en tête que ce secteur, qui vend à longueur d’édito la chasse aux assistés, est le plus assisté de tous. C’est notamment ce que relève la cour des comptes qui dresse en 2013 un bilan sévère des aides à la presse qui représentent entre 7 % et 11 % du chiffre d’affaires des éditeurs de presse… Quelques chiffres parlent d’eux-mêmes : « Le Point », grand pourfendeur de cet « assistanat », a perçu jusqu’à 4,5 millions d’euros d’aides publiques en 2013. « Télé 7 Jours », « Télé Star », « Télé Loisirs » et « Télé Z » ont perçu 20 millions d’euros en 2013, peut-être en raison de la profondeur d’analyse de leurs mots fléchés — contre 108 600 euros pour le « Diplo ». Ce mécanisme représente un budget considérable, 744 millions d’euros en 2013, tout en étant absolument incapable d’enrayer la crise de la presse.

L’homogénéité des discours comme conséquence du fonctionnement des médias en vase clos

La circulation circulaire de l’information

 Cette homogénéité des discours des médias dominants, Pierre Bourdieu l’expliquait par le phénomène de « circulation circulaire de l’information » : les informations diffusées par les médias sont très souvent des informations produites par d’autres médias. Comment l’expliquer ? Le monde des journalistes — ou, pour être exact, celui des éditorialistes — est un petit monde qui a tendance à fonctionner de façon autonome et autocentrée : on se lit, on se voit, on se compare, on se complimente… Et surtout on fait la même chose que son voisin : personne ne lit autant les journaux que les journalistes, qui sont imprégnés de discours journalistique. Comment le rappelait Serge Halimi dans Les Nouveaux chiens de garde, les éditorialistes et les directeurs de rédactions sont par ailleurs interchangeables, à l’image de Laurent Joffrin, qui, commençant sa carrière en 1981 à « Libération », passe en 1988 au « Nouvel Observateur », avant de faire en 1996, 1999, 2006, 2011 et en 2014 des allers-retours entre ces deux titres. Ou Franz-Olivier GIesbert qui a pu indifféremment travailler au Nouvel Obs, au Figaro et au Point…
L’événement, le fait, peut enfin très bien être produit par les médias eux-mêmes. Dans de telles « boucles de l’information », ce n’est pas tant que l’information soit pertinente qui motive sa diffusion, que d’autres médias l’ont relayée précédemment — et ce d’autant plus si ces médias sont influents, comme les journaux télévisés.

Le journalisme de révérence comme norme professionnelle

 La proximité avec le monde politique est patente : les difficultés de David Pujadas à interroger Nicolas Sarkozy sur les révélations de « Médiapart »  illustrent le refus de poser et d’assumer les questions polémiques. Cela s’explique par la formation des principaux journalistes, ceux qui interrogent les politiques, souvent passés par les mêmes écoles — comme Science Po — et appartenant à la même classe sociale. Cela s’explique aussi par la dépendance relative du champ médiatique au champ politique : la pression à la publication la plus rapide des dernières informations et la concurrence entre médias tendent à ce que ces derniers rechignent à se couper d’un personnage politique. Il faudrait aussi souligner le rôle des écoles de journalisme dans la construction de cet habitus professionnel, comme témoignait François Ruffin dans Les petits soldats du journalisme.

 L’entendement journalistique comme incorporation à l’extrême des attentes de l’audimat

La volonté de plaire au plus grand nombre, ou de produire un discours dans la « norme » supposée, pousse à une ligne éditoriale épousant les représentations du temps, à l’opposée d’un journalisme d’enquête et de description de la réalité sociale telle qu’elle est. Préjugés et représentations faciles, simplification à l’extrême, comme sur les « banlieues », les « cités », empêchent tout discours complexe.

 Des conditions de production, l’urgence et la précarité, qui affectent les contenus

L’urgence comme condition d’exercice, et son corollaire, le « fast thinking » évoqué par Bourdieu dans Sur la télévision, affectent les contenus médiatiques. Les médias ne sont pas le cadre d’une pensée développée, mais entretiennent des locuteurs spécialisés, habitués à parler de tout et rien sans maîtrise du sujet en question — « C dans l’air » sur France 5 en est l’exemple emblématique. Beaucoup de journalistes, en particulier dans la sphère audiovisuelle, sont quant à eux des pigistes : leur précarité les pousse d’autant plus au conformisme et à l’auto-censure, comme le montre Alain Accardo.

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