La « crise des migrants » hante les discours politiques en cette année d’élection présidentielle. Tous les candidats, ou presque, dénoncent le déferlement de hordes de réfugiés illégaux et la « prolifération » certaine de camps de migrants sur le territoire français qui ne pourrait pas – évidemment – accueillir « toute la misère du monde ». Tous ces discours sont très loin de reposer sur la réalité du phénomène migratoire que connaît l’Europe ou la France, pourtant modéré à l’échelle de la population européenne. Ils sont très loin également d’être à la hauteur des situations de détresse humanitaire de ces hommes et ces femmes qui fuient les guerres, la misère, la dictature ou le délitement des institutions de leur pays. Quelques rappels introductifs par Alexis Vilanova de #TeamLilas.

Quelques données sur la « crise des migrants »

L’arrivée de migrants en Europe et en France n’est pas chose nouvelle, ni spécifique à notre continent. Le phénomène que nous appelons parfois « crise des migrants » correspond à une entrée sur le territoire de davantage de personnes, depuis le début des années 2010, notamment du fait de conflits dans leur pays d’origine. C’est ainsi qu’on a noté une augmentation significative de la proportion de demandeurs d’asile en Italie et  en Grèce entre 2011 et 2015. Pour se faire une idée du nombre de personnes concernées, le nombre de migrants ayant franchi la méditerranée pour rejoindre l’Europe était d’environ 216 000 en 2014, est passé au million pour 2015 avant de redescendre à 360 000 en en 2016[1] (Source : HCR). Pour près de 60% d’entre elles, ces personnes sont originaires de Syrie, Afghanistan, Nigeria, Irak et Érythrée.

Ces mouvements de population se sont accompagnés de drames, portant le nombre de décès à 3400 lors des traversées de la méditerranée pour la seule année 2015 (source Amnesty international). La tragédie ne s’arrête évidemment pas à l’arrivée sur le sol européen et l’opinion s’est émue des situations des migrants dans les camps emblématiques de Calais et d’idomeni, par exemple. Dans les camps de fortune apparus sur les points d’arrêt des « routes migratoires », les migrants sont de fait privés des droits les plus élémentaires et des protections liées au statut de réfugié, et se trouvent dans des situations indignes, accrues par la répression des gouvernements locaux.

À la misère s’ajoute la séparation de familles, la situation très inquiétante des nombreux mineurs isolés (voir enquête HWR sur les mineurs migrants détenus en camp en Grèce notamment, le dossier « our hope is broken » d’Amnesty…) Cet Hiver, la vague de froid très rigoureuse qui s’abat sur la Grèce et les Balkans aggrave la situation sanitaire des dizaines de milliers de migrants qui s’y trouvent bloqués.

Regarder les chiffres : non il n’y a pas de « déferlement » de migrants en Europe

L’idée revient souvent, politiquement instrumentalisée, qu’il y aurait là une sorte de fatalité, la France et l’Europe feraient face à une vague considérable de migrants et nous serions dans l’incapacité de permettre des passages sûrs et des conditions d’accueil décentes, submergés que nous serions par un raz de marée de migrants. Cela impose un examen en quelques chiffres :

  • le HCR estime à 60 millions le nombre de personnes poussées à l’exil dans le monde. Ce chiffre est à mettre en comparaison avec le million de personnes ayant traversé la méditerranée pendant l’année record 2015.
  • Les réfugiés sont très majoritairement accueillis par les pays limitrophes du leur. Ainsi, quand nous évoquons un million de migrants à travers la méditerranée en direction de l’Europe, il faut se souvenir que la Turquie accueille 2,5 millions de réfugiés Syriens, le Liban 1 million, et la Jordanie plus de 600 000 (source : article OBS de février 2016, lui-même se référent aux chiffres du HCR)
  • Cette crise migratoire n’a rien d’unique dans notre histoire : Au lendemain de la seconde guerre mondiale, ce sont 40 millions de personnes qui furent déplacées pour l’Europe seule (source HCR). Et notre pays en particulier a fait face à des épisodes migratoires intenses dans notre passé récent : sans même évoquer les rapatriés d’Algérie, souvenons-nous qu’en 1979, ce sont 120 000 boat people qui étaient accueillis en France.

La situation actuelle impose donc de considérer la crise des migrants non comme une fatalité mais comme une question politique : Face à ce drame, que font les pouvoirs publics ? Quelle est la politique de la France, de l’Union européenne  en la matière ?

Une non politique de l’accueil des migrants

Pour politique, c’est plutôt une non-politique qui est proposée comme réponse et qu’on pourrait illustrer par trois éléments factuels, trois épisodes qui montrent la médiocrité des exécutifs européens :

– À partir d’octobre 2013, la marine Italienne organise une opération de sauvetage des réfugiés tentant la traversée de la méditerranée, l’opération Mare Nostrum, dotée de moyens conséquents. Plus de 100 000 réfugiés sont ainsi secourus dans l’année qui suit (source Amnesty 2014). Hélas, lorsque le gouvernement Italien demanda la participation des pays de l’union à l’effort, cette opération fut remplacée par l’opération européenne Triton, nettement moins ambitieuse, consistant en de simples patrouilles dans les eaux italiennes, sans mandat ni moyens de sauvetage.

– La relocalisation des réfugiés, c’est-à-dire leur prise en charge effective par les pouvoirs publics, fixée par la commission en septembre 2015 modeste par son objectif de 160 000 personnes pour l’Europe, montre la faiblesse les engagements concrets pris par les pays. La France, par exemple, s’était engagée à accueillir environ une vingtaine de milliers de réfugiés (soit à peine le quart des tribunes du stade de France !) dans ce cadre en deux ans. En septembre 2016, soit à mi-parcours, elle n’avait atteint que l’objectif de 1952 réfugiés accueillis.

– L’an dernier, enfin, les exécutifs européens ont passé l’indigne accord UE-Ankara du 18 mars 2016. Un accord portant sur le renvoi des migrants vers la Turquie en contrepartie de ressources pécuniaires et d’allégements des conditions de visa. Cet accord est en contradiction avec le droit d’asile. Il requiert la violation directe de la Directive européenne d’application du 26 juin 2013, dans laquelle il est convenu « d’œu­vrer à la mise en place d’un régime d’asile européen commun, fondé sur l’application intégrale et globale de la convention de Genève relative au statut des réfugiés du 28 juillet 1951 ». On voit bien là à la lumière de ces trois exemples l’absence d’une volonté politique d’accueil des migrants, malgré la situation dramatique et la dimension de la crise qui nous permet d’envisager des solutions d’accueil à l’échelle nationale comme continentale. Au contraire, l’arrivée des migrants est traitée par les tenants de l’ « Europe forteresse » comme une menace identitaire et donne lieu à une surenchère de discours alimentant la défiance vis-à-vis des migrants. C’est dans cette ambiance délétère que le délit de solidarité s’est retrouvé réactivé récemment (voir la Roya).

Il y a donc urgence à mettre en lumière les engagements qu’ont pris les citoyens, associations et collectivités locales pour tout à la fois répondre à l’urgence humanitaire d’une situation indigne, mais aussi montrer par la pratique, que des alternatives sont possibles et ainsi participer à lutter contre la résignation sur cette crise.

[1] la fermeture de la frontière terrestre Turco-grecque en 2015 a peut-être gonflé le nombre de traversées maritimes par la méditerranée).

Suggestions de lecture