Quelques rappels sur l’agriculture : 50 ans de dégats

Quand on parle agriculture, on a souvent en tête ces images d’épinal où – comme le titre de notre Causerie le rappelle – “le bonheur est dans le pré”. Pourtant, depuis plusieurs dizaines d’années, la réalité du monde agricole a bien changé. L’agriculture paysanne a laissé la place à une nouvelle agriculture industrielle et productiviste, aux mains des multinationales, qui étendent chaque jour un peu plus leur mainmise sur la nature. Comment en est-on arrivés là ?

Jusqu’à la fin des années 50, le modèle agricole dominant était bien différent de ce que l’on connaît aujourd’hui : des exploitations plus petites (15 hectares en moyenne, contre 55 hectares aujourd’hui) et surtout beaucoup plus nombreuses (2,3 millions d’exploitations en 1955, contre 450 000 seulement aujourd’hui). La mécanisation était encore relativement faible voir absente, et une pratique répandue de “polyculture élevage”, où bétail et cultures se partageaient les champs. Ce type d’agriculture, moins automatisable, était très demandeur en main d’oeuvre. Le secteur de l’agriculture employait alors ⅓ des travailleurs du pays.

Photo: extrait de Les derniers paysans, de Philippe Dubois et Serge Chevallier, ed. Delachaux

Mais à la fin des années 50, tout allait changer. Ces transformations répondaient à plusieurs objectifs :

  • assurer la sécurité alimentaire du pays, marqué par la pénurie qui avait frappé les années de guerre,
  • répondre à la raréfaction croissante de la main d’oeuvre agricole, l’après-guerre étant marquée par un fort exode rural,
  • répondre à l’objectif de maintenir des prix bas : c’est le développement d’une société de consommation et il faut réduire la part du budget des familles consacrée à l’alimentation pour qu’on puisse vendre des téléviseurs et des frigos,
  • mais aussi il s’agit de préparer l’entrée dans le Marché Commun européen et la concurrence internationale.

Pour toutes ces raisons, la France – particulièrement à travers son ministre de l’agriculture Edgar Pisani – va vouloir “moderniser” son agriculture, et la livrer aux mains du marché et de l’industrie. Les gouvernements de l’époque vont décider que l’on doit produire plus, pour moins cher, et avec moins de travailleurs. Et de remplacer les fonctionnements naturels, coûteux en temps ou en main d’oeuvre, par des fonctionnements issus de de l’industrie mécanique et chimique. En 1967, Henri Mendras, sociologue, décrivait cette évolution : “Armé de ces appareillages et indifférent à sa terre, spécialisé dans une spéculation dont il connaîtra bien la technique et le marché, le producteur de l’avenir n’aura plus rien de commun avec son grand-père paysan, qui avait appris de ses anciens un système de cultures et de savoir-faire délicats et raffinés”.

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Jusque dans les années 70, les aspirations à un travail moins dur et des rendements plus importants pouvaient laisser croire que ces changements étaient la solution : grâce aux nouveaux engrais chimiques, on augmentait les rendements par hectare avec moins de travail. Grâce aux insecticides, on n’était plus à la merci des insectes. Les semences vendues par les grands industriels garantissaient une production importante. Les agriculteurs s’endettaient pour acheter de nouvelles machines, diminuant encore la main d’oeuvre requise. Les ménages achetaient des télévisions, on exportait du lait, des céréales, et le progrès semblait suivre son chemin…
Mais derrière cet apparent progrès, les conséquences allaient s’avérer dévastatrices. Les quantités de produits déversés dans les sols commencèrent à les rendre de moins en moins fertiles. Alors on ajouta encore des produits chimiques. Ils ne retenaient plus l’eau, alors on les arosa encore plus. Les animaux ne se faisaient pas très bien à l’élevage intensif, alors on les gava d’antibiotiques. Alors que la polyculture permettait de tenir à distance nombre d’insectes et de champignons, la monoculture les faisait revenir. Alors on arrosait à nouveau de pesticides, et le cercle vicieux continuait. Et quand plus rien ne pousse ? OGM.

Les conséquences de ce système où la nature n’est plus au centre mais devient un facteur de perturbation que l’on doit réguler pour le mythe des bienfaits de la concurrence sont désastreuses pour l’environnement. On l’a dit, les sols deviennent de moins en moins fertiles. Fossés, hais, zones humides, sont détruits pour faire place à de grandes exploitations, c’est ce que l’on appelle le “remembrement”. Les machines utilisées massivement augmentent la pollution liée aux énergies fossiles. Les nappes phréatiques, les rivières, sont polluées par les engrais et insecticides chimiques. La biodiversité est elle aussi en danger : les abeilles, les insectes et donc les oiseaux, pour ne prendre qu’eux sont menacés. Des races de vaches, de moutons, des variétés de fruits, de légumes, disparaissent plus ou moins rapidement, à cause d’une forme d’eugénisme ne favorisant que les espèces et les races les plus productives et les plus rentables.

Et puis bien sur, les travailleurs agricoles sont les plus exposés aux pesticides et autres produits chimiques qu’ils utilisent pour leur production. Produits chimiques que nous, consommateurs, retrouvons tous les jours dans nos assiettes.

Les multinationales aux manettes

Ce tableau peu glorieux, c’est donc celui qu’on peut dresser de la mise en place d’une agriculture intensive et productiviste des années 1950 à aujourd’hui. Si la situation n’était déjà pas reluisante, on observe ces dernières dizaines d’années une aggravation de la situation, avec un vrai mouvement de financiarisation de l’agriculture marquée par une mainmise des multinationales sur le secteur. En effet, de regroupements en concentrations, de rachats en faillites organisées, quelques multinationales se sont accaparée la quasi totalité du monde agricole.

Ferme de Fair Oaks au Etats-Unis – Michael Conroy/AP/SIPA

Les grands groupes se partagent maintenant le gâteau. Dans le monde, ce sont quelques multinationales qui contrôlent la majorité des échanges mondiaux : Tate and Lyle, Cargill et Louis Dreyfus, par exemple. En situation de quasi monopole, ces entreprises peuvent ainsi imposer leurs règles et des prix toujours plus bas aux producteurs et peser sur les traités internationaux de libre échange et donc sur les lois mises en place par les gouvernements. En France, Danone ou Lactalis sont de bons exemples. Ils totalisent à eux seuls plus de 35 milliards de chiffre d’affaire par ans. Ou une entreprise comme Bigard, qui contrôle aujourd’hui la moitié de la transformation de la viande en France. Ces grandes sociétés se sont organisées pour défendre leurs intérêts et ont aujourd’hui des relais puissants, les lobby, comme la FNSEA, principal syndicat agricole, en réalité au service des intérêts des grands groupes d’agriculture productiviste.

Alors que ces multinationales contrôlaient auparavant surtout la transformation, elles se sont attaquées au secteur de la production agricole. C’est ainsi que que quelques grosses multinationales telles que Tyson Foods ou Cargill contrôlent par exemple aujourd’hui plus de la moitié de la production mondiale de porcs, et deux tiers de celle de volailles et d’oeufs. Soit en imposant des contrats exclusifs très durs aux plus petits producteurs, soit en construisant de gigantesques infrastructures, comme la désormais célèbre “ferme des 1000 vaches”, ou la ferme de Danone en Arabie Saoudite, qui concentre à elle seule plus de 32 000 bovins.

La distribution n’est pas non plus en reste, puisque là aussi, quelques très gros groupes comme Carrefour, Wall Mart ou Metro se partagent le marché. Et leurs centrales d’achat font là aussi leur loi en imposant aux agriculteurs des prix souvent en-dessous des coûts de production.

Contrôle de la production, de  la transformation, des prix, de la distribution. On aurait pu penser que la recherche du profit maximum aurait atteint ses limites : ce n’est évidemment pas le cas. Depuis les années 80, grâce à l’autorisation du brevetage du vivant, ce sont les semences que veulent contrôler les multinationales. D’abord avec ce que l’on appelle des “semences hybrides”, conçues pour résister aux pesticides et herbicides souvent vendus par les mêmes entreprises, puis avec les OGM. L’entreprise qui commercialise 90% des OGM vendus dans le monde est bien connue : Monsanto. Le principe de ces OGM est un peu le rêve de toutes ces multinationales : elles sont plus productives, mais à condition de les arroser d’engrais Monsanto, elles sont plus résistantes, mais à condition de les arroser de pesticides Monsanto. Mais surtout, les semences doivent être rachetées tous les ans car elles ne repoussent pas ! Les agriculteurs qui font ce choix, au départ présenté comme plus rentable car plus productif et demandant moins de travail, deviennent alors totalement dépendant économiquement de ces multinationales.

Et puis, comme si tout ça ne suffisait pas, ces multinationales se sont mises à racheter la terre. En Europe, mais surtout dans des pays émergents en Afrique ou en Amérique du Sud. Ainsi, on estime que 15 à 20 millions d’hectares de terres agricoles (soit l’équivalent des terres agricoles françaises) ont été rachetés (souvent pour une bouchée de pain) par des multinationales entre 2006 et 2009. Lorsque des paysans ne peuvent faire valoir leurs droits, souvent parce que les titres de propriété n’existent pas, ils sont expulsés de leurs terres manu militari, ou se retrouvent embauchés dans ces mega-exploitations aux conditions très dures et au salaire misérable.

Evidemment, ce type de production a un impact énorme sur l’environnement, mais il a aussi un impact sur les agriculteurs eux-même. De moins en moins de main d’oeuvre nécessaire pour produire la même chose, c’est aujourd’hui 20 000 destructions d’emploi par an. Si, comme on l’a vu, un tiers des travailleurs français étaient dans l’agriculture dans les années 50, ils ne sont plus que 3% aujourd’hui. Et parmis eux, on dénombre de moins en moins d’agriculteurs à leur compte : selon la CGT, 80% des emplois dans l’agriculture sont aujourd’hui des emplois précaires, saisonniers, temporaires. Aujourd’hui, le salaire moyen d’un agriculteur est d’environ 1200€ par mois. Une fois les différentes charges payées, beaucoup éleveurs ne réussissent même pas à se verser l’équivalent d’un RSA.

Ce sont donc des prix toujours plus bas pour faire face à la concurrence internationale des grands groupes, des prix qui en réalité ne couvrent souvent pas les coûts de production. Et puis, pour imposer ce système aux paysans, l’Union Européenne et les Etats ont conditionné certaines aides, subventions ou crédits à l’application de coûteuses nouvelles normes, qui ont obligé les paysans à s’endetter encore plus. Et plus ils s’endettaient, plus on leur imposait de produire davantage pour s’en sortir. Un véritable cercle vicieux.

Le rôle des institutions politiques

Bien sur, on vient de le voir, pour réussir à avoir les mains libres, les grosses entreprises se sont appuyées sur l’aide des gouvernements.

Jusqu’à la fin des années 60, par différents mécanismes dont le plus important et le plus célèbre est la PAC, la Politique Agricole Commune, créée en 1958, le gouvernement français et l’Union Européenne s’étaient attachés à protéger les agriculteurs de la concurrence des prix internationaux. A la fois pour protéger la sécurité alimentaire des habitants, mais aussi pour garantir un niveau de vie décent pour les producteurs. Mais lorsque dans les années 70 l’économie commence à ralentir, ce sont aussi les échanges agricoles mondiaux qui ralentissent. Dans les années 80, face à la surproduction, on brade alors les prix, pour écouler rapidement ces surplus de céréales ou de lait sur les marchés mondiaux, et l’on compense en versant de coûteuses subventions à l’exportation. Mais, à partir de 1992, c’est fini : les mécanismes régulateurs fondateurs de la PAC – les subventions à l’exportation et les droits de douanes – sont progressivement abandonnés, avec l’idée bien connue que le marché s’autorégulera. C’est dans cette logique qu’en 2003, la production est découplée des aides accordées aux agriculteurs : c’est désormais en fonction de la surface qu’elles seront versées. Ainsi, ce sont évidemment les plus grandes exploitations, celles qui en ont le moins besoin mais aussi celles qui polluent le plus, qui sont le plus aidées. 80% des aides directes reviennent à 20% des bénéficiaires, et le tiers des aides profite à seulement 3% d’entre eux.

Au niveau international, les gouvernements et les industriels dérégulent progressivement les marchés et les règles de concurrence : l’agriculture n’est pas épargnée. Depuis les années 60 avec la levée des droits de douane sur le soja, jusqu’en 1994, où – lors de la création de l’OMC, on affirmera l’objectif de faire tomber toutes les protections aux frontières, les droits de douane et les règles sociales et environnementales.

Cette dérégulation de l’économie trouve une illustration parfaite avec la spéculation sur les matières premières. Interdite en France jusqu’en 1993, ces spéculateurs sont désormais tout puissants au niveau mondial. De la même manière que certains spéculaient avec les subprimes sur le marché immobilier américain, les prix du porc, du blé, du maïs, sont devenus autant de supports financiers qui, non content d’enrichir un petite minorité de spéculateurs, influencent les cours des prix mondiaux, au détriment des agriculteurs et des consommateurs. On se souvient par exemple des “révoltes de la faim” en Afrique en 2008, conséquence direct de la flambée des prix de certaines matières premières liée à la spéculation.

Plus récemment, les accords de libre échanges, autrefois principalement imposés par l’OMC ou le FMI, se font directement entre pays ou zones économiques, de manière bilatérale, souvent en faveur des plus forts. On compte aujourd’hui plus d’une centaine d’accords de libre échange, qui bien souvent vont encore plus loin dans la dérégulation et la suppression de normes sociales ou environnementales que l’imposaient auparavant les institutions mondiales. Les exemples les plus connus récemment, sont le CETA, l’accord de libre échange entre l’Europe et le Canada, qui vient d’être voté, et le TAFTA, accord négocié dans l’opacité totale entre l’Europe et les Etats Unis, qui ont des conséquences directes sur le monde agricole. Au-delà de l’importation en Europe de poulet au chlore ou de boeuf aux hormones, dont on a tous entendu parler, c’est en réalité toute l’agriculture qui est menacée. Peu d’agriculteurs européens pourront faire face à la disparition totale des droits de douane, une de leurs seules protections contre une production agricole américaine beaucoup moins chère, mais socialement et environnementalement destructrice. Ces accords de libre échange vont encore plus loin, en projetant de supprimer toutes les normes sociales, environnementales et sanitaires qui freinerait la concurrence libre et non faussée entre les Etats Unis et l’Europe. C’est ainsi que par exemple les OGM, dont la production est pour l’instant contrôlée en Europe, pourraient rapidement se généraliser ici si le fameux “principe de précaution” qui prévaut pour l’instant venait à disparaître. Attention, il ne faut pas croire ici que les gentilles multinationales européennes s’opposeraient systématiquement aux méchantes multinationales américaines. En effet, les entreprises françaises réclament elles aussi l’accès à des marchés américains qui étaient jusqu’à présent régulés, comme la nourriture dans les cantines ou les administration américaines.

Lors de notre Causerie des lilas dédiée à ce sujet, Aurélie Trouvé, porte-parole d’ATTAC et ingénieure agronome nous a parlé des solutions alternatives pour retrouver le chemin d’un véritable progrès agricole, social et environnemental tout en protégeant notre sécurité alimentaire. Découvrez-là ici.

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