On a été voir Amargi  la dernière création de la compagnie Ada-théâtre écrite et mise en scène par Judith Bernard. Et vous savez quoi ? Non seulement on a beaucoup aimé mais on a y a beaucoup retrouvé l’esprit du temps des lilas. Bref on vous recommande de foncer la voir vous aussi et on a envie de vous dire pourquoi…

On parle de dette… et on ne s’ennuie pas !affiche

La pièce se présente une « anti tragédie » de la dette et propose de mettre en scène pourquoi et comment il faut annuler les dettes publiques (et privées !). Avouez que vous n’allez pas au théâtre
pour y écouter un cours d’économie et que l’idée même d’une pièce pédagogique sur la dette peut sembler « péniblement gauchiste ». Pourtant toute la réussite d’Amargi est d’être une pièce de théâtre dans laquelle on fait de l’économie sans en avoir l’air – et sans qu’on s’y ennuie un seul instant. C’est donc une vraie pièce de théâtre avec son histoire, ses personnages et pas seulement une conférence gesticulée. Et il faut saluer la mise en scène inventive, pleine de couleurs, souvent très drôle qui à partir de très peu d’accessoires (des balles multicolores, quelques cerceaux, une malle) arrive à nous transporte dans mille univers différents, de la Mésopotamie antique à un futur meilleur. La bande son de la pièce, assurée en direct par un percussionniste, appuie ces voyages dans le temps…. Pourquoi est-ce réussi ? Tout simplement parce que oui, on peut dire la politique et l’économie autrement qu’en jargonnant, autrement qu’en enchaînant les concepts et les chiffres (et pourtant il y en a des chiffres dans cette pièce !). C’est le pari que nous avons voulu lancer avec notre « oupopo » et Amargi est né exactement de cette conviction : quand on est minoritaires et que nos idées ne sont pas entendues, il faut essayer tous les moyens de les faire passer, il faut renouveler nos façons de les formuler ou de les mettre en scène…

C’est pédagogique !

Si vous êtes rétifs aux manuels d’économie, c’est pour vous l’occasion rêvée. Plus besoin de lire David Graeber ou Bernard Friot, Amargi vous les joue sur les planches. C’est en soi un tour de force d’avoir réussi à donner vie au problème de la dette. Avec cette pièce, Judith Bernard démontre que les économistes n’ont pas le monopole de l’économie, que la dette n’est pas amargi-8une question technique mais politique dont tout citoyen peut et doit se saisir. La démonstration fonctionne parce qu’elle s’incarne dans des questions concrètes, de la vie de tous les jours. La pièce démarre sur une question banale, mais qui peut être très douloureuse : l’argent qui nous reste en fin de mois. Puis elle enchaîne : « si j’achète un appartement, si une banque me prête de l’argent pour l’acheter, d’où vient l’argent de la banque ? ». Et à partir de là, elle tire le fil (au sens propre comme au sens figuré !) jusqu’à la nécessité de l’annulation de la dette. La pièce prend aussi à bras le corps nos peurs et nos préjugés : elle revient sur le traumatisme de l’hyperinflation de l’Allemagne des années 1920 sous la République de Weimar pour mieux déconstruire nos craintes face à la création monétaire. Vous en ressortirez plein d’arguments pour expliquer comment nos sociétés se sont construites sur l’endettement et comment en sortir…

C’est porteur d’espoir !

On le sait bien à gauche et plus encore à la gauche de la gauche que nous manquons trop souvent de perspectives. Trop de nos discours et de nos revendications s’en tiennent à déconstruire les arguments de nos adversaires, à lutter pour empêcher qu’on détruise nos acquis sociaux, bref à défendre ce que nous avons déjà plutôt qu’à inventer la suite. Amargi a donc une énorme vertu : elle nous aide à penser d’autres possibles. D’abord elle nous incite à comprendre le passé pour inventer l’avenir. Elle popularise des épisodes historiques trop peu connus dans lesquels l’effacement des dettes était une pratique courante. C’est d’ailleurs de la Mésopotamie sumérienne que vient le titre de la pièce : Amargi, c’est le retour à la mère, la liberté. C’est le moment où le roi voit poindre la colère de ses sujets tellement endettés qu’ils ont dû placer leurs enfants chez leur créancier en gage de leur dette et proclame l’annulation de toutes les dettes. En sortant de la pièce, on a presque envie d’en faire un cri de ralliement ! L’histoire est ainsi utilement mobilisée pour montrer combien nos servitudes actuelles sont la conséquence de construction finalement récentes, que d’autres solutions ont pu exister. L’histoire y est utilisée pour réarmer le présent et pouvoir penser l’avenir.

amargi-20Nous avons lancé avec nos causeries des espaces de réflexion qui sont aussi des projections dans un autre possible. C’est un pari que fait aussi Amargi : sans trop en dire, la pièce se termine en apothéose dans une scène d’anticipation du monde d’après, une sorte d’an 01 mais version réseau salariat. Et l’on visite pendant un bon quart d’heure un futur qui serait celui du salaire à vie, comment ça marche et comment ils y sont arrivés. Quoi qu’on pense des propositions de Bernard Friot et du réseau salariat, on ne peut que saluer l’audace de nous forcer à nous projeter autrement, de mettre en scène réellement qu’un autre monde est possible. Un détail est à savourer : le passage dans ce monde du futur se fait au travers d’un portail de livres, la morale de la pièce est d’ailleurs « tout est écrit, il suffit de savoir le lire »

Vous l’aurez compris, on s’est complètement retrouvé dans Amargi ! Alors n’hésitez plus, si vous êtes de passage à Paris, foncez voir la pièce. Elle se joue jusqu’au 4 décembre à la manufacture des abbesses.

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