Et si nos députés touchaient le salaire médian ?

J’ai fait un rêve. Notre assemblée nationale avait le visage de la France – le Sénat avait disparu, mais c’est une autre histoire, on en reparlera peut-être une autre fois… Sur les bancs du palais bourbon des jeunes comme des têtes grises, des femmes comme des hommes, des peaux de toutes les couleurs – mais surtout des députés de toutes origines sociales. Mieux ils connaissaient le prix d’un petit pain au chocolat comme celui du ticket de métro. Et ils ne votaient ni CICE, ni loi travail, pas plus d’ANI ou de réforme repoussant l’âge de la retraite. Non, ils défendaient même des lois au service de la population. Le secret ? Ils avaient le train de vie moyen de ceux qu’ils représentaient…

Baron noir : quand le député Philippe Rickwaert  arbore un bleu de travail à l’Assemblée pour défendre l’enseignement professionnel

L’Assemblée nationale est bien loin aujourd’hui de ce songe d’un jour d’hiver. Sur les bancs du palais bourbon, les cheveux sont gris, les hommes blancs dominent de façon écrasante comme les cadres et professions intellectuelles supérieures. A regarder nos députés, on pourrait croire qu’il y a en France seulement 0,4% d’ouvriers – ils sont pourtant plus de 20% dans la population active ! Il n’y a aucune règle écrite qui justifie ce fossé : il y a bien longtemps que le suffrage n’est plus censitaire. Il y a cependant bien des raisons pour expliquer cette situation : meilleure aisance dans la prise de parole des plus diplômés, sentiment de légitimité à faire de la politique des membres des classes dominantes, moindre disponibilité pour des activités militantes des plus précaires ou de celles qui assument l’essentiel des tâches ménagères et de l’éducation des enfants et qui n’ont pas les moyens de se payer les aides nécessaires pour les suppléer. Mais il y a fort à parier que ces écarts sociologiques entre nos députés et la société française ont des conséquences politiques.

Toute une partie de ce que vivent les français n’entre jamais à l’assemblée et reste étranger à ceux qui font les lois qui s’adressent à tous. Cette distance sociale nourrit la déconnexion entre les élus et ceux qu’il représente. Quand François Fillon considère que le salaire net moyen de 3.677 euros net de son épouse était « parfaitement justifié pour une personne diplômée de droit et de lettres », il méprise tous les diplômés de droit et de lettres très loin de ces niveaux de salaire !

Au fond, le « Peneloppe Gate » aura finalement été une bonne nouvelle : il a mis la question de la transparence au cœur de la vie politique et pointé l’opacité des indemnités et frais dont disposent les parlementaires. Elle a aussi pointé la très grande déconnexion entre le niveau de vie des français et de leurs représentants. L’Assemblée nationale nous le confirme : sans compter le crédit affecté à la rémunération de collaborateurs, un député dispose d’une indemnité brute mensuelle de 7 185,60 € soit 5 362,92 € net et d’une indemnité représentative de frais de mandat d’un montant mensuel de 5 840 € brut à sa libre disposition. Pour mémoire, le salaire médian en France est de 1772€, et 13% de la population salariée vit avec le SMIC

Alors oui, il faut lutter contre la corruption des élus, oui il faut lutter contre les abus de biens sociaux et les détournements de biens publics, il faut plus de contrôle sur l’utilisation des indemnités de frais de mandat. Oui, il faut limiter le cumul des mandats dans le temps. Mais si nous allions plus loin ? Si nous avions une façon plus radicale pour obtenir des élus à notre image ? Et si réduire les indemnités parlementaires permettaient non seulement aux élus de garder le contact avec la société… mais aussi de transformer progressivement la composition de l’assemblée nationale ? L’indemnité législative adoptée en 1848, avec le suffrage universel, a permis que des élus issus de milieux plus modestes trouvent le chemin de l’assemblée – le principe de gratuité de l’exercice des mandats électoraux avait eu pour conséquence pratique de favoriser l’élection de rentiers qui n’avaient pas besoin de travailler pour subvenir à leurs besoins.

Mais est-il nécessaire qu’un député gagne plus que 96% des salariés ? Podemos en Espagne a imposé à ses députés de se contenter de 3 fois le salaire minimum. François Ruffin, candidat aux législatives dans la première circonscription de la Somme, fait lui une promesse autrement plus radicale : limiter son salaire à un SMIC net de 1 181 € (le minimum de la convention collective des journalistes, sa paie au journal Fakir) – en attendant que le SMIC soit relevé à 1500 euros comme il le revendique. C’est exactement la démarche qu’adoptait à son âge d’or le PCF qui recevait de ses parlementaires l’intégralité de leurs indemnités et ne leur versait en retour que l’équivalent du salaire moyen d’un ouvrier qualifié du département de la Seine. Fakir vient de lancer une pétition pour limiter le salaire des députés au salaire médian. Et si c’était la bonne formule ? Peut-être que les députés auraient à cœur de défendre une politique qui augmentent les salaires et relève le niveau de vie moyen… Gageons que si la fonction de député ne correspondait plus au mode de vie d’un notable, elle serait peut-être moins courue pour ses avantages matérielles, et plus pour la volonté d’œuvrer pour la chose publique. peut-être que dans de telles conditions peu des députés actuels accepteraient de se représenter, voyant comme un sacrifice en termes de niveau de vie ce qu’ils jugent pourtant suffisants pour ceux qu’ils sont sensés représenter… Peut-être qu’alors des élus vraiment populaires pourraient progressivement prendre leur place ? Peut-être même que la face de la politique en serait changée…

Sylvie Aebischer

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