On a presque tout écrit sur la soit-disant « économie collaborative », de AirBnb au Boncoin, en passant par blablacar ou Uber. Nouveau lien social, potentiel de croissance, ingéniosité, détournement fiscal, concurrence déloyale pour les professionnels, contournement du salariat… Prenons pour une fois le problème à l’envers, comme on emprunte un sentier détourné et regardons plutôt non pas ce qu’elle aurait comme conséquences globales mais observons d’en bas comment elle se noue. Peut-être que ce détour nous en dira aussi long ou nous parlera mieux. Je vous propose une virée au ras de la route, dans l’univers de ceux qui louent leur voiture dans ces plateformes en ligne. De ces dizaines de locations passées, je conserve le portrait de tous ces visages croisés, de cette France qui se débat dans l’économie de la débrouille pour boucler ses fins de mois.

Je me rappelle de Mehdi. Sérieux comme un pape. Il habitait un petit immeuble sur la grande rue de Pantin et proposait une Opel familiale à un prix imbattable pour mes vacances de février 2015. Je revois encore son polo, son jogging et ses sandales, sa petite sacoche en bandoulière et son phrasé inimitable : « Nous allons procéder à la vérification de l’état du véhicule ». On aurait jugé qu’il avait été flic dans une vie passée. Sa voiture avait bien vécu : le rétroviseur intérieur tenait avec du scotch, le parebrise avait un impact côté passager, les pneus étaient à regonfler… mais oui pour le reste elle tenait très bien la route. Il y avait aussi dans la voiture une photocopie plastifiée d’une carte handicapée (« c’est celle de ma tante, mais hésitez pas à l’utiliser ! »).

Ce n’était en réalité qu’une de ses voitures : il m’a vite proposé de me relouer d’autres voitures sans passer par le site, en offrant des prix bien plus intéressants. Vu l’état de mon compte en banque, j’étais partante. Il relançait souvent son réseau de loueurs : « Arrivée de deux nouveaux véhicules diesel, pas chers à la location » J’ai loué 3 semaines une autre de ses voitures (en bien meilleur état, il faut dire que mes enfants s’étaient plaints « mais pourquoi tu loues des voitures cassées ? »). J’ai récidivé à la Toussaint. Puis pour un week-end et 800 km à un prix imbattable : 70€ et pas de caution. « On se connaît bien maintenant ». A Noël mes messages sont restés sans réponse. Il avait disparu… On ne saura jamais si finalement ses locations ne rapportaient pas assez, s’il a trouvé autre chose de plus rentable, s’il lui est arrivé quelque chose.

Je me rappelle aussi de Marie. Jeune fille bien sous tous rapports, drôle et gaie, qui nous a loué sa voiture une journée pour une virée en banlieue (20€). La première à me faire utiliser la version mobile du contrat de location : « hop on fait des photos avec le smartphone, ça va vite, j’adore, c’est trop pratique, j’ai plus à me galérer pour imprimer les contrats ». Elle disait vrai, c’était effectivement hyper pratique. Elle préférait que sa 206 serve si ça pouvait rendre service et que ça mettait du beurre dans les épinards. C’était un peu le cas de Samia aussi qui m’a loué sa C1 pour un week-end et que j’ai retrouvé chez son petit copain pour lui rendre sa voiture (on entre un peu dans l’intimité de l’agenda des loueurs un dimanche soir…) ou de Nolwenn qui m’a loué sa polo pour deux jours. Ou Marc, jeune cadre un peu coincé qui utilisait peu sa Scenic et était ravi qu’elle serve.

On était en plein dans l’image d’Epinal. Location entre adultes consentants et sympas. Des vingtenaires qui débutaient dans la vie et ne crachaient pas sur ces locations qui permettaient d’amortir la voiture ou de rembourser le parking ou les frais d’assurance.

Je revois aussi Kevin, propriétaire d’un restaurant qu’il fallait retrouver en dehors des horaires de service pour récupérer sa Xantia. Il s’était enfermé dehors en allant chercher la voiture, sa compagne est venue nous rouvrir pour qu’on puisse signer le contrat et nous a raconté enthousiaste comment Kevin enchaînait les locations sur ses deux voitures. Ils avaient aussi testé AirBnb, on lui a raconté que nous aussi, elle a ri : « Peut-être qu’avec nos locations comme ça, on va finir par la faire exploser leur économie ». Pas vraiment anticapitaliste pour autant, elle nous a aussi dit combien ils galéraient avec le restaurant. Je leur ai rendu la voiture la veille de leur départ pour l’Espagne, enfin son départ à lui, il partait avec ses enfants, elle partait de son côté avec sa fille. On s’était promis de tester leur restaurant « Souvent les gens qui louent une voiture reviennent après pour tester le restaurant ! », on a pour l’instant manqué à notre promesse, la carte était un peu chère pour nous…

 

L’été dernier, j’ai loué la voiture de Louis et j’ai pu pendant 3 semaines crâner avec ma BMW série 3, immatriculée dans le 93 avec un chapelet le long du rétroviseur intérieur et une carte de l’Afrique en guise de déco. De quoi faire fureur sur les petites routes d’Ardèche ! Louis était super attaché à sa voiture et m’appelait régulièrement pour avoir des nouvelles de son véhicule. Un jour, je l’ai récupérée rayée à l’arrière sur un parking par une voiture qui évidemment n’avait pas laissé de coordonnées. Charles m’a proposé spontanément de ne pas déclarer le sinistre sur Drivy et de nous arranger. Il avait un copain qui travaillait dans un garage, il verrait avec lui et on partagerait les frais. Je l’ai relancé au bout de 15 jours puis n’ai plus eu de nouvelles – Louis si tu me lis, fais-moi signe, même si évidemment je préférerais que tu m’aies oubliée… Peut-être que il n’était plus à quelques rayures près sur sa voiture. Ou bien que le devis, même divisé par deux, était trop élevé pour l’argent qu’il avait à mettre dans sa voiture. Ma location lui avait rapporté 500€ ; sans doute avait-il espéré ne pas avoir besoin de les réinvestir directement dans l’entretien de sa voiture…

Il y a eu aussi Djamel qui louait un transit qui m’a servi à déménager, Sekou qui m’a loué une mini camionnette 9 places où j’ai pu nous entasser à deux familles pour quitter Paris le temps d’un week-end. A chaque fois, les voitures étaient cabossées mais roulaient bien. Kamel qui m’a loué un trafic un soir pour déménager des meubles (rachetés sur le bon coin…) et qui avait le cœur sur la main, qui a tenu absolument à me ramener avec mon vélo dans le coffre jusque chez moi parce qu’il faisait nuit et que ça montait. Pendant que je louais son trafic, il enchaînait les trajets sur heetch pour arrondir les fins de mois. En me raccompagnant, il se confesse : « Franchement, avec mon loyer, je peux pas m’en sortir sinon… ». Il enchaînait donc son boulot de jour (il était vigile) et ses courses la nuit, parfois le week-end – mais pas trop, pour continuer à voir ses gamins…

Il y a aussi ceux qu’on repère vite sur les sites parce qu’ils proposent plusieurs voitures. Au point qu’ils s’emmêlent parfois dans les locataires. « Vous êtes Erika ? » C’était le cas de Jean-Christophe qui semblait avoir deux vies professionnelles : il louait 6 voitures mais la location devait se faire avant 7h30 parce qu’après il devait travailler. Il louait toujours depuis la même adresse à côte de la gare de Lyon. A côté, un autre propriétaire de voitures attendait son locataire et m’a remis sa carte : ils étaient « collègues » avec Jean-François, lui louait ses voitures au numéro d’à côté. Pareil, les locations se faisaient soit avant 7h30, soit après 18h30, entre temps, il allait travailler. J’ai essayé de calculer combien ça pouvait rapporter de louer ses voitures, au bout de combien de temps on amortissait l’achat d’une voiture même d’occasion, son assurance, le parking, si tout ça compensait les journées à rallonge, le stress de Jean-François coincé dans un embouteillage qui m’appelle pour prévenir qu’il aura 20 minutes de retard et que je sens plus stressé encore d’arriver en retard à son « autre » travail… Je n’ai pas réussi à savoir si c’était un bon plan qui pouvait permettre de doubler facilement son salaire, d’espérer arrêter de travailler ou si c’était un moyen de sortir d’une impasse financière – leurs voitures étaient clairement en meilleur état que celles de Mehdi mais ni l’un ni l’autre ne semblait rouler sur l’or.

Mon coup de cœur restera malgré tout Patricia. Je cherchais une voiture en urgence pour une semaine départ dans la journée, victime d’une annulation de location de dernière minute. J’avais écrit à des dizaines de propriétaires de voiture pour leur demander « de sauver mes vacances ». Patricia m’a appelé avec une voix de fumeuse qui se réveille « Bon allez je vais sauver tes vacances ! Là je suis à Orléans, mais laisse-moi jusqu’à 14h et je t’amène la voiture. Le temps de voir si j’arrive à me trouver un bla bla car… » Elle a débarqué à l’heure, énergique et impayable, les doigts calés et noircis par le travail. Quel travail je ne saurai pas, tout juste a-t-elle glissé « si j’avais eu des gros travaux, je serais pas venue, mais là… ». Elle habitait vraiment Orléans mais louait sa voiture au départ de Paris où elle en profitait pour visiter des amis. Et était prête à faire deux allers retours Orléans-Paris dans la semaine pour 321€. La voiture avait été achetée 6 mois plus tôt, roulait bien même si Sonia s’est bien gardée de me signaler avant le départ que la porte du passager ne fermait plus à clé ou que le phare de droite ne fonctionnait plus. Je roulais de jour alors je m’en foutais.

J’ai moins aimé la voiture que j’ai louée à Lbkkk (je ne connaîtrais que son pseudonyme) qui avait une entaille profonde dans la ceinture du conducteur – masquée par du gaffeur. Je n’ai pas rencontré Lbkkk personnellement, c’est un collègue à lui qui m’a apporté la voiture. Lbkkk travaillait à cette heure-là.

Il y a tous les autres qui n’ont jamais répondu à mes demandes de location, que je croiserai peut-être un jour pour une prochaine. Ceux qui sont trop chers pour moi parce que leur voiture est encore très neuve ou de standing. Ceux qui sont trop loin en banlieue (mais décidément beaucoup moins chers…). J’ai l’intuition que tous ont finalement un point commun, celui de la débrouille pour boucler les fins de mois – même si ils avaient quasi tous un travail à côté. L’économie collaborative dont nous bassinent les médias est peut-être surtout révélatrice d’une chose : la galère irrigue bien plus largement la société qu’on nous le montre à la télé. Et qu’elle est peut-être déjà une forme de ciment social…

Sylvie Aebischer
#TeamLilas

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