Par Alberto Amo

Durant les 50 dernières années, l’espace périurbain français a subi une transformation radicale du point de vue économique, social et de l’aménagement du territoire. À partir des années 70 un important changement de politique industrielle, accompagné de nouvelles dispositions en termes de logement et d’urbanisme, va bouleverser la géographie périurbaine française. Nous sommes peu après mai 68, l’une des plus grandes grèves de l’Europe d’après-guerre (entre 6 et 9 millions de grévistes). Le patronat et les pouvoirs publics se fixent alors l’objectif de développer une politique économique de « paix sociale ». L’un des mécanismes pour y parvenir sera de favoriser la construction de nouvelles aires de production industrielles de petite taille loin des grandes zones industrielles. Il s’agit des « zones d’activité », des ensembles diversifiés de petites-moyennes industries et de sous-traitants. Les activités économiques de ces nouvelles zones apportent une réponse partielle aux limites du modèle des grands bassins industriels, l’un des piliers des « trente glorieuses », qui touchent à leur fin. Mais l’objectif est aussi de démanteler peu à peu les lieux de communauté ouvrière que sont alors les grandes usines-villes : le partage des espaces de vie et de travail dans ces grands bassins avait favorisé la politisation du milieu ouvrier et la montée en puissance des syndicats et du parti communiste dans les années 70 (avec 21% des voix à la présidentielle de 1969).

La constitution de l’espace périurbain

Les zones d’activité sont situées à l’extérieur des grandes villes, à proximité des axes de communication routière qui se développent à cette époque. C’est le moment où le processus de migration depuis les zones rurales vers les grandes villes, qui avait marqué les trente glorieuses, commence à stagner. Suite à ces premières vagues de désindustrialisation, une partie de la population urbaine se dirige vers ces nouveaux bassins d’emploi.

Une de ces aires, « la Riboire », située à quelques dizaines de kilomètres de Lyon, a été le terrain de travail de la sociologue Violaine Girard, résumé dans son ouvrage « Le vote FN au village ». L’exemple de la Riboire révèle combien ces aires industrielles se développent grâce à l’impulsion des élus locaux et du patronat industriel, et au soutien de l’État via des subventions à l’urbanisation et le développement d’un tissu routier adapté. Dans certains cas, elles ont aussi profité du développement lié à l’implantation de grandes infrastructures d’état, par exemple les centrales nucléaires (c’est le cas de la Riboire). Une publicité conçue par les communes de la Riboire, parue en 1978 sur l’annuaire de l’Ecole Polytechnique, promet aux futurs chefs d’entreprise qu’ils y trouveront « un excellent climat social ». Les politiques locaux mettent en avant la « réputation de sérieux, de modération, et de conscience professionnelle de sa main d’œuvre » [4].

L’industrie de l’automobile, dès les années 50, illustre ce mécanisme. En effet, avec l’aide de l’État, Citroën construit une usine de montage en périphérie de Rennes en 1955. Pour le patron de Citroën à l’époque il s’agit de privilégier une population rurale « laborieuse, honnête et très individualisée », plutôt que la classe ouvrière de quartiers urbains « où il est si facile de créer une cellule communiste » [4]. Un autre exemple est fourni par Renault : dans les années 50 ce fabricant cherche une main d’œuvre peu mobilisée et s’implante à Flins, à 40 km de Paris, ce qui lui permettra dans les années 70 de déstructurer le bastion ouvrier de Boulogne-Billancourt [5].

L’aménagement des « zones d’activité » prend donc soin de préserver leur ruralité, ce qui va notamment passer par une politique de promotion de la propriété pavillonnaire. L’objectif est multiple. D’une part l’urbanisme pavillonnaire rompt avec les grands ensembles du logement social, propices au développement de contestations collectives, comme le signale à juste titre le PDG de Citroën. D’autre part, les emprunts pour l’achat constituent une charge psychologique susceptible de réfréner les revendications des travailleurs, soucieux de reverser les sommes dues et donc moins inclinés à mettre en danger leur emploi. L’investissement personnel dans la construction et l’entretien des habitations contribue en outre à ancrer leurs habitants, moins prêts à quitter leur lieu de vie pour chercher de meilleures conditions de travail ailleurs. Enfin, le cadre conjugal et familial comme mode de vie est renforcé, car souvent deux salaires sont nécessaires pour faire face aux emprunts.

Le rêve du pavillon

L’accès à la propriété devient pour beaucoup de travailleurs ouvriers une forme de réussite sociale et de distinction par rapport aux habitants des cités des grandes villes et leurs banlieues (dont certains sont issus). Le rêve du pavillon, malgré les efforts financiers considérables qu’il implique pour beaucoup de ces ouvriers, attire la main d’œuvre vers ces espaces. Mais pas n’importe quelle main d’œuvre : comme le montre Girard dans son ouvrage, la gestion de l’information sur la mise en vente de terrains et maisons facilite le contrôle des potentiels propriétaires par les élus locaux. Alors que les critères d’attribution des logements sociaux échappent à la population locale, cette promotion de la propriété permet donc de favoriser un entre soi social, qui tend notamment à exclure les populations d’origine immigrée.

À partir de 1976, faciliter l’accès à la propriété devient l’un des axes centraux de la présidence de Giscard d’Estaing. Depuis la fin de la guerre, le développement du logement social avait dominé les politiques publiques dans ce domaine. D’Estaing confie à son gouvernement la mission de « donner la préférence à l’accession à la propriété et au logement individuel » [6]. Les constructions de logements sociaux voient alors un fort ralentissement, et les aides à la propriété via des subventions fiscales et des prêts d’état à taux zéro se multiplient. Sous le slogan « tous propriétaires », les discours officiels donnent à la propriété un statut social positif, de réussite. Ces politiques semblent avoir atteint leurs objectifs : aujourd’hui les défiscalisations immobilières sont de l’ordre de 5 milliards d’euros par an, deux fois plus que le montant dépensé par l’État pour construire du logement social et améliorer l’habitat ancien. En ce qui concerne les ménages ouvriers, en 2010, 45% étaient propriétaires de leur logement (58% pour l’ensemble des ménages actifs) [7], avec un effort financier en très forte hausse (la part de ces ménages qui s’endettent sur plus de 20 ans est passée de 2% à 29% entre 1984 et 2006 [8]).


Les grandes surfaces, le BTP et le commerce de proximité

Ces politiques globales d’aménagement du territoire qui combinent habitat, nouveaux espaces industriels et développement de grands axes d’autoroute ont été accompagnées de l’implantation et de la généralisation des grandes surfaces et de la grande distribution, nouveaux moteurs économiques du pays. Depuis les années 60, quand les premiers hypermarchés ont ouvert, ce secteur commercial a vu une très forte expansion (en 2016 : 160 Milliards de chiffre d’affaires par an, 600 000 salariés directs). Leur succès doit beaucoup aussi à l’expansion de la culture de la voiture, l’un des signes de réussite des trente glorieuses. La construction de voies rapides devient une priorité des politiques publiques dans les années 70, avec en moyenne 300 km d’autoroutes construits par an. Ceci est en fort contraste avec la politique ferroviaire : dans la période 1969-1976 sont fermés au trafic de passagers environ 4 300 km de voies, notamment correspondant à des trajets omnibus [9]. De nouvelles lignes ont été ouvertes depuis les années 80 (pour grande vitesse principalement) mais au total, le solde depuis 1930 est d’environ 16 000 km en moins de voies ferrées.

Tous ces éléments ont participé à une évolution des habitudes et formes de vie des dernières 50 années, avec un fort impact dans l’aménagement des villes. L’un des effets a été la disparition du commerce de proximité, notamment en ville. Le taux de vacance de commerces en centre-ville ne cesse d’augmenter (en 2015 il était de 11% en moyenne pour les villes de moins de 100 000 habitants), et accompagne l’expansion des grandes surfaces (3.5 millions de m2 en plus chaque année entre 2005 et 2008). En 2012, 62% du chiffre d’affaires dans le commerce se réalisait en périphérie, contre 25% en centre-ville. Une situation qui contraste fortement, par exemple, avec l’Allemagne (un tiers en périphérie, un tiers centre-ville et un tiers dans les quartiers) [10].

L’ensemble de ces changements opérés depuis les années 70 participe au dépeuplement d’un nombre significatif de villes : 283 des 771 aires urbaines de France métropolitaine affichaient en 2011 une population résidente plus faible qu’en 1990 [11]. Et même dans les aires urbaines qui ne décroissent pas on observe un phénomène de migration des villes-centre vers les villes pavillonnaires de première et deuxième couronne. On assiste ainsi à un processus de paupérisation des centres-villes dans de nombreuses villes de petite et moyenne taille et à une expansion des cadres de vie plutôt individuels : en 2016, 68% de la population française habitaient dans des maisons individuelles (en hausse de 3.5 points depuis 2008), à comparer avec les 47% de l’Italie, les 42% de l’Allemagne ou les 33% de l’Espagne [12].

Le dépeuplement de certaines villes s’accompagne d’une forte augmentation de population des grandes métropoles. Le recul de l’emploi industriel (de 28% du total de l’emploi en 1975 à 15% en 2007 [13]) et l’expansion du secteur tertiaire se sont faits au profit des grandes villes mondialisées, qui concentrent la plupart des nouveaux emplois. D’après des données compilées par Christophe Guilluy, les 25 aires métropolitaines françaises de plus de 370 000 habitants concentrent 2/3 du PIB national (1/3 pour l’aire parisienne), alors qu’elles ne comptent que 39% de la population (18% pour la métropole parisienne). Ces aires ont beaucoup mieux résisté à la crise que le reste du pays : alors qu’entre 2006 et 2011 on constate un recul global du nombre d’emplois, dans ces métropoles le nombre d’emplois a progressé de 2.4% [14].


Parcours de subjectivisation dans l’espace périurbain

Les conséquences de ce modèle économique intriqué aux politiques d’aménagement du territoire façonnent les parcours de subjectivisation des habitants, leur rapport au monde. Dans l’exemple de la Riboire étudié par Violaine Girard, en zone périurbaine, l’isolement au travail et les dynamiques d’individualisation des parcours professionnels dans les zones d’activité rendent difficile la collectivisation de problèmes individuels. Ainsi, pour nombre d’ouvriers de ces aires périurbaines, le chômage reste un problème personnel. L’endettement lié aux emprunts immobiliers et le sentiment de promotion sociale par l’accès à la propriété des premiers venus dans ces espaces ont favorisé des parcours de subjectivisation qui mettent en avant des valeurs conservatrices, notamment le travail et la famille traditionnelle : bien que n’impliquant pas nécessairement une droitisation électorale, ces parcours, très différents de ceux des ouvriers et artisans des grandes métropoles et de leurs banlieues, permettent de comprendre une partie du succès du vote Front National parmi les ouvriers et les salariés en zone périurbaine. Marine Le Pen a en effet rassemblé 40% du vote ouvrier exprimé sur l’ensemble du territoire lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, suivie par Jean-Luc Mélenchon avec 22%.

Sources :

[1] Le périurbain correspond à la partie non-agglomérée des aires urbaines. Il entretient un lien fort avec le pôle urbain : une commune périurbaine au sens de l’INSEE voit au moins 40 % de sa population résidente ayant un emploi travailler dans le pôle urbain ou dans les communes attirées par celui-ci (d’après http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/periurbain).
[2] Daniel Bensaïd et Alain Krivine, 1968 Fins et suites, Nouvelles éditions lignes (2008).
[3] Les noms des lieux ont été modifiés dans l’ouvrage de Violaine Girard.
[4] Violaine Girard, Le vote FN au village, Éditions du croquant (2017), p. 41-42.
[5] Violaine Girard, Le vote FN au village, Éditions du croquant (2017), note 39, p. 43 : « Cité dans Wendeln (M.), Le territoire contesté. L’aménagement du territoire en France, 1934-1968, thèse de sociologie, EHESS, Paris (2012). »
[6] https://blogs.mediapart.fr/edition/la-revue-du-projet/article/180516/tous-proprietaires-une-tromperie-entretien-avec-eddie-jacquemart
https://www.humanite.fr/le-reve-pavillonnaire-est-un-leurre-et-un-piege-pour-les-classes-populaires-569735
[7] Violaine Girard, Le vote FN au village, Éditions du croquant (2017), p. 93.
[8] Violaine Girard, Le vote FN au village, Éditions du croquant (2017), p. 105.
[9] http://routes.wikia.com/wiki/%C3%89volution_du_kilom%C3%A9trage_des_autoroutes_fran%C3%A7aises
http://www.trains-et-trainz.fr/pages/doc-evolution-du-reseau-francais-entre-1850-et-1954-images
[10] Olivier Razemon, Comment la France a tué ses villes, Rue de l’Echiquier (2016).
[11] Nicolas Cauchi-Duval & Frédérique Cornuau & Mathilde Rudolph, La décroissance urbaine en France : les effets cumulatifs du déclin, Métropolitiques, 26 avril 2017. https://www.metropolitiques.eu/La-decroissance-urbaine-en-France,1093.html
[12] EUROSTAT http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Housing_statistics
[13] INSEE https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/1374392/EMPLOIR08c.PDF
[14] Christophe Guilluy, La France périphérique, Flammarion (2014).
[15] Sondage OpinionWay 23 avril 2017 https://fr.slideshare.net/contactOpinionWay/opinionway-sociologie-jour-du-vote-tour-1-prsidentielle-2017-23-avril-2017

Suggestions de lecture