L’expression «crise des migrants» a contribué à installer l’idée d’une déferlante de réfugiés aux portes de l’Europe qui risqueraient d’envahir et de submerger les pays d’Europe de l’Ouest.

Pourtant, s’il y a bien de vastes mouvements de population liés à des situations de guerres civiles au Moyen-orient ou en Afrique, l’Europe est loin d’être menacée «d’envahissement» et la France encore moins.

Au contraire, il faut dénoncer la politique d’accueil menée car l’ouverture des frontières n’a jamais provoqué d’appel d’air migratoire…

Les migrations : d’abord un phénomène Sud-Sud

Oui les mouvements de population ont explosé dans la dernière décennie. Mais elles sont liées à l’explosion des conflits et guerres civiles – et devraient même s’accentuer encore avec les dérèglements climatiques. On compte aujourd’hui 65 millions de déplacés, soit 3% de la population mondiale – mais la majorité des mouvements de population se font au sein même de leur pays (37 millions).

Le haut commissariat aux réfugiés dénombrait 21,3 millions de réfugiés en 2015 soit 0,3% de la population mondiale dont seulement 6% vivent en Europe. Le phénomène touche majoritairement les pays du Sud : 39% des réfugiés vivent en Afrique du Nord ou Moyen-Orient, 29% en Afrique et 14% en Asie / Pacifique, 12% aux Amériques. L’essentiel des mouvements de population se font du pays du Sud vers les autres pays du Sud.

Dans la crise syrienne, ce sont donc d’abord les pays voisins qui ont absorbé une majorité de réfugiés. Sur les 23 millions d’habitants que comptait la Syrie au début du conflit, 13,5 millions ont été déplacées, que ce soit pour trouver un refuge ailleurs en Syrie (8,7 millions) ou à l’étranger (on dénombre 4,8 millions de réfugiés syriens).

Ainsi c’est d’abord la Turquie qui accueille les réfugiés syriens (2,74 millions), suivie par le Liban (1,04 millions) et la Jordanie (0,6 million), bien devant l’Allemagne (332 000 réfugiés), la Suède (110 300) ou la France qui n’en a accueilli que 11 700 réfugiés syriens depuis le début du conflit.

L’Europe a été relativement moins concernée par la «vague des migrants»

L’Europe n’est pas en première ligne en matière d’afflux de réfugiés et demandeurs d’asile, même si les arrivées ont explosé en 2014 puis 2015, suite notamment à la guerre civile en Syrie. En 2015, 1,015 millions de migrants sont arrivés en Europe ; ils n’étaient plus que 352 822 à faire le même chemin en 2016.

Pour autant, au vu des conflits aux portes de l’Europe, ces arrivées sont relativement mesurées : en 2016, l’union européenne comptait 510 millions d’habitants. Si les 4,8 millions de réfugiés syriens devaient rejoindre l’Union européenne, ils ne feraient augmenter la population que de 1%. Nous en sommes aujourd’hui très loin…

Certains racistes y voient un problème culturel, considérant que ces migrants sont de confession musulmane et seraient une menace pour le modèle identitaire dominant, supposé de «racine chrétienne». Là encore ils se trompent : si l’ensemble des 4,8 millions de réfugiés syriens étaient accueillis en Europe et si tous étaient de confession musulmane, cela ne ferait progresser la part de musulmans en Europe que de 4% à 5%…

L’Europe n’a surtout pas réussi à mettre en place une politique d’accueil commune, le plan de répartition des migrants proposé par la commission européenne en septembre 2015, censé incarner la solidarité entre états européens a fait long feu.

En mars 2016, l’Union européenne signe un accord de «sous-traitance» de la crise migratoire avec la Turquie vers qui toutes les personnes arrivées illégalement en Grèce par la Turquie sont renvoyées, y compris les demandeurs d’asile, ce qui est contraire au droit international.

La France est très loin d’être une terre d’asile

Malgré les débats incessants sur la «jungle» de Calais, la France a été particulièrement épargnée par la vague de migrants. Elle n’a d’abord pas de frontière proche des zones de conflit et ne constitue donc pas un point d’arrivée des migrants.

Tournant le dos à sa tradition de défense du droit d’asile, elle ne s’est engagée qu’à accueillir 30 000 migrants syriens et irakiens sur 2 années dans le cadre du plan de répartition européen, ce qui est particulièrement faible – ils représentent à peine un tiers du stade de France.

Fin 2016, elle était loin d’avoir respecté cet engagement en n’ayant accueilli que 1 952 réfugiés syriens. Elle n’est pas non plus le pays le plus attractif en matière d’immigration par rapport à ses voisins européens, même si la demande a progressé en 2015. Ainsi, quand l’Allemagne enregistre 441 800 demandes d’asile, la  Hongrie 174 000, la Suède 156 100 et l’Autriche 85 500,  la France n’en reçoit que 80 075.

Sur cette même année, elle n’a donné une réponse positive qu’à 19 506 demandes d’asile… Ce faible taux est d’autant plus inquiétant qu’il conduit des milliers d’immigrés à vivre ensuite de façon clandestine sur le territoire, souvent dans des situations particulièrement douloureuses.

Au fond, la France n’a tout simplement pas pris sa part de responsabilité humanitaire dans la situation issues des conflits au Moyen-Orient et en Afrique. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Europe a compté 40 millions de personnes déplacées.

La France a fait face à des épisodes migratoires intenses dans notre passé récent : sans même évoquer les rapatriés d’Algérie, souvenons-nous qu’en 1979, ce sont 120 000 boat people qui étaient accueillis en France. Elle compte 64,8 millions d’habitants, si elle avait accueilli 120 000 réfugiés, soit l’ensemble des engagements de l’Union européenne, ils n’auraient représentés que 0,18% de la population.

Elle aurait surtout dû accueillir dans de meilleures conditions ceux qui migrent et parfois ne font que passer par la France. La jungle de Calais a compté dans les 6000 migrants ce qui au vu de la crise migratoire européenne est finalement assez peu. Il était complètement possible de leur proposer des conditions d’accueil dignes, comme l’a fait une commune comme Grande Synthe.

L’ouverture des frontières ne provoque pas d’appel d’air

Dernier argument : non, l’ouverture des frontières ne provoque pas un appel d’air en matière d’immigration. C’est ce que montrent plusieurs exemples historiques. Ainsi, la frontière entre le Népal et l’Inde est ouverte depuis 1950 et les deux pays ont des niveaux de vie très différents. Or, les népalais n’affluent pas massivement en Inde. Il en va de même entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande ou au sein de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest.

Mais c’est l’Europe de Schengen qui est la matérialisation la plus frappante. Schengen est  un espace de libre circulation, or de sa création en 1985 à aujourd’hui aucun exode massif n’a été observé que ce soit de l’est vers l’ouest ou du sud vers le nord de l’Europe.

Les politiques de régularisation des immigrés clandestins ne provoquent pas non plus d’afflux massifs ou «incontrôlables». L’Espagne a pratiqué plusieurs vagues de régularisation d’immigrés en situation irrégulière depuis les années 1990.

En 2005, plus de 600 000 clandestins ont été régularisé. A chaque fois, après un léger afflux, la situation s’est stabilisée et le taux d’étrangers dans sa population est globalement resté stable. En revanche, les politiques de reconduite à la frontière ont un coût exorbitant (entre 12 000 et 28 000 euros par expulsion selon les estimations). Voilà qui donne matière à réfléchir…

*    *    *

Le nombre de migrants morts en Méditerranée en 2016 atteint le nombre record de 3 800, selon l’ONU, soit un mort pour 88 arrivées. Accueillir ces hommes, femmes et enfants qui fuient la guerre et les conflits est d’abord un devoir humanitaire !

Le droit d’asile est un droit de l’homme fondamental reconnu par la Déclaration universelle des Droits de l’homme, la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne et la Convention de Genève. Le préambule de la constitution de 1946 déclare que tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur le territoire de la République. La loi de 2003 étend ce droit d’asile aux civils dont la vie est directement menacée du fait d’une violence généralisée résultant d’une situation de conflit armé interne ou international.

Il est donc temps de rétablir un d’un droit d’asile plein et entier et d’assurer un accueil digne et pérenne des demandeurs d’asile comme de repenser entièrement la politique d’immigration !

Pour aller plus loin :
– Le Figaro fait le point sur le nombre de migrants en Europe (décembre 2016)
– Vidéo en anglais mais très claire sur la crise des réfugiés en Europe
– France tv Info : le point sur le nombre en morts en Méditerranée (octobre 2016)
– Alternatives économiques : Pourquoi les réfugiés syriens se trouvent d’abord au Sud
– 20 minutes : un article pour tordre le coup au mythe de « l’appel d’air »
– Télérama : interview de François Gemenne qui s’appuie sur des exemples historiques pour démonter le mythe de « l’appel d’air »

– Tribune : « Pour en finir avec la gestion des flux migratoires »

Suggestions de lecture