« Occuper, résister, produire » : rencontre avec Vio.Me (Grèce)

Les travailleurs de Vio.Me., une usine de matériaux de construction,usine-viome initialement spécialisée dans le secteur métallurgique et située en Grèce, à Thessalonique, ne sont pas payés depuis mai 2011, et le propriétaire décide finalement d’abandonner l’usine. Par décision de l’assemblée générale des travailleurs, ils décident d’occuper leur établissement de travail et de faire fonctionner l’usine sous le contrôle des travailleurs en démocratie directe. Après une lutte d’un an, ils redémarrent la production le 12 Février 2013, suite à une mobilisation sociale importante. Progressivement, l’usine a abandonné la production de matériaux de construction et le traitement par produit chimique pour ne produire aujourd’hui que des produits ménager bios, notamment savon, liquide vaisselle, produits de nettoyage. Aujourd’hui, Vio.Me, c’est une quinzaine de salariés, dont trois nouveaux recrutés début 2016. L’assemblée des travailleurs se réunit tous les jours, chaque semaine pour les décisions stratégiques, et toutes les deux semaines en commun avec l’association « Solidaires de Vio.Me », qui joue un rôle important dans l’activité de production et de mise en vente des produits mais aussi de promotion de l’autogestion au niveau local, national et à présent international.

En mars 2016, je rencontre Makis, Dimitris, Spyros… et d’autres ouvriers de l’usine autogérée sur le site de l’usine, et participe à une réunion de l’association « Solidaires de Vio.Me » à Thessalonique.

Journal de bord, Thessalonique, 3 mars 2016

Hier, Makis et Spyros m’ont invité à la réunion de l’association de soutien à Vio.Me, dans les locaux de Mikropolis, immeuble où se retrouve divers groupes autonomes et de gauche à Thessalonique (avec bar, garderie, salle de concert, et salles de réunion). Ces réunions ont lieu chaque semaine depuis trois ans, et y discutent ouvriers de Vio.Me et autres membres de l’association : étudiant-e-s engagé-e-s, médecins des dispensaires, activistes, et aussi aujourd’hui, un metteur en scène, un étudiant qui a fait son mémoire de M2 sur Vio.Me, et un voyageur venu de France. Trois points à l’ordre du jour : 1. le soutien aux ouvriers de l’usine de menuiserie de Veria, qui eux aussi sont confrontés à une liquidation et veulent récupérer l’usine (mais pourront-ils le faire sans changer la production, comme l’a fait Vio.Me ? la solidarité sera-t-elle assez forte à Veria en cas d’occupation prolongée ? et surtout : les ouvriers sont-ils permets à «expérimenter»?), 2. Les échanges entre mailing list de l’association et de l’entreprise, l’enjeu politique de la certification bio («ISO, les normes de l’UE, c’est la mort pour des autogestionnaires, non ? ») et la campagne de publicité autour du nouveau site de vente en ligne Vio.Me e-shop 3. Les prochaines apparitions publiques de Vio.Me, notamment en Italie pour une journée préparatoire à la réunion internationale autour de l’autogestion cet automne[1].

J’apprends le soir et aujourd’hui comment s’est construit ce rapport étroit entre «les ouvriers», «les solidaires» et « la société», pourquoi et comment les ouvriers de Vio.Me se sont tourné vers l’autogestion, comment ils travaillent à avec les militants pour aider les réfugiés (très concrètement, en stockant les biens de première nécessité qui leur sont offerts, avant qu’ils ne partent en car vers Idomeni), pourquoi ils ont ouvert un «dispensaire sociale ouvrier», notamment pour rendre toujours plus improbable une coupure de courant et d’eau et une intervention policière, etc. Dans l’ensemble, nous n’en sommes plus à la période défensive, la période est au développement de l’activité.

Je retrouve Makis, les deux Mitsos, Giorgos – et les autres «anciens» – et Vaggelis, Andreas, Spyros (deux ingénieurs chimistes, un gestionnaire de formation, embauchés depuis trois mois), à l’usine ce midi. C’est la fête aujourd’hui, «Tsichnopempti» : bientôt Pâques, on mange du pain avec de l’huile d’olive et de l’origan, et on fait un barbecue. « Vous les français, vous savez arriver à la bonne heure : viens m’aider pour les grillades ! » On discute : « ah oui, les philosophes aussi s’intéressent à nous – mais vous avez raison !, bien sûr, les Fralibs on les connaît, regarde l’affiche près de l’ordinateur… et les argentins de Zanon quand ils sont venus on a compris que c’était possible pour nous aussi ! Oui oui Yannis Youlountas, ils nous avaient fait crier «Ne vivons plus comme des esclaves» devant la caméra, son film est super, et l’autogestion, eh bien ce n’était pas notre idée au départ, et puis… »

Puis Andreas, jeune ingénieur chimiste nouvellement embauché, embraye sur le travail : il faut que les bouteilles aussi soient écologiquement irréprochables, ça coûtera un peu plus cher, mais il faut en parler précisément lors de notre prochaine réunion de gestion, puis demander conseil à l’association de soutien. Je repars avec quelques produits, et le rire de Makis : merci de ta visite, on viendra te voir à Paris quand ton université sera autogérée aussi.

Ce soir, Grigoris, un des fondateurs de Mikropolis et membre de Alpha Kapa, compagnon de route de Vio.Me depuis le début, me dit comment il explique cette grande réussite, essaie de replacer cette histoire singulière dans la grande Histoire, et il insiste en réponse à mes questions : « c’est la première fois qu’il y a une usine autogérée en Grèce, tu comprends, plusieurs milliers de personne ont soutenu cette démarche » (7000 lors du premier concert de soutien, dont les bénéfices ont permis d’acheter les premiers matériaux pour relancer l’activité). Et puis des jeunes proposent aussi d’installer une fabrique de t-shirts, des fourneaux à pain… « ça inspire les jeunes tu vois… et ça, ni l’ancien patron, ni le gouvernement ni personne ne pourra nous l’enlever »

[1] http://euromedworkerseconomy.net/fr/

« Et ça arrive comment, l’autogestion ? »

La plupartself des travailleurs que je rencontre et qui ont participé à la reprise de l’usine n’étaient pas des militants politiques…mais ils sont devenus des « activistes » à partir de l’usine !
Au moment de la première occupation de l’usine (qui a été rude : sans salaire, pendant la procédure initiale de liquidation et avec arrêtés d’expulsion), les ouvriers se sont spontanément tourné vers les partis politiques et les syndicats, qui ne leur ont proposé qu’un soutien juridique pour négocier de meilleures primes de licenciement, et n’étaient pas intéressés par leur idée de reprendre l’usine et l’activité.
Cette expérience est assez caractéristique de ce qui s’est passé dans les années 20008-2012 en Grèce, qui fut zanon_biomeun moment formidable d’essaimage d’expériences solidaires autonomes, pour répondre à la crise et aussi à l’inefficacité des syndicats et des partis sur le terrain des luttes quotidiennes.
Le passage de l’idée d’autogestion à des initiatives concrètes a été rendu possible, me dit Makis, grâce à deux rencontres : d’abord le petit cercle Alpha Kapa à Thessalonique qui milite pour l’autogestion mais n’avais jamais participé à aucune reprise d’usine, et puis les ouvriers en autogestion de Zanon, venus d’Argentine pour les encourager et les conseiller.

« Tu veux changer ton travail? N’attends pas ! »

usine-vio-me-exterieurLes ouvriers n’ont donc bénéficié d’aucun soutien financier ou technique autre que celui du mouvement de solidarité né pendant les manifestations et l’occupation de l’usine. Du fait que les ouvriers qui sont restés étaient essentiellement les non-qualifiés et manutentionnaires, ils ont commencé l’activité par ce qu’ils savaient faire, ne faisant usage au début que d’une petite moitié des infrastructures, avant d’embaucher récemment trois nouveaux salariés, deux jeunes ingénieurs chimistes.

Et les travailleurs ont décidé progressivement de changer de procès de production et de produits : d’une part pour faire face à l’hostilité d’une partie des anciens clients, solidaires de l’ancien patron, et d’autre part pour répondre à la demande du réseau de bénévoles à Thessalonique et Athènes, dont l’un m’a exprimé ainsi sa réflexion : « Puisque nous vous aidons à reprendre l’usine, nous vous demandons de produire des choses qui nous seront utiles et que nous pourrons vous acheter ». C’est ce qui explique que la production consiste essentiellement en produits ménagers, bios, mais aussi extrêmement peu chers et avec des matériaux irréprochables d’un point de vue écologique. Lors la produits-vio-meréunion avec l’association de solidarité à laquelle j’ai participé, il a été question de plusieurs choses, notamment du soutien à apporter à d’autres ouvriers portant un projet autogestionnaire (de l’usine de menuiserie Roben à Veria, à 50 km), mais surtout de la qualité des produits, de la possibilité de se passer de la certification bio institutionnelle pour proposer une contre-certification maison, et des difficultés rencontrées dans le procès de production lui-même. L’association de solidarité n’est pas seulement intervenu dans les grandes décisions stratégiques (par exemple le changement de produit), mais accompagne également les ouvriers dans la transformation progressive de l’activité.

Autogestion : dedans / dehors…

pancarteLe passage à l’autogestion de Vio.Me a représenté un formidable décloisonnement de l’entreprise, et dans les discussion il était question sans cesse du rapport entre « VioMe », les « solidaires » (l’association) et « la société » (ou communauté, le mot est le même, <κοινότητα>, en grec). L’association a joué un rôle crucial dans la genèse de la reprise en autogestion : conseil, financement, à quoi il faut ajouter la participation de certains à l’occupation (présence physique, nourriture, etc), et au changement du procès de production et de commercialisation. On a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de séparation entre l’intérieur et l’extérieur de l’entreprise…
Pour faire face à la menace des procédures étatiques de liquidation, d’expulsion, de coupure de l’électricité, les travailleurs et les autres membres de l’association ont mis au point une stratégie : la multiplication des activités dont le caractère d’intérêt général est manifeste, ce qui permet d’accroître la sympathie de l’opinion publique (ici essentiellement de la ville) et d’enrayer les procédures judiciaires. Ainsi, les ouvriers ont décidé d’ouvrir plusieurs après-midi par semaine une permanence d’un « dispensaire social autogéré de médecine du travail », qui fait que des travailleurs d’autres entreprises peuvent venir y consulter. Or ceci s’est avéré une stratégie très efficace dans la bataille juridique et médiatique contre la décision de coupure d’eau décidée par la mairie. Mais c’est aussi, bien sûr, par engagement humain que les ouvriers ne veulent pas rester repliés sur leur usine : en mars 2016, l’usine de Vio.Me était aussi le principal lieu de stockage des médicaments et vivres récoltés par la campagne de solidarité populaire avec les réfugiés. Finalement, j’ai l’impression que Vio.Me s’est constitué, à Thessalonique, comme un foyer central de diverses activités militantes, culturelles, sociales.  Et puis d’autres projets autogestionnaires commencent à se construire dans la région : par exemple les travailleurs de l’usine de bois « Roben » à Veria, qui ont construit leur projet de reprise d’usine en coopération avec les ouvriers de Vio.Me…

 

(« Les usines appartiennent à ceux qui y travaillent / Vous n’aurez pas Vio.Me ! »
Caravane de lutte et de solidarité)

Cette rencontre vivante me confirme dans mes « idées »: oui, c’est possible, les ouvriers peuvent devenir aussi « managers » et propriétaires d’usage, et aussi plus pleinement citoyens, en participant activement à la vie sociale et culturelle de leur commune. C’est quelque chose qui rend particulièrement fiers les travailleurs et les membres de l’association, tout autant, m’a-t-il semblé, que de participer à la première expérience autogestionnaire réussie en Grèce.

Vio.Me, ce n’est pas une utopie, ou alors elle est réalisée : c’est une alternative qui marche !

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