Mai 2007 : l’héroïne Supervivienda (littéralement « superlogement ») s’invite par surprise dans la campagne des élections municipales à Barcelone. Habillée d’une cape portant le numéro 47 (l’article de la constitution espagnole qui établit l’accès au logement comme droit inaliénable), Supervivienda interrompt le discours de la candidate d’ICV (parti de la gauche écologiste catalane). L’héroïne l’accuse notamment de ne pas prendre au sérieux le problème de l’accès au logement, et de ne pas porter de propositions alternatives à celles déjà en place, qui soumettent entièrement le logement au marché. Le collectif « V de Vivienda », à l’origine de l’action, fait de même pour les autres candidats à la mairie. À l’intérieur du costume de Supervivienda : Ada Colau. Huit ans plus tard, en 2015, elle devient maire de Barcelone.

Comment une activiste sociale du mouvement pour le droit au logement est-elle devenue maire de Barcelone? Quel programme son équipe et elle ont-ils porté ?

Empêchement d’une expulsion à La Corogne, septembre 2014.
© Gustavo Rivas, La Voz de Galicia

Lutter contre les expulsions de logement : la PAH

Pour répondre à ces questions, il est intéressant de suivre le parcours militant d’Ada Colau. En 2007, quand Colau se transforme en Supervivienda, le chômage en Espagne affiche le taux le plus bas depuis la mort de Franco (8%). Malgré cette situation, l’entrée sur le marché du travail des jeunes générations est particulièrement difficile, marquée par des salaires bas, la précarité, l’enchaînement de contrats à durée déterminée et un accès au logement très difficile en raison des effets de la bulle immobilière. « V de Vivienda » est né à ce moment sous la forme d’un « mouvement citoyen », en marge des partis et syndicats, et composé principalement par des jeunes demandant l’accès à un logement digne, notamment dans les grandes villes. À partir de 2008, l’éclatement de la bulle donne lieu à une forte récession et à une explosion du chômage (27% au total en 2013, 57% pour les moins 25 ans). L’une des conséquences est la forte augmentation des expulsions de logement : soudainement, beaucoup de personnes qui jusque-là avaient un emploi stable se retrouvent au chômage et ne peuvent plus payer leur crédit immobilier. Désormais, le problème immobilier n’est plus seulement une question de jeunes précaires : pour beaucoup de familles, préserver son logement devient une odyssée. C’est ainsi qu’une part des activistes de « V de Vivienda » crée en 2009 la PAH, Plateforme des victimes des crédits hypothécaires, dont Ada Colau devient le porte-parole.

LA PAH est un mouvement auto-organisé et autonome, présent dans plus de 200 villes espagnoles ; un espace d’échange d’expériences, de conseils juridiques pour la négociation avec les banques, de soutien mutuel face aux expulsions de logements qui ont touché, depuis 2008, plus de 400 000 familles. La plateforme fonctionne sous forme d’assemblées locales, complètement horizontales, et rassemble des personnes d’une grande diversité sociale, un reflet de la forte hausse du chômage. Ainsi, on trouve des jeunes sans formation qui avaient abandonné leurs études pour travailler dans le bâtiment, industrie florissante pendant les années de la bulle, des personnes d’origine étrangère qui étaient venues en Espagne dans les années 2000, attirées par la forte croissance économique d’alors, des familles de classe moyenne qui se sont retrouvées au chômage après de longues années dans une même entreprise, ou des retraités, qui avaient garanti le crédit de leurs enfants avec leur maison, que désormais des banques leur réclament.

La plateforme prend un essor inédit à partir de mai 2011 et du mouvement d’occupation des places espagnoles, le « 15M ». Une réussite majeure de ce mouvement a été sa capacité à modifier profondément la perception de nombreux problèmes : le logement et d’autres, tels que la crise, le chômage ou la précarité au travail. Jusqu’alors ces problèmes étaient considérés comme individuels, le 15M en fait des questions collectives, il les transforme en problèmes politiques, notamment celui des expulsions de logement (la loi hypothécaire très défavorable aux occupants des logements, la bulle immobilière, le chômage massif), auxquels il faut trouver des solutions politiques.

À partir du 15M, la PAH invente de nouvelles formes d’activisme et parvient à inscrire la question du logement dans l’agenda politique espagnol. Outre les actions ponctuelles comme l’occupation d’agences bancaires, en 2011 la PAH ouvre une campagne de blocage d’expulsions, qui trouve un écho médiatique extraordinaire : elle appelle à former une barrière humaine à chaque fois qu’une expulsion est annoncée. Les images de masses de citoyens bloquant l’accès de la police aux maisons dont les habitants sont menacés d’expulsion suscitent une vague de solidarité dans tout le pays. Depuis sa création, la PAH a réussi à empêcher plus de 2000 expulsions.

Parallèlement à l’action dans la rue, en 2013 la PAH présente 1,5 millions de signatures à l’assemblée nationale pour ouvrir une initiative législative populaire (mécanisme qui, en Espagne, permet aux citoyens de faire une proposition de loi qui sera débattue au parlement). L’initiative propose de modifier la loi hypothécaire d’alors, et en particulier d’instaurer un moratoire sur les expulsions et la dation en paiement. Lors du débat relatif à cette proposition, Ada Colau est invitée à l’assemblée nationale et prend la parole juste après un représentant de l’association espagnole du secteur bancaire :

 « Je ne lui ai pas jeté une chaussure à la figure parce que je pensais qu’il était important de rester ici pour dire ce que j’ai à dire. Cet homme est un criminel, et vous devriez le traiter comme tel. Ce n’est pas un expert. Les représentants des institutions financières […] ont ruiné l’économie entière de ce pays, et vous continuez à les qualifier d’experts. »

Ada Colau

Pour appuyer l’initiative, la PAH lance une campagne d’escraches. Cette pratique de dénonciation pacifique, importée d’Argentine et d’Uruguay, consiste à se réunir autour du domicile des députés opposés à l’initiative, pour dénoncer leur position et informer les voisins et les passants du contenu de l’initiative législative populaire. Les escraches sont condamnées par les grands médias espagnols qui n’hésitent pas à les présenter comme des « actions violentes ». Les sondages montrent que cette forme d’action est néanmoins soutenue par 80 à 90% de la population. En dépit de l’appui de 90% des citoyens à l’initiative législative, elle est finalement rejetée en avril 2013 par la majorité parlementaire (le Parti Populaire).

Ce rejet conduit la PAH à initier de nouvelles formes d’action, notamment « l’œuvre sociale de la PAH » : l’occupation d’immeubles vides pour loger des personnes expulsées, tout particulièrement des immeubles appartenant aux banques qui ont investi dans l’immobilier durant les années de la bulle, et qui en 2012 ont dû être renflouées par l’Etat. L’occupation se fait avec l’accompagnement des activistes de la PAH, qui a édité un protocole d’action très détaillé contenant la méthode à suivre, les législations à connaitre, et un guide de négociation avec la banque propriétaire de l’immeuble occupé. Un élément important de ce type d’action est la diffusion d’une lettre qui explique aux voisins du quartier de l’immeuble occupé les raisons de l’occupation, fournissant des données sur le cout public du sauvetage des banques et les chiffres d’expulsions en Espagne. Un communiqué est systématiquement envoyé à la presse locale les minutes suivant l’occupation. Depuis le début de cette campagne (toujours active aujourd’hui), « l’œuvre sociale » a relogé plus de 2500 personnes sur tout le territoire.

Sortir de l’impasse: Barcelona en Comú

Si 2012 et 2013 voient le plus grand nombre de manifestations de l’histoire récente de l’Espagne, fin 2013 les mouvements sociaux se trouvent dans une sorte d’impasse : la lutte dans la rue n’a pas évité les coupes budgétaires ni fait disparaître les expulsions ; elle n’a pas empêché le gouvernement de réduire encore les droits des travailleurs (avec une réforme beaucoup plus agressive que le sera en France la loi El Khomri). Même si la PAH est devenue un mouvement social incontournable, une référence très présente dans la société espagnole, cette impasse conduit Ada Colau et d’autres activistes, notamment des membres d’une plateforme anticapitaliste catalane pour la souveraineté populaire (Procés Constituent), à constituer une liste pour les élections municipales de 2015 à Barcelone, dans le but de transposer cette lutte sur le plan institutionnel. La personnalité ouverte et empathique d’Ada Colau, sa popularité, le respect et l’admiration qu’elle suscite au sein des collectifs sociaux de Barcelone, incitent Podemos et différents partis politiques de la gauche catalane à rejoindre cette candidature. Ainsi, Barcelona en Comú réunit les partis Izquierda Unida (en particulier ses antennes catalanes ICV – le parti contre lequel Colau avait fait une action habillée en Supervivienda en 2007 – et Esquerra Unida), Partido X ainsi que Podemos. Les négociations aboutissent à la présentation d’une liste de 15 personnes menée par Ada Colau et formée à la fois de personnes directement associées au projet Barcelona en Comú et de membres des partis sus-cités. On y trouve des enseignants-chercheurs engagés au sein de Procés Consituent ou de l’Observatorio para el Hábitat Colectivo y Sostenible [« Observatoire pour l’habitat collectif et durable »], ou encore des avocats, des journalistes et des habitants ayant une expérience des mouvements féministes, de défense du droit au logement ou de transports en commun respectueux de l’environnement. Les candidats s’engagent à suivre un code éthique qui établit une limite salariale de 2 200 euros par mois (trois fois le SMIC en Espagne), un maximum de deux mandats, et les oblige à rendre compte publiquement de leurs actions et de leur gestion.

En parallèle, l’élaboration du programme se fait à partir de propositions et d’axes prioritaires émis par des assemblées de quartier et des commissions de travail thématiques. Il en résulte un programme de 40 points sélectionnés par un vote ouvert à l’ensemble des habitants de Barcelone. Chacune de ces mesures est accompagnée des mécanismes nécessaires à son application, et d’un protocole de vérification de sa mise en place et ses résultats. Parmi les principaux points du programme on trouve, bien sûr, la fin des expulsions de logement, ou la reprise par la mairie de certains services publics dont la gestion avait été privatisée par les gouvernements municipaux précédents.

Mais le programme va bien au delà d’un simple rétablissement des droits et des services balayés par les mesures d’austérité des gouvernements précédents ; Barcelona en Comú propose une réforme structurelle, un nouveau modèle de ville qui va de la question économique au partage de l’espace public et à la participation citoyenne active. Le programme propose ainsi de repenser la dépendance de la ville de Barcelone à l’égard du tourisme, dont la massification et le manque de régulation commencent à engendrer des problèmes dans plusieurs quartiers de la ville (le nombre de touristes annuel est passé de 1,8 millions en 1990 à plus de 8 millions en 2013, entraînant une flambée des prix qui conduit de nombreux habitants à quitter le centre-ville, et la disparition de la « vie de quartier ») ; la création d’un label éco-solidaire pour favoriser le modèle d’entreprises coopératives de circuit court ; une monnaie locale qui servirait non seulement à payer les taxes municipales mais aussi à l’octroi de microcrédits municipaux ; l’inclusion de clauses sociales dans tous les contrats publics entrepris par la mairie ; ou la piétonisation d’un grand nombre de rues.

La construction du programme joue un rôle très important pour générer un mouvement d’adhésion : les citoyens participent à la rédaction des mesures qui affectent de manière directe et concrète leur vie quotidienne. La participation de milliers de citoyens de la ville à la discussion et à l’élaboration du programme profite du très fort activisme et de la « vie de quartier » préexistants dans cette ville.

Le 24 mai 2015, Barcelona en Comú remporte les élections avec 25,21% des voix (jusqu’à 40% dans les quartiers populaires). Bien que ce pourcentage soit loin d’atteindre la majorité absolue, Ada Colau est investie maire de Barcelone avec l’appui d’ERC (parti social-démocrate catalan), du Parti Socialiste et des CUP (gauche indépendantiste basée sur un modèle d’organisation en assemblées). À l’issue du vote d’investiture, Colau remercie les citoyens « d’avoir rendu possible l’impossible ». Quelques instants plus tard, elle sort par l’entrée principale de l’hôtel de ville, où l’attendent des milliers de personnes pour la couvrir d’une pluie de confettis.

Bilan de 18 mois à la mairie

Durant la première année et demi, le conseil municipal de Barcelone a stoppé l’attribution de nouvelles licences de logements touristiques ; fortement investi dans les quartiers défavorisés (infrastructures diverses, crèches…) ; ouvert un bureau de signalement des faits de corruption ; élaboré un code éthique qui interdit le pantouflage des élus et des responsables de services municipaux ; imposé des clauses sociales aux entreprises travaillant pour la municipalité (clauses parmi lesquelles on trouve l’absence de lien avec les paradis fiscaux, des critères favorisant les PME qui pratiquent des salaires justes, promeuvent l’égalité de genre et la conciliation de la vie professionnelle et la vie privée) ; nommé une adjointe à la maire au féminisme et LGBTI et une autre à la participation citoyenne ; démantelé le corps anti-émeute de la police municipale ; créé une entreprise d’électricité municipale permettant aux habitants d’acheter et de vendre l’énergie solaire qu’ils produisent, s’attaquent ainsi à l’oligopole de la production et distribution d’énergie, l’un des plus puissants en Espagne ; instauré un programme ambitieux de piétonisation de l’espace public dans chaque quartier (sur un mode qui a suscité de nombreux éloges à l’international) ; a développé un programme d’accueil de réfugiés qui fait référence en Espagne.

Tension entre l’institution et les mouvements sociaux

« Durant la première année nous nous sommes appuyés sur les mouvements sociaux non seulement pour obtenir leur soutien mais pour bénéficier de leurs conseils et de leur expérience de plusieurs années dans le développement d’alternatives », souligne Gerardo Pisarello, premier adjoint à la maire. Néanmoins, la relation avec les mouvements sociaux a parfois été problématique, tout particulièrement avec la PAH. Une des grandes promesses de Barcelona en Comú était l’arrêt des expulsions. Depuis son arrivée à la mairie, Colau a empêché plus de 400 expulsions, a condamné trois banques à des amendes pour logements vides et deux entreprises immobilières à des amendes pour n’avoir pas proposé aux personnes menacées d’expulsion de mettre en place un loyer social adapté. La mairie a relogé toutes les personnes victimes d’expulsions. Mais elle n’a pas pu en finir totalement avec les expulsions, la loi hypothécaire dépendant du gouvernement central et de la région. A ce sujet, la PAH a envoyé en décembre 2015 une lettre à la mairie demandant plus de courage et de fermeté, et accusant Colau de ne pas recourir à la loi régionale catalane pour réquisitionner les appartements vacants appartenant aux banques et grands propriétaires.

Colau répondit à la PAH en expliquant qu’en matière de logement la municipalité était débordée, et qu’elle avait mis en place une série de mesures d’urgence. Mais elle donnait raison à la PAH : « Je ferais de même à votre place. » Et d’ajouter : « Je l’ai souvent dit et je le répète avec plus de force et de conviction que jamais : sans une société civile organisée et exigeante, non seulement il n’y aura pas de changement réel, mais il n’y aura pas de démocratie digne de ce nom. » Colau revendiquait ainsi la tension nécessaire entre les mouvements sociaux et le pouvoir institutionnel pour que ce dernier soit un instrument de réponse aux demandes des citoyens.

Réseau des villes rebelles

Barcelone est devenue un lieu d’expérimentation des nouvelles formes de construction d’alternatives à partir de l’institution municipale. Elle démontre que l’espace institutionnel peut impulser des logiques de consommation et d’échanges fondées sur les circuits courts, imposer des modèles plus justes aux entreprises travaillant pour l’administration, rendre poreuse la frontière entre l’espace institutionnel et l’espace citoyen, ou proposer des pistes locales pour répondre à des problèmes globaux comme celui des paradis fiscaux, de la crise des réfugiés ou de la souveraineté monétaire. La ville de Barcelone a aussi montré que la désobéissance institutionnelle est possible, en ne respectant pas le plafond de dépenses sociales imposé par le gouvernement central, l’équivalent du pacte de stabilité que la Commission européenne impose aux états. Autant d’éléments qui caractérisent le « nouveau municipalisme » qui veut faire des villes les espaces premiers de la politisation citoyenne, de l’innovation politique, de la défense des plus défavorisés et de la conquête de nouveaux droits. Le conseil municipal de Barcelone cherche ainsi à tisser des liens avec d’autres villes européennes engagées pour le « changement » (Madrid, Saragosse, Birmingham, Bristol, Naples, Grenoble, Wadowice, entre autres), afin d’échanger les expériences et de commencer à peser collectivement sur les décisions aux niveaux étatique et européen.

Alberto Amo
#TeamLilas

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